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ABBA — les quatre Suédois que personne n'attendait

De Brighton 1974 au retour de 2021, l'histoire d'un groupe qui a transformé la variété en machine à mélancolie

ABBA1 h 18

Le 6 avril 1974, à Brighton, un groupe suédois remporte le concours Eurovision de la chanson avec un morceau qui parle de la bataille de Waterloo et qui porte des costumes à paillettes bleu électrique. Personne, ce soir-là, n'imagine que ces quatre personnes vont devenir l'un des plus grands phénomènes commerciaux de l'histoire de la musique populaire. La presse britannique, elle, est convaincue du contraire : pour beaucoup de journalistes, ces Suédois sont des amateurs de variété qui disparaîtront dès que la mode aura tourné. Cinquante ans plus tard, leurs chansons sont chantées dans les stades, dans les mariages et dans des comédies musicales jouées dans le monde entier.

Avant ABBA, il y a quatre trajectoires séparées, et c'est ce qui rend le groupe si particulier. *Agnetha Fältskog est née en 1950 à Jönköping ; à dix-huit ans, elle a déjà un numéro un en Suède avec une chanson qu'elle a écrite elle-même, et elle enchaîne les albums de variété. Björn Ulvaeus est né en 1945 à Göteborg ; il chante et joue de la guitare dans les Hootenanny Singers, un groupe de folk et de skiffle très populaire. Benny Andersson, né en 1946 à Stockholm, est le claviériste des Hep Stars, qu'on appelle « les Beatles suédois ». Anni-Frid Lyngstad*, dite Frida, est née en 1945 en Norvège, a grandi en Suède, et chante dans des orchestres de danse et des cabarets de jazz.

Les deux hommes se rencontrent en 1966 et commencent à écrire ensemble. Leur premier essai, Isn't It Easy to Say, est enregistré par les Hep Stars. *Stig Anderson*, le manager des Hootenanny Singers et fondateur du label Polar Music, voit tout de suite le potentiel du duo et les pousse à écrire davantage. C'est lui qui prononce la phrase qui va devenir une prophétie : « Un jour, vous deux, vous écrirez une chanson qui sera un tube mondial. » Il faudra huit ans pour qu'il ait raison.

En 1969, Benny écrit une chanson pour le Melodifestivalen, Hej, Clown ; elle termine première, puis perd lors d'un nouveau vote. Ce soir-là, il rencontre Frida, qui participe aussi au concours. Une semaine plus tard, ils se retrouvent en tournée dans le sud de la Suède, et deviennent un couple. Agnetha et Björn, eux, se sont croisés en 1968 à la télévision et se marient en juillet 1971. Les deux couples commencent à chanter ensemble sur les disques des uns et des autres, presque par hasard.

Le premier vrai projet commun est un spectacle de cabaret, *« Festfolket », créé le 1er novembre 1970 à Göteborg. Le nom signifie « les gens de la fête », mais il s'entend aussi comme « les fiancés ». C'est un échec : les critiques sont mauvaises, et le quatuor décide de retourner à ses projets séparés. Il reste de cette soirée une chanson, Hej, gamle man*, un titre sur un vieux soldat de l'Armée du Salut, crédité « Björn & Benny », qui devient un succès en Suède et le premier disque où l'on entend les quatre voix.

En 1973, le groupe tente le Melodifestivalen avec Ring Ring. La chanson termine troisième le 10 février, ce qui l'empêche d'aller à l'Eurovision, mais elle devient un tube dans plusieurs pays d'Europe et en Afrique du Sud. C'est à cette période que Stig Anderson, fatigué des noms interminables, commence à parler d'*ABBA* : un palindrome formé des initiales des quatre prénoms — Agnetha, Björn, Benny, Anni-Frid. Le problème, c'est qu'ABBA est aussi le nom d'une célèbre conserverie de poisson suédoise. Le groupe négocie avec l'entreprise, qui accepte, à condition, selon Agnetha, qu'ils ne la fassent pas « avoir honte de ce qu'ils font ».

*Waterloo* est écrit à la fin de 1973, dans un contexte où le groupe regarde ce qui se passe en Angleterre : le glam rock de Bowie, de T. Rex et de Sweet. Le morceau est taillé pour la scène, avec un piano qui martèle, des guitares saturées et deux voix qui se répondent. Le 9 février 1974, le groupe gagne le Melodifestivalen à la télévision suédoise ; le 6 avril, à Brighton, il gagne l'Eurovision en chantant en anglais plutôt qu'en suédois — un choix stratégique, et une première pour un pays nordique à ce niveau.

Le résultat est immédiat : Waterloo est numéro un dans neuf pays d'Europe de l'Ouest et du Nord, dont le Royaume-Uni et l'Allemagne de l'Ouest, et en Afrique du Sud. Aux États-Unis, il atteint la sixième place du Billboard Hot 100, ce qui ouvre au groupe sa première tournée de promotion américaine, avec un passage au Mike Douglas Show. En 2005, pour le cinquantième anniversaire du concours, Waterloo est élu *meilleure chanson de l'histoire de l'Eurovision*. Et le soir de la victoire, les quatre fêtent ça dans la suite Napoléon du Grand Hotel de Brighton.

Waterloo ouvre le récit, et il faut l'écouter pour ce qu'il est : trois minutes de pop européenne, avec un piano qui ne s'arrête jamais et un refrain qui monte comme un ascenseur. Écoutez la façon dont les deux voix se relaient : c'est déjà la signature du groupe.

Mais l'année qui suit est beaucoup plus dure qu'on ne le raconte. Le premier single d'après, So Long, ne passe pas sur Radio 1 et ne se classe pas au Royaume-Uni. Honey, Honey plafonne à la 27e place américaine, et le label britannique préfère ressortir Ring Ring plutôt que de le défendre : la chanson échoue à entrer dans le top 30, et la presse spécialisée commence à parler d'un groupe d'Eurovision sans avenir. La première tournée européenne, en novembre 1974, ne fait pas le plein, et plusieurs dates sont annulées, dont le seul concert prévu en Suisse.

Ce qui sauve le groupe, c'est une chanson et un son. *SOS, sorti en 1975, ramène ABBA dans les charts britanniques — sixième place — et devient numéro un en Allemagne et en Australie. Derrière le morceau, il y a un homme dont on parle trop peu : Michael B. Tretow, l'ingénieur du son qui travaille avec le groupe depuis Ring Ring*. C'est lui qui expérimente ce qu'il appelle le « mur du son », en superposant les pistes, en doublant les voix, en fabriquant une densité qui n'existait pas dans la pop suédoise de l'époque. Le son d'ABBA, ce n'est pas seulement des chansons : c'est une manière d'enregistrer.

SOS est le premier grand rôle des deux voix ensemble, et c'est un morceau plus triste qu'il n'y paraît : une mélodie qui monte, un refrain qui se brise. Écoutez la façon dont la voix de Frida prend le dessus dans le refrain, puis se retire : c'est déjà du théâtre.

Mamma Mia confirme l'année 1975 : numéro un au Royaume-Uni, en Allemagne et en Australie, et l'un des morceaux les plus reconnaissables du répertoire. Écoutez l'intro au piano et le marimba qui arrive : c'est une chanson qui a l'air d'une fête, et qui raconte quelqu'un qui retombe amoureux alors qu'il ne le voulait pas.

Il faut s'arrêter un instant sur ce qui se passe en Australie, parce que c'est un cas unique dans l'histoire de la pop. Les clips d'ABBA passent sur Countdown, l'émission musicale de la télévision publique, et le pays s'enflamme. I Do, I Do, I Do, I Do, I Do reste trois semaines numéro un, SOS une semaine, Mamma Mia *dix semaines, et l'album ABBA* tient la première place pendant des mois. Le groupe devient une obsession nationale avant même d'y avoir mis les pieds.

C'est dans ce contexte que sort Fernando, en 1976, une chanson qui n'était au départ qu'une version suédoise écrite pour Frida. En anglais, elle devient numéro un dans au moins treize pays et se vend à plus de dix millions d'exemplaires. En Australie, elle reste *quatorze semaines* en tête du classement — un record qui tiendra plus de quarante ans, jusqu'à ce qu'Ed Sheeran le batte en 2017 — et quarante semaines dans le classement. Aux États-Unis, elle devient le premier numéro un du groupe sur un classement Billboard, celui de l'Adult Contemporary.

Fernando est une chanson de guerre qui a l'air d'une chanson de fête : deux anciens combattants se souviennent, et la mélodie est si lumineuse qu'on ne remarque pas tout de suite que les paroles parlent de morts. Écoutez le refrain, et l'image des guitares qui sonnent comme des mandolines : c'est du folklore inventé.

Puis vient Dancing Queen, en 1976, et c'est le sommet commercial du groupe : numéro un au Royaume-Uni, en Allemagne, en Suède, en Australie, aux États-Unis, au Canada, en Union soviétique et au Japon. C'est le seul numéro un d'ABBA au Billboard Hot 100, ce qui est une anomalie quand on connaît le nombre de tubes du groupe. Le morceau est né d'une séance avec Björn et Benny au piano, et il a été construit comme un exercice de style : une intro de piano qui évoque une autre chanson, puis un disco qui avance.

Dancing Queen est le morceau que tout le monde connaît, et il faut l'écouter avec des oreilles neuves : le piano qui monte, les cordes qui arrivent, et cette voix qui semble s'adresser à quelqu'un d'autre dans la salle. Écoutez le pont, quand tout se resserre : c'est là que la chanson devient vraiment triste.

Knowing Me, Knowing You, sorti la même année, est l'autre visage d'Arrival : une chanson sur une séparation, avec une intro de guitare presque country et un refrain qui ressemble à un constat. Écoutez la façon dont la voix de Frida reste droite pendant que la musique s'effondre : c'est de la pudeur.

En janvier 1977, le groupe part pour sa première grande tournée, et le spectacle est à la hauteur de l'ambition : un mini-opéra, The Girl with the Golden Hair, est intégré au set, avec des costumes et des changements de décor. À Londres, les deux concerts au Royal Albert Hall représentent un peu plus de 11 000 places ; le groupe reçoit plus de *3,5 millions de demandes* par courrier. En mars, l'Australie attend onze dates devant 160 000 personnes, et le concert d'ouverture à Sydney se joue sous une pluie torrentielle, Frida glissant sur la scène mouillée. Les quatre membres diront plus tard que c'était le concert le plus mémorable de leur carrière.

La tournée australienne donne ABBA: The Movie, réalisé par *Lasse Hallström*, et une anecdote restée célèbre : un journal australien titre « Le derrière d'Agnetha fait le spectacle » après un concert en combinaison blanche moulante. À la conférence de presse, elle répond : « Il n'y a pas de derrières en Australie ? » C'est une des rares fois où l'on entend le groupe répondre à la condescendance de la presse, et ça dit quelque chose de l'époque : ABBA était un phénomène populaire traité avec mépris par une partie des critiques rock.

En décembre 1977 sort ABBA: The Album, avec The Name of the Game et Take a Chance on Me. Le second devient le plus gros single du groupe aux États-Unis, devant Dancing Queen — sans atteindre la première place. Écoutez l'intro a cappella : c'est un pari, et c'est ce qui donne au morceau sa légèreté.

Le morceau est aussi un exemple de la méthode du groupe : une base rythmique simple, des voix empilées, et un refrain qui répète une phrase jusqu'à ce qu'elle devienne une incantation. Björn et Benny travaillaient comme des artisans, avec une obsession du détail qui explique pourquoi les chansons tiennent si bien : ils pouvaient passer jusqu'à cinq jours à mixer un seul titre, et ils ne passaient à autre chose qu'une fois satisfaits.

En 1978, le groupe transforme un ancien cinéma de Stockholm en studio : *Polar Music Studio, avec une console et des machines à la pointe. Le lieu devient une référence, et d'autres y enregistrent : Duke de Genesis, In Through the Out Door de Led Zeppelin, Lovedrive de Scorpions. C'est aussi l'année où ABBA part aux États-Unis pour une campagne de promotion, et où Summer Night City* ouvre la porte au disco.

Chiquitita, en 1979, est un cas à part : le groupe la joue au concert *Music for UNICEF* devant l'Assemblée générale des Nations unies, et décide de reverser une partie des droits à l'organisation. La chanson devient numéro un dans dix pays. Écoutez l'intro au piano et la voix de Frida, très douce : c'est une berceuse adressée à une amie, et c'est un des rares morceaux du groupe où la tristesse n'est pas cachée sous les paillettes.

Voulez-Vous, l'album, est enregistré en partie aux *Criteria Studios de Miami, avec l'ingénieur Tom Dowd, une légende du rhythm and blues. C'est le disque le plus disco du groupe, et c'est aussi celui où l'on entend le mieux l'influence de la scène américaine : des basses plus rondes, des cordes plus hautes, des arrangements qui pensent au dancefloor. Gimme! Gimme! Gimme!* en est l'extrait le plus célèbre, et il deviendra, des décennies plus tard, un sample utilisé par Madonna et par des dizaines de producteurs.

Gimme! Gimme! Gimme! est un morceau de nuit, avec un riff de cordes qui tourne et une voix qui monte dans les aigus. Écoutez la montée avant le refrain : c'est de la disco, mais c'est aussi du désespoir, et la différence entre les deux tient à la façon dont la voix ne se repose jamais.

Janvier 1979 : Björn et Agnetha annoncent leur divorce. Le groupe assure qu'il continue, et il continue, mais le climat change. La tournée de 1979, ABBA: The Tour, commence le 13 septembre à Edmonton, au Canada, devant 14 000 personnes, et enchaîne dix-sept dates à guichets fermés en Amérique du Nord, puis vingt-trois en Europe, dont six soirs à Wembley. Le voyage est épuisant : un vol New York-Boston pris dans des conditions météo extrêmes ne peut pas atterrir pendant un long moment, et Agnetha est si mal qu'elle annule le dernier concert prévu à Washington.

Il y a un détail qui dit l'ampleur du phénomène, et qui est presque incroyable : à la fin des années 1970, en Union soviétique, le groupe était payé en *pétrole plutôt qu'en roubles, à cause de l'embargo sur la monnaie. Dancing Queen* était numéro un en URSS, ce qui n'était pas courant pour un groupe occidental, et les disques circulaient autant par le marché noir que par les circuits officiels. ABBA était devenu un phénomène non aligné : ni américain, ni anglais, et c'est peut-être ce qui a permis à ses chansons de traverser le rideau de fer.

L'année 1980 est celle de The Winner Takes It All, huitième numéro un britannique du groupe, et d'une chanson que tout le monde a lue comme un règlement de comptes entre Björn et Agnetha. Björn a toujours démenti : les paroles ne parlent pas de son divorce, et Agnetha a répété qu'elle n'était pas « la perdante ». Il n'empêche : la chanson est devenue l'hymne de toutes les séparations, et l'interprétation d'Agnetha, enregistrée en une prise dit-on, est d'une nudité qui ne ressemble à rien d'autre dans leur répertoire.

The Winner Takes It All commence par un piano seul, et il faut écouter les premières secondes : la voix est presque parlée, et le refrain arrive comme une déchirure. Écoutez le mot « winner » : il est chanté sans triomphe, comme un constat.

Super Trouper, l'album, sort en novembre 1980 avec *un million de précommandes* au Royaume-Uni, un record. Le titre éponyme est une chanson sur les projecteurs et la solitude de la scène, et il devient le neuvième et dernier numéro un britannique du groupe. Écoutez le début, avec le synthé et les voix qui arrivent en bloc : c'est ABBA en 1980, plus froid, plus synthétique, et toujours mélodique.

Il y a aussi les anecdotes qui montrent à quel point le groupe était une entreprise familiale. Pour les cinquante ans de Stig Anderson, en 1981, les quatre enregistrent Hovas Vittne, un jeu de mots sur le nom de la ville natale du manager et sur les Témoins de Jéhovah, et font presser *200 exemplaires en vinyle rouge*, distribués aux invités de la fête. Le single est devenu un objet de collection, et il résume une époque où ABBA pouvait encore offrir un disque à son manager sans que cela devienne un événement mondial.

En février 1981, c'est au tour de Benny et Frida d'annoncer leur divorce. Le groupe enregistre The Visitors, qui sort en novembre, et c'est son album le plus sombre : le morceau-titre, selon Björn, parle des réunions secrètes organisées contre les régimes totalitaires d'Europe de l'Est, et les autres chansons parlent de relations ratées, de guerre, de vieillissement et de perte de l'innocence. One of Us, le single, est le dernier numéro un du groupe en Allemagne.

The Visitors est le morceau le plus étrange de leur catalogue : une intro de synthé qui ressemble à une alarme, une voix qui chuchote, et une tension qui ne se relâche jamais. Écoutez les chœurs qui arrivent au milieu : c'est un groupe qui se parle encore, mais de loin.

En 1982, le groupe tente de recommencer. Les séances de mai et juin ne donnent que trois chansons — You Owe Me One, I Am the City et Just Like That — que Björn et Benny jugent insuffisantes. Ils décident alors de sortir une compilation, The Singles: The First Ten Years, avec deux nouveaux titres : The Day Before You Came et Under Attack. Aucun des deux n'entre dans le top 20 britannique, même si The Day Before You Came marche bien en Europe.

Le 11 décembre 1982, ABBA fait sa dernière apparition publique, en direct de Stockholm, dans l'émission britannique The Late, Late Breakfast Show. Personne n'annonce la séparation. Le groupe ne se sépare pas officiellement : il s'arrête, simplement, et le silence qui suit va durer des décennies. Björn dira plus tard, à propos de The Day Before You Came : « On aurait peut-être continué encore un peu si ce titre avait été numéro un. »

Les années qui suivent sont celles des carrières séparées. Björn et Benny écrivent Chess avec Tim Rice, puis d'autres comédies musicales ; Agnetha et Frida enregistrent des albums solo, avec plus ou moins de succès. En 1992, dix ans après la fin, sort *ABBA Gold*, une compilation qui va devenir un phénomène : elle est certifiée disque de platine plus de cent vingt-huit fois dans le monde, et elle reste, encore aujourd'hui, dans le top 100 britannique — un record de longévité.

Puis vient Mamma Mia!, créée à Londres en 1999, qui utilise les chansons du groupe pour raconter une histoire de mère et de fille sur une île grecque. La comédie musicale devient l'une des plus longues de l'histoire de Broadway et du West End, et le film de 2008, avec Meryl Streep, est le plus gros succès du box-office britannique de l'année. C'est à ce moment-là que le groupe devient autre chose qu'un groupe : un patrimoine.

En 2016, les quatre se retrouvent pour la première fois depuis longtemps, et un projet d'avatars est annoncé. En 2018, ils annoncent deux nouvelles chansons. En septembre 2021, ils dévoilent Voyage, leur premier album en quarante ans, et un spectacle à Londres où ils apparaissent en version numérique, avec un groupe de dix musiciens en chair et en os. Le spectacle ouvre en mai 2022, et dépasse les *quatre millions de spectateurs* en avril 2026 ; on estime sa contribution à l'économie britannique à plus de deux milliards de livres.

I Still Have Faith In You est la première des nouvelles chansons, et elle fait exactement ce qu'on attend d'un retour : elle assume le temps passé, avec des voix plus basses et un piano qui avance doucement. Écoutez le refrain : ce n'est pas un tube, c'est une déclaration.

Ce qui reste d'ABBA, au-delà des chiffres — plus de 150 millions de disques, huit albums numéro un consécutifs au Royaume-Uni, neuf singles numéro un —, c'est une méthode et une voix. La méthode, c'est celle de deux compositeurs qui travaillaient comme des horlogers, avec un ingénieur du son qui empilait les pistes jusqu'à obtenir un son impossible à reproduire en concert. La voix, ce sont deux femmes qui chantaient ensemble sans jamais se confondre, l'une claire et tendue, l'autre ronde et grave.

Et il y a autre chose, qui explique peut-être pourquoi ces chansons ne meurent pas : sous les paillettes, presque tout est triste. Dancing Queen parle de solitude dans une salle pleine, The Winner Takes It All d'une défaite amoureuse, Knowing Me, Knowing You d'une maison vide, The Visitors de la peur politique. Le groupe a passé sa carrière à faire danser des gens sur des chansons qui parlaient de ce qui se casse.

Le 21 mars 2024, à la veille des cinquante ans de leur victoire à Brighton, les quatre membres d'ABBA ont été nommés commandeurs de première classe de l'ordre royal de Vasa par le roi Carl XVI Gustaf — la première fois depuis presque cinquante ans qu'une décoration suédoise était remise à des Suédois. Ils ont refusé de se réunir pour l'Eurovision 2024, mais une image du spectacle Voyage a été diffusée pendant la finale, mêlée aux images de 1974. Cinquante ans après, la boucle était bouclée : deux couples de Suédois en costumes à paillettes, et des chansons que personne n'a réussi à arrêter.

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La source markdown de ce récit (22856 caractères)
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summary: Deux couples, un manager visionnaire, un ingénieur du son obsédé par le mur du son, et des chansons qui ont l'air joyeuses jusqu'à ce qu'on écoute les paroles. ABBA a vendu plus de 150 millions de disques, s'est séparé sans jamais l'annoncer, et est revenu quarante ans plus tard sous forme d'avatars.
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  - artist: ABBA
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Le 6 avril 1974, à Brighton, un groupe suédois remporte le concours Eurovision de la chanson avec un morceau qui parle de la bataille de Waterloo et qui porte des costumes à paillettes bleu électrique. Personne, ce soir-là, n'imagine que ces quatre personnes vont devenir l'un des plus grands phénomènes commerciaux de l'histoire de la musique populaire. La presse britannique, elle, est convaincue du contraire : pour beaucoup de journalistes, ces Suédois sont des amateurs de variété qui disparaîtront dès que la mode aura tourné. Cinquante ans plus tard, leurs chansons sont chantées dans les stades, dans les mariages et dans des comédies musicales jouées dans le monde entier.

Avant ABBA, il y a quatre trajectoires séparées, et c'est ce qui rend le groupe si particulier. **Agnetha Fältskog** est née en 1950 à Jönköping ; à dix-huit ans, elle a déjà un numéro un en Suède avec une chanson qu'elle a écrite elle-même, et elle enchaîne les albums de variété. **Björn Ulvaeus** est né en 1945 à Göteborg ; il chante et joue de la guitare dans les Hootenanny Singers, un groupe de folk et de skiffle très populaire. **Benny Andersson**, né en 1946 à Stockholm, est le claviériste des Hep Stars, qu'on appelle « les Beatles suédois ». **Anni-Frid Lyngstad**, dite Frida, est née en 1945 en Norvège, a grandi en Suède, et chante dans des orchestres de danse et des cabarets de jazz.

Les deux hommes se rencontrent en 1966 et commencent à écrire ensemble. Leur premier essai, *Isn't It Easy to Say*, est enregistré par les Hep Stars. **Stig Anderson**, le manager des Hootenanny Singers et fondateur du label Polar Music, voit tout de suite le potentiel du duo et les pousse à écrire davantage. C'est lui qui prononce la phrase qui va devenir une prophétie : « Un jour, vous deux, vous écrirez une chanson qui sera un tube mondial. » Il faudra huit ans pour qu'il ait raison.

En 1969, Benny écrit une chanson pour le Melodifestivalen, *Hej, Clown* ; elle termine première, puis perd lors d'un nouveau vote. Ce soir-là, il rencontre Frida, qui participe aussi au concours. Une semaine plus tard, ils se retrouvent en tournée dans le sud de la Suède, et deviennent un couple. Agnetha et Björn, eux, se sont croisés en 1968 à la télévision et se marient en juillet 1971. Les deux couples commencent à chanter ensemble sur les disques des uns et des autres, presque par hasard.

Le premier vrai projet commun est un spectacle de cabaret, **« Festfolket »**, créé le 1er novembre 1970 à Göteborg. Le nom signifie « les gens de la fête », mais il s'entend aussi comme « les fiancés ». C'est un échec : les critiques sont mauvaises, et le quatuor décide de retourner à ses projets séparés. Il reste de cette soirée une chanson, *Hej, gamle man*, un titre sur un vieux soldat de l'Armée du Salut, crédité « Björn & Benny », qui devient un succès en Suède et le premier disque où l'on entend les quatre voix.

En 1973, le groupe tente le Melodifestivalen avec *Ring Ring*. La chanson termine troisième le 10 février, ce qui l'empêche d'aller à l'Eurovision, mais elle devient un tube dans plusieurs pays d'Europe et en Afrique du Sud. C'est à cette période que Stig Anderson, fatigué des noms interminables, commence à parler d'**ABBA** : un palindrome formé des initiales des quatre prénoms — Agnetha, Björn, Benny, Anni-Frid. Le problème, c'est qu'ABBA est aussi le nom d'une célèbre conserverie de poisson suédoise. Le groupe négocie avec l'entreprise, qui accepte, à condition, selon Agnetha, qu'ils ne la fassent pas « avoir honte de ce qu'ils font ».

**Waterloo** est écrit à la fin de 1973, dans un contexte où le groupe regarde ce qui se passe en Angleterre : le glam rock de Bowie, de T. Rex et de Sweet. Le morceau est taillé pour la scène, avec un piano qui martèle, des guitares saturées et deux voix qui se répondent. Le 9 février 1974, le groupe gagne le Melodifestivalen à la télévision suédoise ; le 6 avril, à Brighton, il gagne l'Eurovision en chantant en anglais plutôt qu'en suédois — un choix stratégique, et une première pour un pays nordique à ce niveau.

Le résultat est immédiat : *Waterloo* est numéro un dans neuf pays d'Europe de l'Ouest et du Nord, dont le Royaume-Uni et l'Allemagne de l'Ouest, et en Afrique du Sud. Aux États-Unis, il atteint la sixième place du Billboard Hot 100, ce qui ouvre au groupe sa première tournée de promotion américaine, avec un passage au *Mike Douglas Show*. En 2005, pour le cinquantième anniversaire du concours, *Waterloo* est élu **meilleure chanson de l'histoire de l'Eurovision**. Et le soir de la victoire, les quatre fêtent ça dans la suite Napoléon du Grand Hotel de Brighton.

*Waterloo* ouvre le récit, et il faut l'écouter pour ce qu'il est : trois minutes de pop européenne, avec un piano qui ne s'arrête jamais et un refrain qui monte comme un ascenseur. Écoutez la façon dont les deux voix se relaient : c'est déjà la signature du groupe.

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Mais l'année qui suit est beaucoup plus dure qu'on ne le raconte. Le premier single d'après, *So Long*, ne passe pas sur Radio 1 et ne se classe pas au Royaume-Uni. *Honey, Honey* plafonne à la 27e place américaine, et le label britannique préfère ressortir *Ring Ring* plutôt que de le défendre : la chanson échoue à entrer dans le top 30, et la presse spécialisée commence à parler d'un groupe d'Eurovision sans avenir. La première tournée européenne, en novembre 1974, ne fait pas le plein, et plusieurs dates sont annulées, dont le seul concert prévu en Suisse.

Ce qui sauve le groupe, c'est une chanson et un son. **SOS**, sorti en 1975, ramène ABBA dans les charts britanniques — sixième place — et devient numéro un en Allemagne et en Australie. Derrière le morceau, il y a un homme dont on parle trop peu : **Michael B. Tretow**, l'ingénieur du son qui travaille avec le groupe depuis *Ring Ring*. C'est lui qui expérimente ce qu'il appelle le « mur du son », en superposant les pistes, en doublant les voix, en fabriquant une densité qui n'existait pas dans la pop suédoise de l'époque. Le son d'ABBA, ce n'est pas seulement des chansons : c'est une manière d'enregistrer.

*SOS* est le premier grand rôle des deux voix ensemble, et c'est un morceau plus triste qu'il n'y paraît : une mélodie qui monte, un refrain qui se brise. Écoutez la façon dont la voix de Frida prend le dessus dans le refrain, puis se retire : c'est déjà du théâtre.

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*Mamma Mia* confirme l'année 1975 : numéro un au Royaume-Uni, en Allemagne et en Australie, et l'un des morceaux les plus reconnaissables du répertoire. Écoutez l'intro au piano et le marimba qui arrive : c'est une chanson qui a l'air d'une fête, et qui raconte quelqu'un qui retombe amoureux alors qu'il ne le voulait pas.

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Il faut s'arrêter un instant sur ce qui se passe en Australie, parce que c'est un cas unique dans l'histoire de la pop. Les clips d'ABBA passent sur *Countdown*, l'émission musicale de la télévision publique, et le pays s'enflamme. *I Do, I Do, I Do, I Do, I Do* reste trois semaines numéro un, *SOS* une semaine, *Mamma Mia* **dix semaines**, et l'album *ABBA* tient la première place pendant des mois. Le groupe devient une obsession nationale avant même d'y avoir mis les pieds.

C'est dans ce contexte que sort *Fernando*, en 1976, une chanson qui n'était au départ qu'une version suédoise écrite pour Frida. En anglais, elle devient numéro un dans au moins treize pays et se vend à plus de dix millions d'exemplaires. En Australie, elle reste **quatorze semaines** en tête du classement — un record qui tiendra plus de quarante ans, jusqu'à ce qu'Ed Sheeran le batte en 2017 — et quarante semaines dans le classement. Aux États-Unis, elle devient le premier numéro un du groupe sur un classement Billboard, celui de l'Adult Contemporary.

*Fernando* est une chanson de guerre qui a l'air d'une chanson de fête : deux anciens combattants se souviennent, et la mélodie est si lumineuse qu'on ne remarque pas tout de suite que les paroles parlent de morts. Écoutez le refrain, et l'image des guitares qui sonnent comme des mandolines : c'est du folklore inventé.

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Puis vient *Dancing Queen*, en 1976, et c'est le sommet commercial du groupe : numéro un au Royaume-Uni, en Allemagne, en Suède, en Australie, aux États-Unis, au Canada, en Union soviétique et au Japon. C'est le seul numéro un d'ABBA au Billboard Hot 100, ce qui est une anomalie quand on connaît le nombre de tubes du groupe. Le morceau est né d'une séance avec Björn et Benny au piano, et il a été construit comme un exercice de style : une intro de piano qui évoque une autre chanson, puis un disco qui avance.

*Dancing Queen* est le morceau que tout le monde connaît, et il faut l'écouter avec des oreilles neuves : le piano qui monte, les cordes qui arrivent, et cette voix qui semble s'adresser à quelqu'un d'autre dans la salle. Écoutez le pont, quand tout se resserre : c'est là que la chanson devient vraiment triste.

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*Knowing Me, Knowing You*, sorti la même année, est l'autre visage d'*Arrival* : une chanson sur une séparation, avec une intro de guitare presque country et un refrain qui ressemble à un constat. Écoutez la façon dont la voix de Frida reste droite pendant que la musique s'effondre : c'est de la pudeur.

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En janvier 1977, le groupe part pour sa première grande tournée, et le spectacle est à la hauteur de l'ambition : un mini-opéra, *The Girl with the Golden Hair*, est intégré au set, avec des costumes et des changements de décor. À Londres, les deux concerts au Royal Albert Hall représentent un peu plus de 11 000 places ; le groupe reçoit plus de **3,5 millions de demandes** par courrier. En mars, l'Australie attend onze dates devant 160 000 personnes, et le concert d'ouverture à Sydney se joue sous une pluie torrentielle, Frida glissant sur la scène mouillée. Les quatre membres diront plus tard que c'était le concert le plus mémorable de leur carrière.

La tournée australienne donne *ABBA: The Movie*, réalisé par **Lasse Hallström**, et une anecdote restée célèbre : un journal australien titre « Le derrière d'Agnetha fait le spectacle » après un concert en combinaison blanche moulante. À la conférence de presse, elle répond : « Il n'y a pas de derrières en Australie ? » C'est une des rares fois où l'on entend le groupe répondre à la condescendance de la presse, et ça dit quelque chose de l'époque : ABBA était un phénomène populaire traité avec mépris par une partie des critiques rock.

En décembre 1977 sort *ABBA: The Album*, avec *The Name of the Game* et *Take a Chance on Me*. Le second devient le plus gros single du groupe aux États-Unis, devant *Dancing Queen* — sans atteindre la première place. Écoutez l'intro a cappella : c'est un pari, et c'est ce qui donne au morceau sa légèreté.

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Le morceau est aussi un exemple de la méthode du groupe : une base rythmique simple, des voix empilées, et un refrain qui répète une phrase jusqu'à ce qu'elle devienne une incantation. Björn et Benny travaillaient comme des artisans, avec une obsession du détail qui explique pourquoi les chansons tiennent si bien : ils pouvaient passer jusqu'à cinq jours à mixer un seul titre, et ils ne passaient à autre chose qu'une fois satisfaits.

En 1978, le groupe transforme un ancien cinéma de Stockholm en studio : **Polar Music Studio**, avec une console et des machines à la pointe. Le lieu devient une référence, et d'autres y enregistrent : *Duke* de Genesis, *In Through the Out Door* de Led Zeppelin, *Lovedrive* de Scorpions. C'est aussi l'année où ABBA part aux États-Unis pour une campagne de promotion, et où *Summer Night City* ouvre la porte au disco.

*Chiquitita*, en 1979, est un cas à part : le groupe la joue au concert **Music for UNICEF** devant l'Assemblée générale des Nations unies, et décide de reverser une partie des droits à l'organisation. La chanson devient numéro un dans dix pays. Écoutez l'intro au piano et la voix de Frida, très douce : c'est une berceuse adressée à une amie, et c'est un des rares morceaux du groupe où la tristesse n'est pas cachée sous les paillettes.

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*Voulez-Vous*, l'album, est enregistré en partie aux **Criteria Studios** de Miami, avec l'ingénieur **Tom Dowd**, une légende du rhythm and blues. C'est le disque le plus disco du groupe, et c'est aussi celui où l'on entend le mieux l'influence de la scène américaine : des basses plus rondes, des cordes plus hautes, des arrangements qui pensent au dancefloor. *Gimme! Gimme! Gimme!* en est l'extrait le plus célèbre, et il deviendra, des décennies plus tard, un sample utilisé par Madonna et par des dizaines de producteurs.

*Gimme! Gimme! Gimme!* est un morceau de nuit, avec un riff de cordes qui tourne et une voix qui monte dans les aigus. Écoutez la montée avant le refrain : c'est de la disco, mais c'est aussi du désespoir, et la différence entre les deux tient à la façon dont la voix ne se repose jamais.

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Janvier 1979 : Björn et Agnetha annoncent leur divorce. Le groupe assure qu'il continue, et il continue, mais le climat change. La tournée de 1979, *ABBA: The Tour*, commence le 13 septembre à Edmonton, au Canada, devant 14 000 personnes, et enchaîne dix-sept dates à guichets fermés en Amérique du Nord, puis vingt-trois en Europe, dont six soirs à Wembley. Le voyage est épuisant : un vol New York-Boston pris dans des conditions météo extrêmes ne peut pas atterrir pendant un long moment, et Agnetha est si mal qu'elle annule le dernier concert prévu à Washington.

Il y a un détail qui dit l'ampleur du phénomène, et qui est presque incroyable : à la fin des années 1970, en Union soviétique, le groupe était payé en **pétrole** plutôt qu'en roubles, à cause de l'embargo sur la monnaie. *Dancing Queen* était numéro un en URSS, ce qui n'était pas courant pour un groupe occidental, et les disques circulaient autant par le marché noir que par les circuits officiels. ABBA était devenu un phénomène non aligné : ni américain, ni anglais, et c'est peut-être ce qui a permis à ses chansons de traverser le rideau de fer.

L'année 1980 est celle de *The Winner Takes It All*, huitième numéro un britannique du groupe, et d'une chanson que tout le monde a lue comme un règlement de comptes entre Björn et Agnetha. Björn a toujours démenti : les paroles ne parlent pas de son divorce, et Agnetha a répété qu'elle n'était pas « la perdante ». Il n'empêche : la chanson est devenue l'hymne de toutes les séparations, et l'interprétation d'Agnetha, enregistrée en une prise dit-on, est d'une nudité qui ne ressemble à rien d'autre dans leur répertoire.

*The Winner Takes It All* commence par un piano seul, et il faut écouter les premières secondes : la voix est presque parlée, et le refrain arrive comme une déchirure. Écoutez le mot « winner » : il est chanté sans triomphe, comme un constat.

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*Super Trouper*, l'album, sort en novembre 1980 avec **un million de précommandes** au Royaume-Uni, un record. Le titre éponyme est une chanson sur les projecteurs et la solitude de la scène, et il devient le neuvième et dernier numéro un britannique du groupe. Écoutez le début, avec le synthé et les voix qui arrivent en bloc : c'est ABBA en 1980, plus froid, plus synthétique, et toujours mélodique.

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Il y a aussi les anecdotes qui montrent à quel point le groupe était une entreprise familiale. Pour les cinquante ans de Stig Anderson, en 1981, les quatre enregistrent *Hovas Vittne*, un jeu de mots sur le nom de la ville natale du manager et sur les Témoins de Jéhovah, et font presser **200 exemplaires en vinyle rouge**, distribués aux invités de la fête. Le single est devenu un objet de collection, et il résume une époque où ABBA pouvait encore offrir un disque à son manager sans que cela devienne un événement mondial.

En février 1981, c'est au tour de Benny et Frida d'annoncer leur divorce. Le groupe enregistre *The Visitors*, qui sort en novembre, et c'est son album le plus sombre : le morceau-titre, selon Björn, parle des réunions secrètes organisées contre les régimes totalitaires d'Europe de l'Est, et les autres chansons parlent de relations ratées, de guerre, de vieillissement et de perte de l'innocence. *One of Us*, le single, est le dernier numéro un du groupe en Allemagne.

*The Visitors* est le morceau le plus étrange de leur catalogue : une intro de synthé qui ressemble à une alarme, une voix qui chuchote, et une tension qui ne se relâche jamais. Écoutez les chœurs qui arrivent au milieu : c'est un groupe qui se parle encore, mais de loin.

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En 1982, le groupe tente de recommencer. Les séances de mai et juin ne donnent que trois chansons — *You Owe Me One*, *I Am the City* et *Just Like That* — que Björn et Benny jugent insuffisantes. Ils décident alors de sortir une compilation, *The Singles: The First Ten Years*, avec deux nouveaux titres : *The Day Before You Came* et *Under Attack*. Aucun des deux n'entre dans le top 20 britannique, même si *The Day Before You Came* marche bien en Europe.

Le 11 décembre 1982, ABBA fait sa dernière apparition publique, en direct de Stockholm, dans l'émission britannique *The Late, Late Breakfast Show*. Personne n'annonce la séparation. Le groupe ne se sépare pas officiellement : il s'arrête, simplement, et le silence qui suit va durer des décennies. Björn dira plus tard, à propos de *The Day Before You Came* : « On aurait peut-être continué encore un peu si ce titre avait été numéro un. »

Les années qui suivent sont celles des carrières séparées. Björn et Benny écrivent *Chess* avec Tim Rice, puis d'autres comédies musicales ; Agnetha et Frida enregistrent des albums solo, avec plus ou moins de succès. En 1992, dix ans après la fin, sort **ABBA Gold**, une compilation qui va devenir un phénomène : elle est certifiée disque de platine plus de cent vingt-huit fois dans le monde, et elle reste, encore aujourd'hui, dans le top 100 britannique — un record de longévité.

Puis vient *Mamma Mia!*, créée à Londres en 1999, qui utilise les chansons du groupe pour raconter une histoire de mère et de fille sur une île grecque. La comédie musicale devient l'une des plus longues de l'histoire de Broadway et du West End, et le film de 2008, avec Meryl Streep, est le plus gros succès du box-office britannique de l'année. C'est à ce moment-là que le groupe devient autre chose qu'un groupe : un patrimoine.

En 2016, les quatre se retrouvent pour la première fois depuis longtemps, et un projet d'avatars est annoncé. En 2018, ils annoncent deux nouvelles chansons. En septembre 2021, ils dévoilent *Voyage*, leur premier album en quarante ans, et un spectacle à Londres où ils apparaissent en version numérique, avec un groupe de dix musiciens en chair et en os. Le spectacle ouvre en mai 2022, et dépasse les **quatre millions de spectateurs** en avril 2026 ; on estime sa contribution à l'économie britannique à plus de deux milliards de livres.

*I Still Have Faith In You* est la première des nouvelles chansons, et elle fait exactement ce qu'on attend d'un retour : elle assume le temps passé, avec des voix plus basses et un piano qui avance doucement. Écoutez le refrain : ce n'est pas un tube, c'est une déclaration.

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Ce qui reste d'ABBA, au-delà des chiffres — plus de 150 millions de disques, huit albums numéro un consécutifs au Royaume-Uni, neuf singles numéro un —, c'est une méthode et une voix. La méthode, c'est celle de deux compositeurs qui travaillaient comme des horlogers, avec un ingénieur du son qui empilait les pistes jusqu'à obtenir un son impossible à reproduire en concert. La voix, ce sont deux femmes qui chantaient ensemble sans jamais se confondre, l'une claire et tendue, l'autre ronde et grave.

Et il y a autre chose, qui explique peut-être pourquoi ces chansons ne meurent pas : sous les paillettes, presque tout est triste. *Dancing Queen* parle de solitude dans une salle pleine, *The Winner Takes It All* d'une défaite amoureuse, *Knowing Me, Knowing You* d'une maison vide, *The Visitors* de la peur politique. Le groupe a passé sa carrière à faire danser des gens sur des chansons qui parlaient de ce qui se casse.

Le 21 mars 2024, à la veille des cinquante ans de leur victoire à Brighton, les quatre membres d'ABBA ont été nommés commandeurs de première classe de l'ordre royal de Vasa par le roi Carl XVI Gustaf — la première fois depuis presque cinquante ans qu'une décoration suédoise était remise à des Suédois. Ils ont refusé de se réunir pour l'Eurovision 2024, mais une image du spectacle *Voyage* a été diffusée pendant la finale, mêlée aux images de 1974. Cinquante ans après, la boucle était bouclée : deux couples de Suédois en costumes à paillettes, et des chansons que personne n'a réussi à arrêter.