À écouter · Groupes

Bon Iver — trois mois dans une cabine, et un nom en français

De la grippe de Justin Vernon au Wisconsin, une histoire de solitude, de chœurs et de machines

Bon Iver48 min

Eau Claire, Wisconsin, c'est une ville de soixante-cinq mille habitants, coincée entre des forêts et des rivières, où l'hiver dure six mois et où les gens se connaissent. C'est là que Justin Vernon naît en 1981, et c'est là qu'il revient, à vingt-cinq ans, après avoir essayé de vivre ailleurs. Entre les deux, il y a un parcours ordinaire : le lycée, un groupe de metal, des cours de musique à l'université, un séjour à Raleigh en Caroline du Nord avec ses copains de DeYarmond Edison. C'est là-bas que tout casse. Le groupe se sépare, sa compagne le quitte, et il tombe malade : une mononucléose qui dégénère en hépatite, et des mois de fatigue.

Avant la cabane, il y a eu un groupe, et il faut s'en souvenir pour comprendre la suite. À la fin des années 90, Justin Vernon joue dans des formations de metal et de rock à Eau Claire, puis il monte DeYarmond Edison avec trois amis, dont les frères Brad et Phil Cook. Ils jouent une folk expérimentale, ils tournent, ils enregistrent, et ils finissent par partir en Caroline du Nord, à Raleigh, où ils croient trouver un public. Le groupe se sépare en 2006 après un disque commun, et chacun rentre chez soi. C'est banal, et c'est exactement pour ça que le premier album de Bon Iver sonne vrai : il ne raconte pas l'histoire d'un génie incompris, mais celle d'un type qui a essayé, qui a échoué, et qui est rentré.

Il rentre au Wisconsin avec l'idée de ne rien faire. Pas de projet, pas d'album, pas de carrière : se soigner, dormir, se remettre. C'est ce qu'il raconte dans toutes les interviews, et c'est un des points sur lesquels il n'a jamais varié. Il s'installe dans la cabane de son père, à Dunn County, dans le nord-ouest de l'État, avec un poêle à bois et quelques instruments. Il a apporté du matériel d'enregistrement parce qu'il venait d'aider un groupe à faire des prises, pas parce qu'il avait l'intention de s'en servir. La cabane n'a rien de romantique : c'est une baraque de chasse, avec un toit bas, des murs en planches et une isolation approximative.

Et puis c'est l'hiver. Il commence à regarder des DVD, parce qu'il est cloué au lit, et il y a cette série des années 90, Northern Exposure, qui se passe en Alaska : dans un épisode, les habitants sortent de chez eux à la première neige et se souhaitent bon hiver. Il garde la formule. Le nom du projet sera Bon Iver, une version déformée du français, avec sa prononciation à lui — il a expliqué mille fois qu'il n'essayait pas de parler français, mais de garder un son. C'est un nom d'hiver, et c'est une blague privée devenue un nom de scène.

La technique vocale mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est là que se joue tout le son de Bon Iver. Vernon enregistre une première voix, puis une seconde, puis une troisième, en variant légèrement le timbre et le placement, et le résultat ne ressemble pas à un chœur juste : c'est un chœur qui respire, avec des attaques différentes et comme un tremblement. Sur scène, ce mur de voix est impossible à reproduire seul, et c'est toute l'histoire de son groupe : il a fallu des gens pour tenir ce qu'un seul homme avait enregistré. C'est aussi ce qui a donné au concert de Bon Iver ce caractère un peu étrange, entre précision de studio et fête locale.

Ce qui devait être une convalescence devient un disque, par accident. Il enregistre tout seul, dans une pièce : la guitare, les voix empilées une par une, la batterie faite avec ce qu'il trouve, les couches de reverb. Il écrit les paroles d'une façon qui lui est propre : il fredonne une mélodie sans mots, l'enregistre, la réécoute en boucle, et pose les phrases ensuite, quand il sait ce que la mélodie raconte. C'est un travail lent et solitaire, qui produit une voix très particulière — celle d'un homme qui chante dans une pièce vide et qui ne s'attend pas à ce que quelqu'un l'entende.

Flume : une guitare qui arpège, une voix qui arrive en couches, et un souffle derrière. C'est la première chose qu'on entend du disque, et c'est presque un manifeste : ici, le bruit de la pièce fait partie de la chanson. Écoutez la réverbération entre les phrases — c'est elle qui raconte la cabane.

Le disque n'aurait pas dû sortir. C'était au départ une série de maquettes, destinées à être envoyées à des labels et peut-être réenregistrées. Vernon l'a fait tourner à des amis, qui ont été plus enthousiastes que lui, et il a fini par presser cinq cents exemplaires dans des pochettes cartonnées. Dix-sept de ces exemplaires sont partis chez des journalistes et des blogs. Il a joué deux concerts de lancement à Eau Claire, une session tout public et une le soir pour les plus de vingt et un ans. C'est à ce moment-là que le label Jagjaguwar l'appelle, et que le disque commence à exister pour de vrai.

Skinny Love est le morceau qui a tout porté. Une guitare, une voix qui monte trop haut, un refrain qui pourrait être une dispute. Le titre ne veut rien dire de précis — c'est une expression inventée — et c'est pourtant le morceau que tout le monde a repris.

Quand on l'écoute aujourd'hui, Skinny Love est une chanson d'épuisement : deux personnes qui s'aiment mal, qui se demandent qui va céder. La version du disque est jouée comme si elle allait s'effondrer, et c'est exactement le sujet. Le morceau a été choisi comme single de la semaine par iTunes au Royaume-Uni, ce qui l'a fait connaître sans promotion, puis il est passé à la radio publique américaine. En 2009, il est arrivé vingt-et-unième au classement australien Triple J. Un disque fait dans une cabane et distribué à cinq cents exemplaires était en train de devenir un phénomène.

Il y a un malentendu sur ce premier album, et il faut le dire : on l'a décrit comme un disque de folk acoustique, alors qu'il est saturé de traitements, de pistes empilées et de fabrication. Vernon a tout joué et tout retravaillé, souvent en éditant des prises à la main, couche par couche. C'est un disque de producteur déguisé en disque de solitude. La voix, notamment, est doublée, triplée, filtrée, et le résultat sonne comme une chorale d'un seul homme — ce qui deviendra sa signature, et ce qui posera un problème majeur quand il faudra jouer en concert.

Blood Bank est le deuxième épisode, sorti en 2009. Quatre morceaux, le même hiver, mais une lumière différente : une basse ronde, des harmonies qui s'ouvrent, une écriture plus franche. C'est le disque où l'on entend que Vernon commence à écrire pour des gens plutôt que pour lui.

La chanson raconte une rencontre dans une banque de sang — un homme et une femme qui se croisent là où l'on donne son sang — et c'est une des rares histoires complètes de son répertoire. Le titre de l'EP dit la même chose : après l'isolement, le corps, le partage. Woods, le dernier morceau, est construit sur des voix empilées sans paroles, et c'est ce morceau que Kanye West samplera en 2010 pour Lost in the World, sur My Beautiful Dark Twisted Fantasy. En une année, Vernon passe de la cabane au disque le plus écouté de l'année.

La suite est une question de groupe. Vernon avait un problème concret : ses chansons demandaient des voix qu'il ne pouvait pas chanter seul sur scène. Il a d'abord distribué des paroles au public pour qu'il chante à sa place — méthode qui en dit long sur son rapport au concert. Puis Sean Carey est venu le voir après un des premiers concerts en lui disant qu'il savait jouer et chanter tous les morceaux, ce qui était vrai. Autour de lui, la formation s'est élargie : Michael Lewis, Matthew McCaughan, Andrew Fitzpatrick, Jenn Wasner. Bon Iver est devenu un groupe, avec un nom qui restait celui d'un homme.

Perth ouvre le deuxième album, en 2011, et c'est un changement de monde : batterie en avant, guitare électrique, cuivres, et une voix qui ne cherche plus à être seule. Écoutez l'introduction, elle est plus proche du rock que de la cabane.

Le disque s'appelle Bon Iver, Bon Iver, et le doublé du nom est un aveu : ce n'est plus un projet solo. Il est enregistré dans une ancienne clinique vétérinaire, à Fall Creek, que Vernon et son frère ont achetée en 2008 pour en faire un studio : April Base. La salle est construite au-dessus d'une piscine condamnée, ce qui donne une réverbération très particulière, et c'est là que sont nés la plupart des disques suivants. À trois miles de la maison de son enfance, à dix minutes du bar où ses parents se sont rencontrés : Vernon n'a jamais vraiment quitté Eau Claire.

Holocene est le morceau qui va tout changer. Une guitare, une voix, une montée, un refrain qui n'explose jamais. C'est celui qui a été nommé aux Grammy dans deux catégories, et c'est celui que les gens chantent encore dans les salles dix ans plus tard.

En février 2012, aux Grammy Awards, Bon Iver gagne le prix du meilleur nouvel artiste et celui du meilleur album alternatif — en battant Radiohead, Death Cab for Cutie, Foster the People et My Morning Jacket. Vernon est monté sur scène, il a remercié tout le monde, et il a dit une phrase qui résume sa position : il n'a jamais voulu être une découverte, il voulait faire de la musique dans une pièce avec des gens. Le lendemain, il annonçait qu'il ne ferait pas de tournée de plus. Une carrière qui décolle et un type qui freine, on a rarement vu ça.

En 2016, 22, A Million casse tout. Le son y est bricolé, saturé, vocodé, avec des titres en symboles et une production qui ressemble à un ordinateur en train de tomber amoureux. Beaucoup de critiques ont parlé de Kid A de Radiohead, ce qui est flatteur et un peu paresseux : la différence, c'est que chez Vernon, la voix reste au centre, même quand elle est déformée.

33 "GOD" est le cœur du disque. Une boucle, un saxophone, une voix étouffée, et ce mot — GOD — répété comme un mantra. Écoutez la façon dont le morceau se construit : par couches, comme une peinture, et non par couplets.

Vernon a raconté que 22, A Million était né d'une période de doute : l'ivresse du succès, la peur de répéter, et l'envie de faire de la musique avec des machines qui ne sonnent pas comme des machines. C'est aussi le disque où il a commencé à travailler avec un collectif de saxophonistes, les Sad Sax of Shit, qui donne ce son cuivré et faux qu'on entend partout. Les titres en symboles ne sont pas un caprice : ils empêchent de prononcer les chansons, et donc de les réduire à un titre.

Hey, Ma arrive en 2019, sur i,i, le disque du groupe — pas de l'homme seul. Une batterie qui roule, des voix qui se répondent, une chaleur qu'on n'avait pas entendue depuis Blood Bank. C'est le morceau le plus ouvert et le plus collectif de son répertoire.

Sur i,i, Vernon a expliqué qu'il voulait parler du « nous » après avoir parlé du « je » — le disque est rempli de collaborateurs, de chorales, de voix d'amis. Il a aussi révélé qu'il voyait ses quatre premiers albums comme les quatre saisons : For Emma pour l'hiver, Bon Iver pour le printemps, 22, A Million pour l'automne, i,i pour l'été. C'est une grille de lecture un peu trop propre pour être tout à fait vraie, mais elle est utile : elle dit à quel point il pense son travail comme un cycle, et non comme une succession de tubes.

Eau Claire, enfin, n'est pas un décor : c'est un projet. En 2015, Vernon fonde avec Aaron Dessner des National le festival Eaux Claires, sur les rives de la Chippewa, dans sa ville natale. Le principe est à l'opposé des grands festivals : pas d'écrans géants, pas de tête d'affiche à dix millions, des collaborations inédites, des artistes qui se croisent, et une ambiance de jardin. Le festival a tenu cinq éditions, jusqu'en 2018, et il a accueilli des gens comme The National, Sufjan Stevens, et une bonne partie de la scène indépendante américaine. C'est là que Bon Iver a rejoué pour la première fois après trois ans d'absence, en 2015, avec deux nouvelles chansons.

Et puis il y a 2025, et un retour qui n'en est pas un. Sable sort en 2024 comme un EP de trois chansons, enregistré entre 2020 et 2023, puis il devient un album en avril 2025 : SABLE, fABLE. Le premier volet est nu, voix et guitare, très proche de 2007 ; le second s'ouvre. Vernon a expliqué qu'il ne voyait pas ça comme un retour en arrière mais comme une nouvelle peau.

Everything Is Peaceful Love est le morceau qui résume ce mouvement : une mélodie simple, des harmonies qui montent, et un texte qui parle de calme sans niaiserie. Écoutez la façon dont les voix se répondent à la fin — c'est la chorale d'un seul homme qui est devenue une chorale de plusieurs.

Vingt ans après la cabane, la trajectoire est étrange et cohérente. Il y a eu les Grammy, les collaborations avec Kanye West et Travis Scott, le festival Eaux Claires créé avec Aaron Dessner, le groupe Big Red Machine, les disques de Volcano Choir, les bandes originales. Il y a aussi un homme qui a refusé de faire la tournée qu'on attendait de lui, qui a fondé un festival dans sa ville natale, et qui a continué à enregistrer dans une ancienne clinique vétérinaire à trois miles de son enfance. Bon Iver, c'est une histoire de fidélité à un endroit et à une voix, avec un nom en français mal prononcé.

Si le premier disque est un hiver, la suite est une succession de dégels. For Emma, Forever Ago a été enregistré par un homme qui ne pensait pas être entendu, et c'est peut-être pour ça qu'il reste si juste : il n'y a pas un gramme de séduction dedans. Le reste de la carrière est une négociation entre cette cabane et le monde — les stades, les Grammy, les machines. Et à chaque fois qu'on le croit perdu, Vernon revient avec une chanson simple, trois accords, et une voix qui a l'air d'arriver de loin.

Et l'histoire continue, d'une façon qui ne ressemble à aucune autre. En février 2026, le groupe annonce une série d'archives, Volumes, dont le premier volume est un choix de concerts enregistrés entre 2019 et 2023 avec la formation à six musiciens. C'est une démarche de musicien qui pense son œuvre comme un tout, avec ses versions, ses prises, ses traces — et une manière de ne pas vieillir comme un groupe de hits. Vingt ans après cinq cents disques pressés à la main, le même homme publie ses bandes live. Entre les deux, il y a eu la cabane, les Grammy, les machines, et une ville du Wisconsin qui n'a jamais cessé d'être le centre du monde.

Les morceaux

Tout sur Bon Iver →

La source markdown de ce récit (15829 caractères)
---
slug: bon-iver
kind: band
lang: fr
title: Bon Iver — trois mois dans une cabine, et un nom en français
subtitle: De la grippe de Justin Vernon au Wisconsin, une histoire de solitude, de chœurs et de machines
summary: En 2006, Justin Vernon quitte la Caroline du Nord malade et sans groupe, et s'enferme trois mois dans la cabane de son père. Il en sort un disque qui invente un son — puis il en faudra quinze ans pour apprendre à le partager.
status: published
subjects:
  - artist: Bon Iver
tags: [indie-folk, wisconsin, vernon, grammy]
---

Eau Claire, Wisconsin, c'est une ville de soixante-cinq mille habitants, coincée entre des forêts et des rivières, où l'hiver dure six mois et où les gens se connaissent. C'est là que Justin Vernon naît en 1981, et c'est là qu'il revient, à vingt-cinq ans, après avoir essayé de vivre ailleurs. Entre les deux, il y a un parcours ordinaire : le lycée, un groupe de metal, des cours de musique à l'université, un séjour à Raleigh en Caroline du Nord avec ses copains de DeYarmond Edison. C'est là-bas que tout casse. Le groupe se sépare, sa compagne le quitte, et il tombe malade : une mononucléose qui dégénère en hépatite, et des mois de fatigue.

Avant la cabane, il y a eu un groupe, et il faut s'en souvenir pour comprendre la suite. À la fin des années 90, Justin Vernon joue dans des formations de metal et de rock à Eau Claire, puis il monte DeYarmond Edison avec trois amis, dont les frères Brad et Phil Cook. Ils jouent une folk expérimentale, ils tournent, ils enregistrent, et ils finissent par partir en Caroline du Nord, à Raleigh, où ils croient trouver un public. Le groupe se sépare en 2006 après un disque commun, et chacun rentre chez soi. C'est banal, et c'est exactement pour ça que le premier album de Bon Iver sonne vrai : il ne raconte pas l'histoire d'un génie incompris, mais celle d'un type qui a essayé, qui a échoué, et qui est rentré.

Il rentre au Wisconsin avec l'idée de ne rien faire. Pas de projet, pas d'album, pas de carrière : se soigner, dormir, se remettre. C'est ce qu'il raconte dans toutes les interviews, et c'est un des points sur lesquels il n'a jamais varié. Il s'installe dans la cabane de son père, à Dunn County, dans le nord-ouest de l'État, avec un poêle à bois et quelques instruments. Il a apporté du matériel d'enregistrement parce qu'il venait d'aider un groupe à faire des prises, pas parce qu'il avait l'intention de s'en servir. La cabane n'a rien de romantique : c'est une baraque de chasse, avec un toit bas, des murs en planches et une isolation approximative.

Et puis c'est l'hiver. Il commence à regarder des DVD, parce qu'il est cloué au lit, et il y a cette série des années 90, *Northern Exposure*, qui se passe en Alaska : dans un épisode, les habitants sortent de chez eux à la première neige et se souhaitent *bon hiver*. Il garde la formule. Le nom du projet sera Bon Iver, une version déformée du français, avec sa prononciation à lui — il a expliqué mille fois qu'il n'essayait pas de parler français, mais de garder un son. C'est un nom d'hiver, et c'est une blague privée devenue un nom de scène.

La technique vocale mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est là que se joue tout le son de Bon Iver. Vernon enregistre une première voix, puis une seconde, puis une troisième, en variant légèrement le timbre et le placement, et le résultat ne ressemble pas à un chœur juste : c'est un chœur qui respire, avec des attaques différentes et comme un tremblement. Sur scène, ce mur de voix est impossible à reproduire seul, et c'est toute l'histoire de son groupe : il a fallu des gens pour tenir ce qu'un seul homme avait enregistré. C'est aussi ce qui a donné au concert de Bon Iver ce caractère un peu étrange, entre précision de studio et fête locale.

Ce qui devait être une convalescence devient un disque, par accident. Il enregistre tout seul, dans une pièce : la guitare, les voix empilées une par une, la batterie faite avec ce qu'il trouve, les couches de reverb. Il écrit les paroles d'une façon qui lui est propre : il fredonne une mélodie sans mots, l'enregistre, la réécoute en boucle, et pose les phrases ensuite, quand il sait ce que la mélodie raconte. C'est un travail lent et solitaire, qui produit une voix très particulière — celle d'un homme qui chante dans une pièce vide et qui ne s'attend pas à ce que quelqu'un l'entende.

*Flume* : une guitare qui arpège, une voix qui arrive en couches, et un souffle derrière. C'est la première chose qu'on entend du disque, et c'est presque un manifeste : ici, le bruit de la pièce fait partie de la chanson. Écoutez la réverbération entre les phrases — c'est elle qui raconte la cabane.

{{insert:track title="Flume" artist="Bon Iver" album="For Emma, Forever Ago" year=2008 tidal=25055554 duration=219 yt=8NstorpFnjM}}

Le disque n'aurait pas dû sortir. C'était au départ une série de maquettes, destinées à être envoyées à des labels et peut-être réenregistrées. Vernon l'a fait tourner à des amis, qui ont été plus enthousiastes que lui, et il a fini par presser cinq cents exemplaires dans des pochettes cartonnées. Dix-sept de ces exemplaires sont partis chez des journalistes et des blogs. Il a joué deux concerts de lancement à Eau Claire, une session tout public et une le soir pour les plus de vingt et un ans. C'est à ce moment-là que le label Jagjaguwar l'appelle, et que le disque commence à exister pour de vrai.

*Skinny Love* est le morceau qui a tout porté. Une guitare, une voix qui monte trop haut, un refrain qui pourrait être une dispute. Le titre ne veut rien dire de précis — c'est une expression inventée — et c'est pourtant le morceau que tout le monde a repris.

{{insert:track title="Skinny Love" artist="Bon Iver" album="For Emma, Forever Ago" year=2008 tidal=25055556 duration=238 yt=95FyXUHv8hk}}

Quand on l'écoute aujourd'hui, *Skinny Love* est une chanson d'épuisement : deux personnes qui s'aiment mal, qui se demandent qui va céder. La version du disque est jouée comme si elle allait s'effondrer, et c'est exactement le sujet. Le morceau a été choisi comme single de la semaine par iTunes au Royaume-Uni, ce qui l'a fait connaître sans promotion, puis il est passé à la radio publique américaine. En 2009, il est arrivé vingt-et-unième au classement australien Triple J. Un disque fait dans une cabane et distribué à cinq cents exemplaires était en train de devenir un phénomène.

Il y a un malentendu sur ce premier album, et il faut le dire : on l'a décrit comme un disque de folk acoustique, alors qu'il est saturé de traitements, de pistes empilées et de fabrication. Vernon a tout joué et tout retravaillé, souvent en éditant des prises à la main, couche par couche. C'est un disque de producteur déguisé en disque de solitude. La voix, notamment, est doublée, triplée, filtrée, et le résultat sonne comme une chorale d'un seul homme — ce qui deviendra sa signature, et ce qui posera un problème majeur quand il faudra jouer en concert.

*Blood Bank* est le deuxième épisode, sorti en 2009. Quatre morceaux, le même hiver, mais une lumière différente : une basse ronde, des harmonies qui s'ouvrent, une écriture plus franche. C'est le disque où l'on entend que Vernon commence à écrire pour des gens plutôt que pour lui.

{{insert:track title="Blood Bank" artist="Bon Iver" album="Blood Bank" year=2009 tidal=25055574 duration=285 yt=KrUDT4HJCFU yt_alt=ltIozO0pBms}}

La chanson raconte une rencontre dans une banque de sang — un homme et une femme qui se croisent là où l'on donne son sang — et c'est une des rares histoires complètes de son répertoire. Le titre de l'EP dit la même chose : après l'isolement, le corps, le partage. *Woods*, le dernier morceau, est construit sur des voix empilées sans paroles, et c'est ce morceau que Kanye West samplera en 2010 pour *Lost in the World*, sur *My Beautiful Dark Twisted Fantasy*. En une année, Vernon passe de la cabane au disque le plus écouté de l'année.

La suite est une question de groupe. Vernon avait un problème concret : ses chansons demandaient des voix qu'il ne pouvait pas chanter seul sur scène. Il a d'abord distribué des paroles au public pour qu'il chante à sa place — méthode qui en dit long sur son rapport au concert. Puis Sean Carey est venu le voir après un des premiers concerts en lui disant qu'il savait jouer et chanter tous les morceaux, ce qui était vrai. Autour de lui, la formation s'est élargie : Michael Lewis, Matthew McCaughan, Andrew Fitzpatrick, Jenn Wasner. Bon Iver est devenu un groupe, avec un nom qui restait celui d'un homme.

*Perth* ouvre le deuxième album, en 2011, et c'est un changement de monde : batterie en avant, guitare électrique, cuivres, et une voix qui ne cherche plus à être seule. Écoutez l'introduction, elle est plus proche du rock que de la cabane.

{{insert:track title="Perth" artist="Bon Iver" album="Bon Iver, Bon Iver" year=2011 tidal=41636909 duration=262 yt=c3GN9CqxKAY}}

Le disque s'appelle *Bon Iver, Bon Iver*, et le doublé du nom est un aveu : ce n'est plus un projet solo. Il est enregistré dans une ancienne clinique vétérinaire, à Fall Creek, que Vernon et son frère ont achetée en 2008 pour en faire un studio : April Base. La salle est construite au-dessus d'une piscine condamnée, ce qui donne une réverbération très particulière, et c'est là que sont nés la plupart des disques suivants. À trois miles de la maison de son enfance, à dix minutes du bar où ses parents se sont rencontrés : Vernon n'a jamais vraiment quitté Eau Claire.

*Holocene* est le morceau qui va tout changer. Une guitare, une voix, une montée, un refrain qui n'explose jamais. C'est celui qui a été nommé aux Grammy dans deux catégories, et c'est celui que les gens chantent encore dans les salles dix ans plus tard.

{{insert:track title="Holocene" artist="Bon Iver" album="Bon Iver, Bon Iver" year=2011 tidal=41636911 duration=337 yt=TWcyIpul8OE}}

En février 2012, aux Grammy Awards, Bon Iver gagne le prix du meilleur nouvel artiste et celui du meilleur album alternatif — en battant Radiohead, Death Cab for Cutie, Foster the People et My Morning Jacket. Vernon est monté sur scène, il a remercié tout le monde, et il a dit une phrase qui résume sa position : il n'a jamais voulu être une découverte, il voulait faire de la musique dans une pièce avec des gens. Le lendemain, il annonçait qu'il ne ferait pas de tournée de plus. Une carrière qui décolle et un type qui freine, on a rarement vu ça.

En 2016, *22, A Million* casse tout. Le son y est bricolé, saturé, vocodé, avec des titres en symboles et une production qui ressemble à un ordinateur en train de tomber amoureux. Beaucoup de critiques ont parlé de *Kid A* de Radiohead, ce qui est flatteur et un peu paresseux : la différence, c'est que chez Vernon, la voix reste au centre, même quand elle est déformée.

*33 "GOD"* est le cœur du disque. Une boucle, un saxophone, une voix étouffée, et ce mot — GOD — répété comme un mantra. Écoutez la façon dont le morceau se construit : par couches, comme une peinture, et non par couplets.

{{insert:track title="33 “GOD”" artist="Bon Iver" album="22, A Million" year=2016 tidal=64975227 duration=213 yt=6C5sB6AqJkM}}

Vernon a raconté que *22, A Million* était né d'une période de doute : l'ivresse du succès, la peur de répéter, et l'envie de faire de la musique avec des machines qui ne sonnent pas comme des machines. C'est aussi le disque où il a commencé à travailler avec un collectif de saxophonistes, les Sad Sax of Shit, qui donne ce son cuivré et faux qu'on entend partout. Les titres en symboles ne sont pas un caprice : ils empêchent de prononcer les chansons, et donc de les réduire à un titre.

*Hey, Ma* arrive en 2019, sur *i,i*, le disque du groupe — pas de l'homme seul. Une batterie qui roule, des voix qui se répondent, une chaleur qu'on n'avait pas entendue depuis *Blood Bank*. C'est le morceau le plus ouvert et le plus collectif de son répertoire.

{{insert:track title="Hey, Ma" artist="Bon Iver" album="i,i" year=2019 tidal=114806597 duration=217 yt=HDAKS18Gv1U}}

Sur *i,i*, Vernon a expliqué qu'il voulait parler du « nous » après avoir parlé du « je » — le disque est rempli de collaborateurs, de chorales, de voix d'amis. Il a aussi révélé qu'il voyait ses quatre premiers albums comme les quatre saisons : *For Emma* pour l'hiver, *Bon Iver* pour le printemps, *22, A Million* pour l'automne, *i,i* pour l'été. C'est une grille de lecture un peu trop propre pour être tout à fait vraie, mais elle est utile : elle dit à quel point il pense son travail comme un cycle, et non comme une succession de tubes.

Eau Claire, enfin, n'est pas un décor : c'est un projet. En 2015, Vernon fonde avec Aaron Dessner des National le festival Eaux Claires, sur les rives de la Chippewa, dans sa ville natale. Le principe est à l'opposé des grands festivals : pas d'écrans géants, pas de tête d'affiche à dix millions, des collaborations inédites, des artistes qui se croisent, et une ambiance de jardin. Le festival a tenu cinq éditions, jusqu'en 2018, et il a accueilli des gens comme The National, Sufjan Stevens, et une bonne partie de la scène indépendante américaine. C'est là que Bon Iver a rejoué pour la première fois après trois ans d'absence, en 2015, avec deux nouvelles chansons.

Et puis il y a 2025, et un retour qui n'en est pas un. *Sable* sort en 2024 comme un EP de trois chansons, enregistré entre 2020 et 2023, puis il devient un album en avril 2025 : *SABLE, fABLE*. Le premier volet est nu, voix et guitare, très proche de 2007 ; le second s'ouvre. Vernon a expliqué qu'il ne voyait pas ça comme un retour en arrière mais comme une nouvelle peau.

*Everything Is Peaceful Love* est le morceau qui résume ce mouvement : une mélodie simple, des harmonies qui montent, et un texte qui parle de calme sans niaiserie. Écoutez la façon dont les voix se répondent à la fin — c'est la chorale d'un seul homme qui est devenue une chorale de plusieurs.

{{insert:track title="Everything Is Peaceful Love" artist="Bon Iver" album="SABLE, fABLE" year=2025 tidal=414984155 duration=210 yt=yaPX-i1TjCc}}

Vingt ans après la cabane, la trajectoire est étrange et cohérente. Il y a eu les Grammy, les collaborations avec Kanye West et Travis Scott, le festival Eaux Claires créé avec Aaron Dessner, le groupe Big Red Machine, les disques de Volcano Choir, les bandes originales. Il y a aussi un homme qui a refusé de faire la tournée qu'on attendait de lui, qui a fondé un festival dans sa ville natale, et qui a continué à enregistrer dans une ancienne clinique vétérinaire à trois miles de son enfance. Bon Iver, c'est une histoire de fidélité à un endroit et à une voix, avec un nom en français mal prononcé.

Si le premier disque est un hiver, la suite est une succession de dégels. *For Emma, Forever Ago* a été enregistré par un homme qui ne pensait pas être entendu, et c'est peut-être pour ça qu'il reste si juste : il n'y a pas un gramme de séduction dedans. Le reste de la carrière est une négociation entre cette cabane et le monde — les stades, les Grammy, les machines. Et à chaque fois qu'on le croit perdu, Vernon revient avec une chanson simple, trois accords, et une voix qui a l'air d'arriver de loin.

Et l'histoire continue, d'une façon qui ne ressemble à aucune autre. En février 2026, le groupe annonce une série d'archives, *Volumes*, dont le premier volume est un choix de concerts enregistrés entre 2019 et 2023 avec la formation à six musiciens. C'est une démarche de musicien qui pense son œuvre comme un tout, avec ses versions, ses prises, ses traces — et une manière de ne pas vieillir comme un groupe de hits. Vingt ans après cinq cents disques pressés à la main, le même homme publie ses bandes live. Entre les deux, il y a eu la cabane, les Grammy, les machines, et une ville du Wisconsin qui n'a jamais cessé d'être le centre du monde.