À écouter · Groupes

AIR — deux Versaillais dans l'espace

Un architecte, un mathématicien, une Solina, un Rhodes et un vocoder : la French touch version rêve

AIR1 h 01

AIR est un duo français de *Versailles, formé en 1995 par Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel. Godin a étudié l'architecture à l'École nationale supérieure d'architecture de Versailles, Dunckel les mathématiques, et avant AIR, ils ont joué ensemble dans un groupe appelé Orange, avec notamment Alex Gopher. Leur premier EP, Premiers Symptômes, sort en 1997, et leur premier album, Moon Safari*, le 16 janvier 1998 — un disque qui va définir une bonne partie de ce qu'on appellera la French touch, version rêveuse.

Leur son repose sur quelques instruments qui ne changeront presque jamais : une *Solina String Ensemble pour les nappes de cordes, un Rhodes pour le piano électrique, un Korg MS-20, des Moog, et des vocodeurs*. C'est un son analogique, chaleureux, un peu usé, qui contraste avec la French touch plus filtrée de Daft Punk ou d'Étienne de Crécy. Et c'est ce qui fait leur place à part : AIR ne fait pas danser, il fait flotter.

Il faut planter le décor : Versailles, la ville du château, mais aussi une ville de lycées et de conservatoires, où l'on croise des fils de profs de musique et des adolescents qui jouent dans des groupes. Godin et Dunckel se rencontrent là, dans les années 1980, et jouent ensemble dans *Orange*, un groupe avec Alex Gopher, Xavier Jamaux et Jean de Reydellet. À l'époque, ce n'est pas encore de la musique électronique : c'est du rock, avec des guitares. C'est seulement quand Godin commence à enregistrer seul, avec des musiciens de Funkadelic en soutien puis avec Étienne de Crécy à la production, que le son d'AIR apparaît.

*Premiers Symptômes, le premier EP, sort en 1997, et c'est un disque court, instrumental, avec des nappes et des beats lents. Il contient déjà Modular Mix, un morceau qui sample James Brown, Gil Scott-Heron et Miles Davis — ce qui donne une idée de la culture des deux hommes. Le succès de l'EP leur permet de signer chez Virgin en France et Astralwerks* aux États-Unis, deux labels qui croient à cette musique instrumentale française que personne ne sait encore nommer.

La Femme d'Argent ouvre Moon Safari, et c'est sept minutes de basse, de Rhodes, de nappes et de batterie molle. Écoutez la façon dont le morceau s'installe : rien ne presse, tout est déjà là, et la mélodie arrive comme une évidence.

Le morceau contient deux samples : *Can, Future Days, et Edwin Starr, Runnin'*. C'est une des signatures du duo : ils écoutent énormément de musique et la réutilisent discrètement, en la fondant dans leurs propres morceaux. Le titre, lui, vient d'une expression française — la femme d'argent, celle qu'on ne peut pas garder — et il donne à l'album son ouverture de film.

Moon Safari est enregistré dans des conditions modestes, entre Paris et Londres, avec des machines et peu de moyens. Le titre de l'album, avec sa pochette de navette spatiale et ses couleurs, annonce un programme : un voyage immobile, une musique de salon qui rêve d'espace. À sa sortie, la critique parle de « space pop », de « dream pop », de downtempo, d'ambient : les étiquettes se multiplient parce que le disque ne ressemble à rien de ce qui se fait alors en France, ni à la house filtrée de la French touch, ni à la chanson.

Sexy Boy est le single qui les a fait connaître, et c'est un des morceaux les plus étranges de l'époque : une voix passée au vocodeur, une basse qui avance, et un riff de synthé qui ressemble à une respiration. Écoutez le contraste entre la douceur et le côté mécanique : c'est du robot sentimental.

Le morceau a été un tube international, et il a un peu masqué la variété de l'album. C'est aussi un exemple de la méthode AIR : une idée simple — un vocodeur, un groove — poussée jusqu'à devenir une chanson. La voix est celle de Dunckel, traitée, et le texte est presque inaudible, ce qui était un choix : la voix comme instrument, pas comme message.

La même année, *Mike Mills — réalisateur de clips et graphiste, qui allait plus tard tourner 20th Century Women — suit le groupe en tournée et en tire Air: Eating, Sleeping, Waiting and Playing*, un documentaire de 75 minutes en noir et blanc. Le titre dit tout : manger, dormir, attendre, jouer. Loin du film de rock héroïque, c'est un film sur l'ennui des tournées, les chambres d'hôtel, les balances, les aéroports. C'est un objet rare, et il a contribué à l'image d'AIR : deux types calmes, presque absents, qui font une musique qui ne l'est pas.

All I Need est le morceau avec *Beth Hirsch*, et c'est la première fois qu'AIR invite une vraie voix, non traitée, sur un disque. Écoutez la clarté de sa voix contre les nappes : c'est une chanson pop, presque folk, avec des cordes de Solina.

Beth Hirsch allait devenir une collaboratrice régulière du groupe sur scène, et ce morceau est un des rares où l'on entend une chanson d'amour au sens classique. La production reste très dépouillée : une basse, un Rhodes, des cordes, et une voix. C'est le genre de simplicité qui demande beaucoup de travail.

Kelly Watch the Stars est le morceau le plus léger de l'album, avec un riff de synthé qui sautille et des voix de robots. Écoutez la façon dont la basse et le riff se répondent : c'est de la pop de dessin animé, et c'est assumé.

Le titre fait référence à *Kelly*, l'actrice et chanteuse, et le morceau a été un single. C'est aussi un exemple de la culture visuelle du groupe : AIR pense en images, en couleurs, en films, et cela se voit dans leurs pochettes, leurs clips et leurs collaborations avec des réalisateurs.

Ce Matin Là est un instrumental plus lent, avec une guitare, des cordes et une mélodie qui ressemble à une berceuse. Écoutez la douceur du morceau : c'est du matin, du café, de la lumière — et c'est exactement ce que le titre annonce.

Le morceau est un des rares de l'album où l'on entend une guitare acoustique au premier plan, ce qui donne à Moon Safari sa coloration folk. À l'époque, la critique parle de « space pop », de « dream pop », de downtempo : les étiquettes pleuvent, mais la réalité est plus simple — c'est de la pop électronique faite par deux garçons qui aiment les années 1970.

The Virgin Suicides est une commande, et une commande heureuse. *Sofia Coppola, qui prépare son premier film d'après le roman de Jeffrey Eugenides, cherche une musique qui ne ressemble pas à une bande originale hollywoodienne. Elle connaît AIR par Moon Safari et leur demande une partition. Le résultat est plus sombre que l'album : des nappes graves, des cordes, des morceaux courts, et Playground Love*, qui devient la signature du film. C'est un des rares cas où un groupe de pop électronique réussit une bande originale sans se contenter de recycler ses morceaux.

Playground Love est le thème de The Virgin Suicides, le premier film de *Sofia Coppola*, en 2000. Écoutez le saxophone : c'est un instrument inattendu chez AIR, et il donne au morceau une couleur de générique de série américaine des années 1970.

La voix est celle de *Gordon Tracks, un pseudonyme de Thomas Mars, le chanteur de Phoenix — un autre groupe versaillais, ce qui dit la densité de la scène de l'époque. La bande originale du film est un des sommets du groupe : elle est plus sombre que Moon Safari, plus lente, et elle a ouvert à AIR les portes du cinéma, avec Lost in Translation en 2003 pour le morceau Alone in Kyoto*.

10 000 Hz Legend, en 2001, est l'album de la rupture. Enregistré avec *Tony Hoffer et avec la participation de Beck, il est plus sombre, plus bizarre, plus rock aussi, avec des guitares saturées et des textures industrielles. La critique est partagée, le public aussi : certains y voient un chef-d'œuvre incompris, d'autres un disque trop long et trop froid. Il contient pourtant des morceaux importants, comme How Does It Make You Feel? ou Don't Be Light*, et il a préparé le terrain pour tout ce que le groupe fera ensuite.

En 2003, AIR travaille avec l'écrivain italien *Alessandro Baricco sur City Reading (Tre Storie Western) : Baricco lit des textes de son livre City, et le groupe joue une musique en direct. La première a lieu au Teatro Valle de Rome en novembre 2002, et le succès est tel qu'ils en font un disque. La même année, Sofia Coppola leur demande Alone in Kyoto pour Lost in Translation* : un morceau instrumental, presque ambient, qui accompagne la scène de Kyoto et qui est devenu un des moments les plus connus du film.

Venus ouvre Talkie Walkie, le troisième album, sorti en 2004 et produit par *Nigel Godrich* — le producteur de Radiohead. Écoutez la différence de son : plus net, plus précis, avec une voix très proche, presque chuchotée.

Godrich apporte une rigueur de prise de son qui change le groupe : les arrangements sont plus aérés, les voix plus présentes, et les machines moins noyées. C'est l'album le plus « pop » d'AIR, et c'est aussi celui qui contient leurs plus belles mélodies.

Talkie Walkie sort le 26 janvier 2004, produit par *Nigel Godrich, et c'est un tournant dans le son du groupe. Godrich, qui vient de Radiohead, impose une rigueur de prise de son : les voix sont plus proches, les arrangements plus nets, les machines moins noyées. Trois singles en sortent — Cherry Blossom Girl, Surfing on a Rocket et Alpha Beta Gaga — et l'album est accueilli comme un retour à la pop après l'expérimentation de 10 000 Hz Legend*. C'est aussi l'album le plus accessible d'AIR, et celui qui a le plus tourné à la radio.

Cherry Blossom Girl est le single de Talkie Walkie, et c'est une des plus belles chansons du groupe : une guitare acoustique, une voix douce, et un texte sur une fille imaginaire. Écoutez la légèreté de l'arrangement : presque rien, et tout est là.

Le clip, réalisé par *Mike Mills, est un hommage aux films de science-fiction des années 1970, et il a beaucoup compté dans l'image du groupe. Mills avait déjà réalisé le documentaire Air: Eating, Sleeping, Waiting and Playing* en 1999, un film en noir et blanc sur l'ennui des tournées, et il allait devenir un des réalisateurs attitrés du groupe.

Surfing on a Rocket est le morceau le plus rapide de l'album, avec une basse qui court et un refrain qui monte. Écoutez l'énergie : c'est du rock électronique, et c'est une des rares fois où AIR accélère vraiment.

Le morceau est sorti en single et a atteint la 31e place d'un classement Billboard, ce qui était une performance pour un groupe français instrumental. C'est aussi un morceau qui existe en version live plus longue, avec des guitares saturées : en concert, AIR transforme souvent ses morceaux, les étire, les durcit.

Alpha Beta Gaga ferme Talkie Walkie, et c'est un instrumental avec un sifflement, une basse et des cordes. Écoutez la simplicité du thème : c'est une comptine électronique, et c'est ce qui la rend difficile à oublier.

Le morceau a été utilisé dans des publicités et des films, ce qui est une des façons dont AIR a gagné sa place dans l'imaginaire collectif : leur musique est devenue une couleur, un fond, une ambiance que l'on reconnaît sans savoir d'où elle vient.

La suite est une série de projets très différents. Pocket Symphony (2007) revient à des instruments acoustiques — koto, shamisen, harmonium — et invite *Jarvis Cocker et Neil Hannon. Love 2 (2009) est auto-produit et plus électronique, enregistré dans leur studio. Le Voyage dans la Lune (2012) est une commande pour une version restaurée du film de Georges Méliès, et Music for Museum* (2014) une musique d'ambiance pour le Palais des Beaux-Arts de Lille. C'est une carrière faite de commandes et de retours, sans jamais de rupture définitive.

Le nom du groupe a une histoire amusante. Godin a expliqué à la BBC en 2022 que *AIR était un acronyme pour « amour, imagination, rêve », et Dunckel a confirmé. Mais en 1998, dans un entretien pour le magazine australien Rave*, Godin avait démenti : « Non. Quelqu'un a inventé ça, mais c'était une très bonne idée. J'aurais aimé l'avoir. » Les deux versions coexistent, et c'est très AIR : une mystification douce, entretenue avec le sourire.

Les influences du duo sont un mélange qui explique leur son. Dunckel a grandi avec la musique classique et électronique — *Kraftwerk, Serge Gainsbourg, Ravel, François de Roubaix — puis le rock anglais sombre de Siouxsie and the Banshees et Joy Division, et Brian Eno et Cluster comme références électroniques. Godin, lui, a commencé par les Beatles, puis la soul de Sly and the Family Stone, les musiques de films d'Ennio Morricone, et Pink Floyd*. Le résultat est une musique qui n'appartient à aucun de ces mondes, mais qui les cite tous.

Les machines, elles, sont au cœur du projet. AIR utilise des synthétiseurs *vintage* depuis le début, et revendique une approche « musiciens avant tout », qui mélange acoustique et synthétique, analogique et numérique. Sur scène, ils jouent leurs morceaux en versions étendues ou modifiées, avec des instruments qui viennent du studio : Moog, Korg MS-20, Wurlitzer, vocodeurs. C'est une des rares formations électroniques où l'on voit réellement les machines sur scène, et où le concert n'est pas une simple lecture de bandes.

La suite de la carrière est une succession de projets. 10 000 Hz Legend en 2001, plus sombre, avec *Beck et une production de Tony Hoffer, divise les critiques. Everybody Hertz en 2002 propose des remixes. City Reading (Tre Storie Western) en 2003 est une collaboration avec l'écrivain italien Alessandro Baricco. Talkie Walkie en 2004 marque le retour à la pop. Puis viennent Pocket Symphony en 2007 (avec Jarvis Cocker et Neil Hannon), Love 2 en 2009, Le Voyage dans la Lune en 2012, Music for Museum en 2014, et la compilation Twentyears* en 2016.

Entre-temps, les deux hommes ont travaillé pour d'autres : *Charlotte Gainsbourg sur 5:55 en 2006, Jean-Michel Jarre sur Electronica 1 en 2015, et des musiques de films — The Virgin Suicides, Lost in Translation, Marie Antoinette*. C'est cette double vie, entre projets personnels et commandes, qui a maintenu le groupe en vie sans qu'il se répète.

Le succès commercial de Moon Safari a été réel mais mesuré : 386 000 exemplaires aux États-Unis en 2012, ce qui est beaucoup pour un album français instrumental, et un statut culte en Europe. La tournée des vingt ans, en 2016, puis celle de Moon Safari en 2023-2025, ont montré que le public était toujours là, et le groupe a réédité Love 2 en vinyle clair en 2026, quinze ans après sa sortie.

Sur scène, AIR n'est pas un duo de laptops. Les instruments sont là, visibles, et les morceaux sont joués en versions longues, avec des musiciens supplémentaires — Brian Reitzell, Roger Manning Jr., Dave Palmer, Earl Harvin selon les tournées. Les setlists mélangent les albums, les morceaux sont étirés, et il y a des passages improvisés. C'est une des raisons pour lesquelles le groupe a tenu trente ans : chaque tournée est une relecture, pas une répétition. Et c'est aussi ce qui distingue AIR de beaucoup de ses contemporains électroniques : là où d'autres ont fini par jouer derrière une table, eux ont continué à jouer d'instruments, avec les mains, en public, et à accepter que le résultat ne soit jamais exactement celui du disque.

L'influence d'AIR sur la musique française des années 2000 est difficile à mesurer, parce qu'elle est diffuse. Le groupe n'a pas inventé la French touch — Daft Punk, Cassius, Étienne de Crécy étaient là avant —, mais il a montré qu'on pouvait faire de la musique électronique instrumentale sans beats de club, avec des nappes et des mélodies, et que cela pouvait se vendre à l'étranger. Avec *Phoenix*, autre groupe de Versailles, il a incarné une certaine idée de la pop française élégante, nourrie de références anglo-saxonnes et d'une culture du détail. Et avec les bandes originales de Sofia Coppola, il a donné à toute une génération une couleur sonore : celle des fins d'après-midi, des chambres d'adolescents et des longs trajets en voiture.

Ce qui reste d'AIR, c'est une idée du son français qui n'est ni le filtre de Daft Punk, ni la chanson de Gainsbourg, ni l'électro de Justice : c'est une musique de chambre électronique, faite pour les casques et les longs trajets, avec des nappes de cordes, des Rhodes, des vocodeurs et des mélodies qui ne cherchent pas à impressionner. Trente ans après, Moon Safari sonne toujours comme une invitation au voyage — et le voyage, chez AIR, se fait sans bouger.

Les morceaux

Tout sur AIR →

La source markdown de ce récit (18365 caractères)
---
slug: air
kind: band
lang: fr
title: AIR — deux Versaillais dans l'espace
subtitle: Un architecte, un mathématicien, une Solina, un Rhodes et un vocoder : la French touch version rêve
summary: Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel se rencontrent à Versailles, fondent AIR en 1995, et inventent une pop électronique aérienne qui va de Moon Safari aux films de Sofia Coppola. Retour sur trente ans de machines et de mélodies.
status: published
subjects:
  - artist: AIR
tags: [electronica, french-touch, 1998, versailles, moon-safari]
---

AIR est un duo français de **Versailles**, formé en 1995 par **Nicolas Godin** et **Jean-Benoît Dunckel**. Godin a étudié l'architecture à l'École nationale supérieure d'architecture de Versailles, Dunckel les mathématiques, et avant AIR, ils ont joué ensemble dans un groupe appelé **Orange**, avec notamment Alex Gopher. Leur premier EP, *Premiers Symptômes*, sort en 1997, et leur premier album, *Moon Safari*, le 16 janvier 1998 — un disque qui va définir une bonne partie de ce qu'on appellera la French touch, version rêveuse.

Leur son repose sur quelques instruments qui ne changeront presque jamais : une **Solina String Ensemble** pour les nappes de cordes, un **Rhodes** pour le piano électrique, un **Korg MS-20**, des **Moog**, et des **vocodeurs**. C'est un son analogique, chaleureux, un peu usé, qui contraste avec la French touch plus filtrée de Daft Punk ou d'Étienne de Crécy. Et c'est ce qui fait leur place à part : AIR ne fait pas danser, il fait flotter.

Il faut planter le décor : Versailles, la ville du château, mais aussi une ville de lycées et de conservatoires, où l'on croise des fils de profs de musique et des adolescents qui jouent dans des groupes. Godin et Dunckel se rencontrent là, dans les années 1980, et jouent ensemble dans **Orange**, un groupe avec Alex Gopher, Xavier Jamaux et Jean de Reydellet. À l'époque, ce n'est pas encore de la musique électronique : c'est du rock, avec des guitares. C'est seulement quand Godin commence à enregistrer seul, avec des musiciens de Funkadelic en soutien puis avec Étienne de Crécy à la production, que le son d'AIR apparaît.

**Premiers Symptômes**, le premier EP, sort en 1997, et c'est un disque court, instrumental, avec des nappes et des beats lents. Il contient déjà *Modular Mix*, un morceau qui sample **James Brown**, **Gil Scott-Heron** et **Miles Davis** — ce qui donne une idée de la culture des deux hommes. Le succès de l'EP leur permet de signer chez **Virgin** en France et **Astralwerks** aux États-Unis, deux labels qui croient à cette musique instrumentale française que personne ne sait encore nommer.

*La Femme d'Argent* ouvre *Moon Safari*, et c'est sept minutes de basse, de Rhodes, de nappes et de batterie molle. Écoutez la façon dont le morceau s'installe : rien ne presse, tout est déjà là, et la mélodie arrive comme une évidence.

{{insert:track title="La Femme d'Argent" artist="AIR" album="Moon Safari" year=1998 tidal=1477891 duration=427 yt=YUX8fUrKRNU}}

Le morceau contient deux samples : **Can**, *Future Days*, et **Edwin Starr**, *Runnin'*. C'est une des signatures du duo : ils écoutent énormément de musique et la réutilisent discrètement, en la fondant dans leurs propres morceaux. Le titre, lui, vient d'une expression française — la femme d'argent, celle qu'on ne peut pas garder — et il donne à l'album son ouverture de film.

*Moon Safari* est enregistré dans des conditions modestes, entre Paris et Londres, avec des machines et peu de moyens. Le titre de l'album, avec sa pochette de navette spatiale et ses couleurs, annonce un programme : un voyage immobile, une musique de salon qui rêve d'espace. À sa sortie, la critique parle de « space pop », de « dream pop », de downtempo, d'ambient : les étiquettes se multiplient parce que le disque ne ressemble à rien de ce qui se fait alors en France, ni à la house filtrée de la French touch, ni à la chanson.

*Sexy Boy* est le single qui les a fait connaître, et c'est un des morceaux les plus étranges de l'époque : une voix passée au vocodeur, une basse qui avance, et un riff de synthé qui ressemble à une respiration. Écoutez le contraste entre la douceur et le côté mécanique : c'est du robot sentimental.

{{insert:track title="Sexy Boy" artist="AIR" album="Moon Safari" year=1998 tidal=1477892 duration=298 yt=R6Yfk-RL_9A}}

Le morceau a été un tube international, et il a un peu masqué la variété de l'album. C'est aussi un exemple de la méthode AIR : une idée simple — un vocodeur, un groove — poussée jusqu'à devenir une chanson. La voix est celle de Dunckel, traitée, et le texte est presque inaudible, ce qui était un choix : la voix comme instrument, pas comme message.

La même année, **Mike Mills** — réalisateur de clips et graphiste, qui allait plus tard tourner *20th Century Women* — suit le groupe en tournée et en tire *Air: Eating, Sleeping, Waiting and Playing*, un documentaire de 75 minutes en noir et blanc. Le titre dit tout : manger, dormir, attendre, jouer. Loin du film de rock héroïque, c'est un film sur l'ennui des tournées, les chambres d'hôtel, les balances, les aéroports. C'est un objet rare, et il a contribué à l'image d'AIR : deux types calmes, presque absents, qui font une musique qui ne l'est pas.

*All I Need* est le morceau avec **Beth Hirsch**, et c'est la première fois qu'AIR invite une vraie voix, non traitée, sur un disque. Écoutez la clarté de sa voix contre les nappes : c'est une chanson pop, presque folk, avec des cordes de Solina.

{{insert:track title="All I Need" artist="AIR" album="Moon Safari" year=1998 tidal=1477893 duration=268 yt=xpahYJ7UpP4}}

Beth Hirsch allait devenir une collaboratrice régulière du groupe sur scène, et ce morceau est un des rares où l'on entend une chanson d'amour au sens classique. La production reste très dépouillée : une basse, un Rhodes, des cordes, et une voix. C'est le genre de simplicité qui demande beaucoup de travail.

*Kelly Watch the Stars* est le morceau le plus léger de l'album, avec un riff de synthé qui sautille et des voix de robots. Écoutez la façon dont la basse et le riff se répondent : c'est de la pop de dessin animé, et c'est assumé.

{{insert:track title="Kelly Watch the Stars" artist="AIR" album="Moon Safari" year=1998 tidal=1477894 duration=226 yt=MZlH0LnRQhs}}

Le titre fait référence à **Kelly**, l'actrice et chanteuse, et le morceau a été un single. C'est aussi un exemple de la culture visuelle du groupe : AIR pense en images, en couleurs, en films, et cela se voit dans leurs pochettes, leurs clips et leurs collaborations avec des réalisateurs.

*Ce Matin Là* est un instrumental plus lent, avec une guitare, des cordes et une mélodie qui ressemble à une berceuse. Écoutez la douceur du morceau : c'est du matin, du café, de la lumière — et c'est exactement ce que le titre annonce.

{{insert:track title="Ce Matin Là" artist="AIR" album="Moon Safari" year=1998 tidal=1477898 duration=219 yt=tRoBfcPxJdA}}

Le morceau est un des rares de l'album où l'on entend une guitare acoustique au premier plan, ce qui donne à *Moon Safari* sa coloration folk. À l'époque, la critique parle de « space pop », de « dream pop », de downtempo : les étiquettes pleuvent, mais la réalité est plus simple — c'est de la pop électronique faite par deux garçons qui aiment les années 1970.

*The Virgin Suicides* est une commande, et une commande heureuse. **Sofia Coppola**, qui prépare son premier film d'après le roman de Jeffrey Eugenides, cherche une musique qui ne ressemble pas à une bande originale hollywoodienne. Elle connaît AIR par *Moon Safari* et leur demande une partition. Le résultat est plus sombre que l'album : des nappes graves, des cordes, des morceaux courts, et *Playground Love*, qui devient la signature du film. C'est un des rares cas où un groupe de pop électronique réussit une bande originale sans se contenter de recycler ses morceaux.

*Playground Love* est le thème de *The Virgin Suicides*, le premier film de **Sofia Coppola**, en 2000. Écoutez le saxophone : c'est un instrument inattendu chez AIR, et il donne au morceau une couleur de générique de série américaine des années 1970.

{{insert:track title="Playground Love" artist="AIR" album="The Virgin Suicides" year=2000 tidal=434183828 duration=213 yt=_7ZxW2mwnGw}}

La voix est celle de **Gordon Tracks**, un pseudonyme de **Thomas Mars**, le chanteur de Phoenix — un autre groupe versaillais, ce qui dit la densité de la scène de l'époque. La bande originale du film est un des sommets du groupe : elle est plus sombre que *Moon Safari*, plus lente, et elle a ouvert à AIR les portes du cinéma, avec *Lost in Translation* en 2003 pour le morceau *Alone in Kyoto*.

*10 000 Hz Legend*, en 2001, est l'album de la rupture. Enregistré avec **Tony Hoffer** et avec la participation de **Beck**, il est plus sombre, plus bizarre, plus rock aussi, avec des guitares saturées et des textures industrielles. La critique est partagée, le public aussi : certains y voient un chef-d'œuvre incompris, d'autres un disque trop long et trop froid. Il contient pourtant des morceaux importants, comme *How Does It Make You Feel?* ou *Don't Be Light*, et il a préparé le terrain pour tout ce que le groupe fera ensuite.

En 2003, AIR travaille avec l'écrivain italien **Alessandro Baricco** sur *City Reading (Tre Storie Western)* : Baricco lit des textes de son livre *City*, et le groupe joue une musique en direct. La première a lieu au **Teatro Valle** de Rome en novembre 2002, et le succès est tel qu'ils en font un disque. La même année, Sofia Coppola leur demande *Alone in Kyoto* pour *Lost in Translation* : un morceau instrumental, presque ambient, qui accompagne la scène de Kyoto et qui est devenu un des moments les plus connus du film.

*Venus* ouvre *Talkie Walkie*, le troisième album, sorti en 2004 et produit par **Nigel Godrich** — le producteur de Radiohead. Écoutez la différence de son : plus net, plus précis, avec une voix très proche, presque chuchotée.

{{insert:track title="Venus" artist="AIR" album="Talkie Walkie" year=2004 tidal=156949 duration=245 yt=mi383z6VxUM}}

Godrich apporte une rigueur de prise de son qui change le groupe : les arrangements sont plus aérés, les voix plus présentes, et les machines moins noyées. C'est l'album le plus « pop » d'AIR, et c'est aussi celui qui contient leurs plus belles mélodies.

*Talkie Walkie* sort le 26 janvier 2004, produit par **Nigel Godrich**, et c'est un tournant dans le son du groupe. Godrich, qui vient de Radiohead, impose une rigueur de prise de son : les voix sont plus proches, les arrangements plus nets, les machines moins noyées. Trois singles en sortent — *Cherry Blossom Girl*, *Surfing on a Rocket* et *Alpha Beta Gaga* — et l'album est accueilli comme un retour à la pop après l'expérimentation de *10 000 Hz Legend*. C'est aussi l'album le plus accessible d'AIR, et celui qui a le plus tourné à la radio.

*Cherry Blossom Girl* est le single de *Talkie Walkie*, et c'est une des plus belles chansons du groupe : une guitare acoustique, une voix douce, et un texte sur une fille imaginaire. Écoutez la légèreté de l'arrangement : presque rien, et tout est là.

{{insert:track title="Cherry Blossom Girl" artist="AIR" album="Talkie Walkie" year=2004 tidal=156950 duration=220 yt=ZBVK7Z9AyNM}}

Le clip, réalisé par **Mike Mills**, est un hommage aux films de science-fiction des années 1970, et il a beaucoup compté dans l'image du groupe. Mills avait déjà réalisé le documentaire *Air: Eating, Sleeping, Waiting and Playing* en 1999, un film en noir et blanc sur l'ennui des tournées, et il allait devenir un des réalisateurs attitrés du groupe.

*Surfing on a Rocket* est le morceau le plus rapide de l'album, avec une basse qui court et un refrain qui monte. Écoutez l'énergie : c'est du rock électronique, et c'est une des rares fois où AIR accélère vraiment.

{{insert:track title="Surfing on a Rocket" artist="AIR" album="Talkie Walkie" year=2004 tidal=156954 duration=223 yt=0y3s38pZWY0}}

Le morceau est sorti en single et a atteint la 31e place d'un classement Billboard, ce qui était une performance pour un groupe français instrumental. C'est aussi un morceau qui existe en version live plus longue, avec des guitares saturées : en concert, AIR transforme souvent ses morceaux, les étire, les durcit.

*Alpha Beta Gaga* ferme *Talkie Walkie*, et c'est un instrumental avec un sifflement, une basse et des cordes. Écoutez la simplicité du thème : c'est une comptine électronique, et c'est ce qui la rend difficile à oublier.

{{insert:track title="Alpha Beta Gaga" artist="AIR" album="Talkie Walkie" year=2004 tidal=156956 duration=280 yt=p6lzgCbaWnw}}

Le morceau a été utilisé dans des publicités et des films, ce qui est une des façons dont AIR a gagné sa place dans l'imaginaire collectif : leur musique est devenue une couleur, un fond, une ambiance que l'on reconnaît sans savoir d'où elle vient.

La suite est une série de projets très différents. *Pocket Symphony* (2007) revient à des instruments acoustiques — koto, shamisen, harmonium — et invite **Jarvis Cocker** et **Neil Hannon**. *Love 2* (2009) est auto-produit et plus électronique, enregistré dans leur studio. *Le Voyage dans la Lune* (2012) est une commande pour une version restaurée du film de **Georges Méliès**, et *Music for Museum* (2014) une musique d'ambiance pour le Palais des Beaux-Arts de Lille. C'est une carrière faite de commandes et de retours, sans jamais de rupture définitive.

Le nom du groupe a une histoire amusante. Godin a expliqué à la BBC en 2022 que **AIR** était un acronyme pour « **amour, imagination, rêve** », et Dunckel a confirmé. Mais en 1998, dans un entretien pour le magazine australien *Rave*, Godin avait démenti : « Non. Quelqu'un a inventé ça, mais c'était une très bonne idée. J'aurais aimé l'avoir. » Les deux versions coexistent, et c'est très AIR : une mystification douce, entretenue avec le sourire.

Les influences du duo sont un mélange qui explique leur son. Dunckel a grandi avec la musique classique et électronique — **Kraftwerk**, **Serge Gainsbourg**, **Ravel**, **François de Roubaix** — puis le rock anglais sombre de **Siouxsie and the Banshees** et **Joy Division**, et **Brian Eno** et **Cluster** comme références électroniques. Godin, lui, a commencé par les Beatles, puis la soul de **Sly and the Family Stone**, les musiques de films d'**Ennio Morricone**, et **Pink Floyd**. Le résultat est une musique qui n'appartient à aucun de ces mondes, mais qui les cite tous.

Les machines, elles, sont au cœur du projet. AIR utilise des synthétiseurs **vintage** depuis le début, et revendique une approche « musiciens avant tout », qui mélange acoustique et synthétique, analogique et numérique. Sur scène, ils jouent leurs morceaux en versions étendues ou modifiées, avec des instruments qui viennent du studio : Moog, Korg MS-20, Wurlitzer, vocodeurs. C'est une des rares formations électroniques où l'on voit réellement les machines sur scène, et où le concert n'est pas une simple lecture de bandes.

La suite de la carrière est une succession de projets. *10 000 Hz Legend* en 2001, plus sombre, avec **Beck** et une production de **Tony Hoffer**, divise les critiques. *Everybody Hertz* en 2002 propose des remixes. *City Reading (Tre Storie Western)* en 2003 est une collaboration avec l'écrivain italien **Alessandro Baricco**. *Talkie Walkie* en 2004 marque le retour à la pop. Puis viennent *Pocket Symphony* en 2007 (avec **Jarvis Cocker** et **Neil Hannon**), *Love 2* en 2009, *Le Voyage dans la Lune* en 2012, *Music for Museum* en 2014, et la compilation *Twentyears* en 2016.

Entre-temps, les deux hommes ont travaillé pour d'autres : **Charlotte Gainsbourg** sur *5:55* en 2006, **Jean-Michel Jarre** sur *Electronica 1* en 2015, et des musiques de films — *The Virgin Suicides*, *Lost in Translation*, *Marie Antoinette*. C'est cette double vie, entre projets personnels et commandes, qui a maintenu le groupe en vie sans qu'il se répète.

Le succès commercial de *Moon Safari* a été réel mais mesuré : 386 000 exemplaires aux États-Unis en 2012, ce qui est beaucoup pour un album français instrumental, et un statut culte en Europe. La tournée des vingt ans, en 2016, puis celle de *Moon Safari* en 2023-2025, ont montré que le public était toujours là, et le groupe a réédité *Love 2* en vinyle clair en 2026, quinze ans après sa sortie.

Sur scène, AIR n'est pas un duo de laptops. Les instruments sont là, visibles, et les morceaux sont joués en versions longues, avec des musiciens supplémentaires — Brian Reitzell, Roger Manning Jr., Dave Palmer, Earl Harvin selon les tournées. Les setlists mélangent les albums, les morceaux sont étirés, et il y a des passages improvisés. C'est une des raisons pour lesquelles le groupe a tenu trente ans : chaque tournée est une relecture, pas une répétition. Et c'est aussi ce qui distingue AIR de beaucoup de ses contemporains électroniques : là où d'autres ont fini par jouer derrière une table, eux ont continué à jouer d'instruments, avec les mains, en public, et à accepter que le résultat ne soit jamais exactement celui du disque.

L'influence d'AIR sur la musique française des années 2000 est difficile à mesurer, parce qu'elle est diffuse. Le groupe n'a pas inventé la French touch — Daft Punk, Cassius, Étienne de Crécy étaient là avant —, mais il a montré qu'on pouvait faire de la musique électronique instrumentale sans beats de club, avec des nappes et des mélodies, et que cela pouvait se vendre à l'étranger. Avec **Phoenix**, autre groupe de Versailles, il a incarné une certaine idée de la pop française élégante, nourrie de références anglo-saxonnes et d'une culture du détail. Et avec les bandes originales de Sofia Coppola, il a donné à toute une génération une couleur sonore : celle des fins d'après-midi, des chambres d'adolescents et des longs trajets en voiture.

Ce qui reste d'AIR, c'est une idée du son français qui n'est ni le filtre de Daft Punk, ni la chanson de Gainsbourg, ni l'électro de Justice : c'est une musique de chambre électronique, faite pour les casques et les longs trajets, avec des nappes de cordes, des Rhodes, des vocodeurs et des mélodies qui ne cherchent pas à impressionner. Trente ans après, *Moon Safari* sonne toujours comme une invitation au voyage — et le voyage, chez AIR, se fait sans bouger.