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Creedence Clearwater Revival — l'Amérique en trois accords
Un groupe de Californie qui chantait la Louisiane, des singles de deux minutes et une guerre de contrats
Creedence Clearwater Revival naît à El Cerrito, en Californie, dans la banlieue d'Oakland, et non en Louisiane. John Fogerty, Doug Clifford et Stu Cook se rencontrent au collège Portola, au début des années 1960. Ils montent un groupe instrumental, les Blue Velvets, qui reprend les Ventures et Duane Eddy, et qui accompagne bientôt Tom Fogerty, le frère aîné de John. Quand Tom les rejoint, l'ensemble devient Tommy Fogerty & the Blue Velvets.
Les premiers singles ne mènent nulle part. Le groupe signe chez Fantasy, un label de jazz de San Francisco, en 1964, attiré par le succès de « Cast Your Fate to the Wind » de Vince Guaraldi. Le cofondateur du label, Max Weiss, les rebaptise les Golliwogs, d'après un personnage de livre pour enfants, puis Vision. Les rôles changent : Stu Cook passe du piano à la basse, Tom de la voix au rythme, et John devient le chanteur et le principal auteur.
Pendant cette période, John et Tom écrivent sous les pseudonymes « Toby Green » et « Rann Wild ». Les six premiers singles, entre 1964 et 1966, sont crédités à ce duo. Aucun ne marche. En 1966, John Fogerty est appelé sous les drapeaux et rejoint la réserve de l'armée ; Doug Clifford rejoint celle des gardes-côtes. C'est pendant les marches militaires que John commence à se raconter une histoire pour tenir : cette histoire deviendra « Porterville ».
En 1967, Saul Zaentz rachète Fantasy et propose au groupe d'enregistrer un album. Les quatre musiciens détestent le nom « Golliwogs » depuis le début. Ils choisissent Creedence Clearwater Revival, officiellement en janvier 1968. Le nom vient de trois choses : un ami de Tom, Credence Newball, dont le prénom est transformé en « Creedence » ; une publicité de la brasserie Olympia qui parle de « clear water » ; et l'idée d'un « revival », d'un renouveau. Parmi les noms rejetés : Muddy Rabbit, Gossamer Wump et Creedence Nuball and the Ruby.
Le groupe se met à jouer dans les clubs de la baie de San Francisco, à l'Avalon Ballroom, au Fillmore West, puis au Fillmore East de New York. En 1968, les programmateurs de radio remarquent leur reprise de « Susie Q », un rockabilly de Dale Hawkins daté de 1957. Le single atteint la 11e place du Billboard Hot 100. C'est le premier succès du groupe, et le seul de sa carrière à ne pas être écrit par John Fogerty.
La version d'album dure plus de huit minutes, avec un long milieu instrumental où la guitare de John se déploie sur un groove très simple. Le single est raccourci, mais la version longue montre déjà ce que sera CCR : peu d'accords, beaucoup d'espace, une section rythmique qui avance sans jamais s'emballer. Le groupe ne cherche pas la virtuosité ; il cherche le mouvement.
Le premier album, Creedence Clearwater Revival, sort en 1968. Il contient « Susie Q », mais aussi une reprise de « I Put a Spell on You » de Screamin' Jay Hawkins, qui atteint la 58e place. Le groupe y mélange rockabilly, blues, soul et une production très directe : John Fogerty enregistre vite, empile peu de couches, et laisse les voix au premier plan. C'est déjà le son de CCR, avant même que le nom ne soit connu.
En janvier 1969, le groupe enregistre Bayou Country aux studios RCA de Los Angeles. L'album est un succès : septième place, disque de platine. Le single « Proud Mary », avec « Born on the Bayou » en face B, atteint la deuxième place. C'est le premier des cinq numéros deux de CCR, un record : le groupe n'aura jamais de numéro un au Hot 100, mais cinq titres se seront arrêtés juste derrière.
« Proud Mary » est une histoire de bateau à aubes, de rivière et de gens qui travaillent. John Fogerty l'a écrite après avoir été libéré de ses obligations militaires, et il parle d'une euphorie : celle de pouvoir enfin faire de la musique à plein temps. La chanson est devenue la plus reprise de son répertoire, avec plus de cent versions, dont celle d'Ike & Tina Turner, qui atteindra la quatrième place en 1971.
« Born on the Bayou » ouvre l'album et installe le décor : un bayou, une maison, une mémoire. Sauf que John Fogerty n'est pas né en Louisiane. Il a grandi à El Cerrito, et il a inventé un Sud à partir de la musique qu'il aimait, des films, des romans et de son imagination. CCR ne documente pas la Louisiane ; il fabrique une Amérique mythique, celle des rivières, des prêcheurs, des bootleggers et des maisons au bord de l'eau.
En avril 1969 sort « Bad Moon Rising », avec « Lodi » en face B. Le single atteint la deuxième place aux États-Unis et la première au Royaume-Uni, où il reste trois semaines en tête. La musique est joyeuse, presque sautillante, mais les paroles annoncent l'apocalypse : un mauvais présage, une lune rouge, des gens qui se préparent au pire. John a dit que le morceau avait été inspiré par une scène de cyclone dans The Devil and Daniel Webster.
Cette contradiction entre la gaité du refrain et la noirceur du texte est une des signatures du groupe. CCR chante souvent des choses sombres sur des musiques entraînantes : la guerre, la misère, la peur, la pluie, la fin d'un monde. Le public entend d'abord une chanson à reprendre en chœur, puis, en écoutant mieux, il comprend qu'il vient de chanter quelque chose de terrible.
Green River sort en août 1969 et devient le premier album du groupe à atteindre la première place du Billboard 200. Le single du même nom se classe deuxième. John Fogerty a raconté que la « Green River » n'était pas la rivière que l'on croit : c'était le nom qu'il donnait, enfant, à Putah Creek, près de Winters, en Californie. Encore une fois, le Sud est une invention, et la géographie réelle est celle de son enfance.
Le morceau est court, presque un haïku : un riff, une image, un refrain. CCR ne développe pas ; il frappe et il passe. C'est une des raisons pour lesquelles le groupe passe si bien à la radio : chaque chanson tient en deux ou trois minutes, sans introduction ni solo inutile. John Fogerty disait ne pas aimer les solos de guitare de quarante-cinq minutes du rock psychédélique ; il voulait que la musique aille droit au but.
En août 1969, CCR joue à Woodstock. Le groupe est programmé après les Grateful Dead, au petit matin, et John Fogerty découvre une foule épuisée, couverte de boue, endormie. Il décrit un « décor de Dante, des corps de l'enfer, tous entremêlés et endormis ». Le groupe joue, mais l'expérience est mauvaise : problèmes de son, de lumière, fatigue. John refuse que CCR apparaisse dans le film ou sur la bande originale.
En novembre 1969 sort Willy and the Poor Boys, le troisième album de l'année. Le groupe y joue les musiciens de rue d'un groupe imaginaire, Willy and the Poor Boys, avec washboard, kazoo et guitare Kalamazoo. La pochette est photographiée devant l'épicerie Duck Kee Market, à Oakland. Le single « Down on the Corner » / « Fortunate Son » atteint la troisième place, et les deux chansons seront jouées au Ed Sullivan Show le 16 novembre 1969.
« Down on the Corner » raconte un groupe qui joue sur les trottoirs pour quelques nickels, avec des instruments de fortune. C'est une chanson sur la musique comme métier de pauvre, et sur la joie de jouer malgré tout. Le morceau est simple, presque une comptine, et il fonctionne parce que le groupe ne se moque jamais de ses personnages : il les aime.
« Fortunate Son » est l'autre face de cette Amérique. John Fogerty l'a écrit en pensant à David Eisenhower, le petit-fils du président et gendre de Richard Nixon, et à tous ceux qui n'iraient pas au Vietnam parce qu'ils étaient nés du bon côté. « Some folks are born made to wave the flag » : la chanson est devenue un hymne anti-guerre, mais c'est d'abord une chanson sur l'injustice de la conscription, sur ceux qui font la guerre et ceux qui la regardent.
Le single se vend pendant que le pays se déchire. La chanson atteint la 14e place, mais elle devient plus grande que son classement : elle est utilisée dans les films sur le Vietnam, dans les documentaires, dans les manifestations. John Fogerty a dit l'avoir écrite en vingt minutes, sur le bord de son lit, avec la colère de celui qui a été drafté et qui ne comprend pas pourquoi il devrait se battre.
En janvier 1970 sort le double A-side « Travelin' Band » / « Who'll Stop the Rain ». « Travelin' Band » est un hommage à Little Richard, un rock and roll rapide, cuivré, avec une voix qui hurle. Le morceau ressemble tellement à « Good Golly, Miss Molly » que l'éditeur du titre attaque le groupe en justice ; l'affaire sera réglée à l'amiable. Le single atteint la deuxième place, comme « Proud Mary » et « Bad Moon Rising ».
L'autre face, « Who'll Stop the Rain », est à l'opposé : une guitare acoustique, un tempo plus lent, une mélodie folk. John Fogerty y parle du Vietnam, de Washington, des plans quinquennaux et des promesses politiques, mais aussi de la pluie qui tombe sur une génération. Il a raconté que son fils Josh, alors âgé de quatre ans, lui avait dit après avoir entendu la chanson : « Daddy, stop the rain. »
En avril 1970, CCR part pour sa première tournée européenne. Pour soutenir les concerts, John écrit « Up Around the Bend » et « Run Through the Jungle » en quelques jours. Les deux faces du single atteignent la quatrième place. « Up Around the Bend » est un rock rapide, presque un slogan, avec un riff qui donne envie de rouler ; c'est l'une des chansons les plus optimistes du groupe, et l'une des plus efficaces.
En juin 1970, le groupe enregistre Cosmo's Factory aux studios Wally Heider de San Francisco. Le titre vient de l'entrepôt de Berkeley où CCR répétait, que Doug Clifford, surnommé « Cosmo », appelait « the Factory » parce que John Fogerty leur faisait répéter presque tous les jours. L'album reste neuf semaines en tête du Billboard 200 et devient le plus gros succès commercial du groupe, avec quatre millions d'exemplaires certifiés aux États-Unis.
L'album contient six singles, tous dans le top 5 : « Travelin' Band », « Who'll Stop the Rain », « Up Around the Bend », « Run Through the Jungle », « Lookin' Out My Back Door » et « Long as I Can See the Light ». C'est une densité rare : la moitié de l'album est constituée de tubes, et l'autre moitié montre un groupe qui peut jouer long, avec « Ramble Tamble » et une reprise de onze minutes de « I Heard It Through the Grapevine ».
« Lookin' Out My Back Door » est un hommage au Bakersfield Sound de Buck Owens, dont le nom apparaît dans les paroles. John Fogerty l'a écrite pour son fils Josh, alors âgé de trois ans : les animaux étranges, la cuillère qui vole et les images de rêve viennent de l'imagination d'un enfant. Certains auditeurs y ont vu une chanson sur la drogue ; Fogerty a toujours démenti, en expliquant qu'il s'agissait simplement d'un rêve de petit garçon.
« Long as I Can See the Light » ferme Cosmo's Factory sur une note gospel : une lumière à la fenêtre, un homme qui rentre chez lui, une voix qui monte sans jamais forcer. C'est l'un des rares moments où CCR ralentit vraiment, et l'un des plus beaux. Le morceau était la face B de « Lookin' Out My Back Door », mais les deux faces ont été créditées ensemble et le single a atteint la deuxième place.
En décembre 1970 sort Pendulum. L'album est enregistré en un mois aux studios Wally Heider, un temps inhabituellement long pour le groupe. John Fogerty y joue du Hammond B3, notamment sur « Have You Ever Seen the Rain? », en hommage à Booker T. & the M.G.'s. Le single atteint la huitième place aux États-Unis et la première au Canada. John a dit que la chanson parlait de la fin imminente du groupe, de la pluie qui tombe sur une situation qui se dégrade.
Après Pendulum, Tom Fogerty quitte le groupe. Il veut faire une carrière solo, et il supporte de moins en moins le contrôle de son frère. Sa décision est annoncée en février 1971. Les trois autres continuent, mais la tension monte : John est le compositeur, le chanteur, le producteur et l'arrangeur, et les autres veulent plus de place. En 1971, ils sortent « Sweet Hitch-Hiker », qui entre dans le top 10, puis décident de fonctionner en « démocratie ».
Le résultat est Mardi Gras, en avril 1972 : chaque membre écrit et chante ses propres chansons, John ne joue que la guitare sur celles des autres. L'album est mal reçu. Rolling Stone publie une critique de Jon Landau qui le décrit comme « le pire album que j'aie jamais entendu d'un grand groupe de rock, relativement au niveau de performance établi par ce groupe ». Il se vend moins bien que les précédents, même s'il est encore certifié or.
Le groupe part quand même en tournée, puis se sépare. Le 16 octobre 1972, Fantasy et CCR annoncent officiellement la fin du groupe, moins de six mois après la fin de la tournée. CCR ne se réunira jamais vraiment. John Fogerty refuse de jouer avec Stu Cook et Doug Clifford, et les procès entre les anciens membres et le label vont durer des années.
L'histoire d'après est celle d'un conflit de contrats. John Fogerty estime que Saul Zaentz, le patron de Fantasy, ne leur a pas donné le contrat promis ; Cook, qui a une formation de gestion, parle du « pire contrat d'un grand artiste américain ». John refuse de jouer les chansons de CCR pendant des années, parce qu'il devrait payer des royalties à Zaentz et parce que ces chansons lui font trop mal.
En 1985, il sort Centerfield, un succès. Zaentz l'attaque en justice pour « The Old Man Down the Road », qu'il accuse d'être une réécriture de « Run Through the Jungle » : Fogerty est accusé de plagier sa propre chanson, dont Fantasy détient les droits. Un jury lui donne raison. En 1987, au Palomino Club de North Hollywood, Bob Dylan et George Harrison le poussent à rejouer ses tubes ; il finit par céder.
En 1993, CCR entre au Rock and Roll Hall of Fame. John Fogerty refuse de jouer avec Cook et Clifford ; il monte sur scène avec un groupe d'invités, dont Bruce Springsteen et Robbie Robertson. Cook et Clifford, assis à une autre table, quittent la salle. Tom Fogerty, lui, est mort en 1990 d'une complication du sida, contracté lors d'une transfusion. Les deux frères ne s'étaient jamais vraiment réconciliés.
Cook et Clifford forment Creedence Clearwater Revisited en 1995 et tournent jusqu'en 2020. John Fogerty continue de jouer les chansons de CCR en solo, et il a fini par les réintégrer à son répertoire. Les réunions sont régulièrement évoquées, puis démenties. Le groupe n'a jamais retrouvé la scène ensemble, sauf une fois, en 1980, au mariage de Tom.
La musique, elle, n'a pas attendu les procès. CCR a enchaîné quatorze singles dans le top 10 entre 1969 et 1971, cinq albums dans le top 10, et deux albums numéro un. Le groupe a eu cinq numéros deux au Hot 100 sans jamais atteindre la première place, un record partagé avec Elvis Presley et les Carpenters. Chronicle, la compilation parue en 1976, a atteint 750 semaines dans le Billboard 200 et a été certifiée douze fois platine.
Le son de CCR est une leçon d'économie. John Fogerty écrit des chansons courtes, avec peu d'accords, des refrains qui arrivent vite et des paroles qui racontent une scène. Il produit lui-même, joue de la guitare, du clavier, de l'harmonica et du saxophone, et il empile rarement les prises. La section rythmique, Cook et Clifford, est un bloc : la basse et la batterie avancent ensemble, sans fioritures, et laissent la voix et la guitare au premier plan.
Le groupe a inventé, ou du moins popularisé, une catégorie : le swamp rock. Le terme est commode, mais il masque une réalité plus intéressante : CCR est un groupe californien qui a fabriqué un Sud imaginaire à partir de la musique noire et blanche qu'il aimait, du rockabilly au blues, de la soul de Motown et Stax au country de Bakersfield. Cette invention a été si convaincante que beaucoup d'auditeurs ont cru que le groupe venait de Louisiane.
Les chansons ont survécu à tout : aux procès, aux brouilles, aux modes. « Proud Mary », « Bad Moon Rising », « Fortunate Son », « Who'll Stop the Rain » et « Have You Ever Seen the Rain? » sont devenues des standards du rock américain, joués dans les bars, les mariages, les films et les manifestations. Elles parlent d'une Amérique qui n'existe peut-être pas, mais qui continue de faire rêver.
Sous ce nom, Creedence Clearwater Revival n'a duré que quatre ans, de 1968 à 1972, et n'a jamais été un groupe de scène à la mode : pas de jam, pas de psychédélisme, pas de costume. Il a produit une série de singles presque parfaits, puis s'est arrêté sur une note amère. C'est peut-être pour cela que le groupe reste si présent : il n'a pas eu le temps de se diluer, et ses chansons ont gardé la violence et la simplicité de leur origine.
Les morceaux
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title: Creedence Clearwater Revival — l'Amérique en trois accords
subtitle: Un groupe de Californie qui chantait la Louisiane, des singles de deux minutes et une guerre de contrats
summary: Entre 1968 et 1972, CCR a enchaîné quatorze singles dans le top 10 et cinq albums dans le top 10, sans jamais changer de formule. Voici l'histoire de John Fogerty, de ses trois compagnons, et d'un groupe qui a fini par se détester.
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- artist: Creedence Clearwater Revival
tags: [rock, roots-rock, swamp-rock, annees-1970]
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Creedence Clearwater Revival naît à El Cerrito, en Californie, dans la banlieue d'Oakland, et non en Louisiane. John Fogerty, Doug Clifford et Stu Cook se rencontrent au collège Portola, au début des années 1960. Ils montent un groupe instrumental, les Blue Velvets, qui reprend les Ventures et Duane Eddy, et qui accompagne bientôt Tom Fogerty, le frère aîné de John. Quand Tom les rejoint, l'ensemble devient Tommy Fogerty & the Blue Velvets.
Les premiers singles ne mènent nulle part. Le groupe signe chez Fantasy, un label de jazz de San Francisco, en 1964, attiré par le succès de « Cast Your Fate to the Wind » de Vince Guaraldi. Le cofondateur du label, Max Weiss, les rebaptise les Golliwogs, d'après un personnage de livre pour enfants, puis Vision. Les rôles changent : Stu Cook passe du piano à la basse, Tom de la voix au rythme, et John devient le chanteur et le principal auteur.
Pendant cette période, John et Tom écrivent sous les pseudonymes « Toby Green » et « Rann Wild ». Les six premiers singles, entre 1964 et 1966, sont crédités à ce duo. Aucun ne marche. En 1966, John Fogerty est appelé sous les drapeaux et rejoint la réserve de l'armée ; Doug Clifford rejoint celle des gardes-côtes. C'est pendant les marches militaires que John commence à se raconter une histoire pour tenir : cette histoire deviendra « Porterville ».
En 1967, Saul Zaentz rachète Fantasy et propose au groupe d'enregistrer un album. Les quatre musiciens détestent le nom « Golliwogs » depuis le début. Ils choisissent Creedence Clearwater Revival, officiellement en janvier 1968. Le nom vient de trois choses : un ami de Tom, Credence Newball, dont le prénom est transformé en « Creedence » ; une publicité de la brasserie Olympia qui parle de « clear water » ; et l'idée d'un « revival », d'un renouveau. Parmi les noms rejetés : Muddy Rabbit, Gossamer Wump et Creedence Nuball and the Ruby.
Le groupe se met à jouer dans les clubs de la baie de San Francisco, à l'Avalon Ballroom, au Fillmore West, puis au Fillmore East de New York. En 1968, les programmateurs de radio remarquent leur reprise de « Susie Q », un rockabilly de Dale Hawkins daté de 1957. Le single atteint la 11e place du Billboard Hot 100. C'est le premier succès du groupe, et le seul de sa carrière à ne pas être écrit par John Fogerty.
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La version d'album dure plus de huit minutes, avec un long milieu instrumental où la guitare de John se déploie sur un groove très simple. Le single est raccourci, mais la version longue montre déjà ce que sera CCR : peu d'accords, beaucoup d'espace, une section rythmique qui avance sans jamais s'emballer. Le groupe ne cherche pas la virtuosité ; il cherche le mouvement.
Le premier album, *Creedence Clearwater Revival*, sort en 1968. Il contient « Susie Q », mais aussi une reprise de « I Put a Spell on You » de Screamin' Jay Hawkins, qui atteint la 58e place. Le groupe y mélange rockabilly, blues, soul et une production très directe : John Fogerty enregistre vite, empile peu de couches, et laisse les voix au premier plan. C'est déjà le son de CCR, avant même que le nom ne soit connu.
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En janvier 1969, le groupe enregistre *Bayou Country* aux studios RCA de Los Angeles. L'album est un succès : septième place, disque de platine. Le single « Proud Mary », avec « Born on the Bayou » en face B, atteint la deuxième place. C'est le premier des cinq numéros deux de CCR, un record : le groupe n'aura jamais de numéro un au Hot 100, mais cinq titres se seront arrêtés juste derrière.
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« Proud Mary » est une histoire de bateau à aubes, de rivière et de gens qui travaillent. John Fogerty l'a écrite après avoir été libéré de ses obligations militaires, et il parle d'une euphorie : celle de pouvoir enfin faire de la musique à plein temps. La chanson est devenue la plus reprise de son répertoire, avec plus de cent versions, dont celle d'Ike & Tina Turner, qui atteindra la quatrième place en 1971.
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« Born on the Bayou » ouvre l'album et installe le décor : un bayou, une maison, une mémoire. Sauf que John Fogerty n'est pas né en Louisiane. Il a grandi à El Cerrito, et il a inventé un Sud à partir de la musique qu'il aimait, des films, des romans et de son imagination. CCR ne documente pas la Louisiane ; il fabrique une Amérique mythique, celle des rivières, des prêcheurs, des bootleggers et des maisons au bord de l'eau.
En avril 1969 sort « Bad Moon Rising », avec « Lodi » en face B. Le single atteint la deuxième place aux États-Unis et la première au Royaume-Uni, où il reste trois semaines en tête. La musique est joyeuse, presque sautillante, mais les paroles annoncent l'apocalypse : un mauvais présage, une lune rouge, des gens qui se préparent au pire. John a dit que le morceau avait été inspiré par une scène de cyclone dans *The Devil and Daniel Webster*.
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Cette contradiction entre la gaité du refrain et la noirceur du texte est une des signatures du groupe. CCR chante souvent des choses sombres sur des musiques entraînantes : la guerre, la misère, la peur, la pluie, la fin d'un monde. Le public entend d'abord une chanson à reprendre en chœur, puis, en écoutant mieux, il comprend qu'il vient de chanter quelque chose de terrible.
*Green River* sort en août 1969 et devient le premier album du groupe à atteindre la première place du Billboard 200. Le single du même nom se classe deuxième. John Fogerty a raconté que la « Green River » n'était pas la rivière que l'on croit : c'était le nom qu'il donnait, enfant, à Putah Creek, près de Winters, en Californie. Encore une fois, le Sud est une invention, et la géographie réelle est celle de son enfance.
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Le morceau est court, presque un haïku : un riff, une image, un refrain. CCR ne développe pas ; il frappe et il passe. C'est une des raisons pour lesquelles le groupe passe si bien à la radio : chaque chanson tient en deux ou trois minutes, sans introduction ni solo inutile. John Fogerty disait ne pas aimer les solos de guitare de quarante-cinq minutes du rock psychédélique ; il voulait que la musique aille droit au but.
En août 1969, CCR joue à Woodstock. Le groupe est programmé après les Grateful Dead, au petit matin, et John Fogerty découvre une foule épuisée, couverte de boue, endormie. Il décrit un « décor de Dante, des corps de l'enfer, tous entremêlés et endormis ». Le groupe joue, mais l'expérience est mauvaise : problèmes de son, de lumière, fatigue. John refuse que CCR apparaisse dans le film ou sur la bande originale.
En novembre 1969 sort *Willy and the Poor Boys*, le troisième album de l'année. Le groupe y joue les musiciens de rue d'un groupe imaginaire, Willy and the Poor Boys, avec washboard, kazoo et guitare Kalamazoo. La pochette est photographiée devant l'épicerie Duck Kee Market, à Oakland. Le single « Down on the Corner » / « Fortunate Son » atteint la troisième place, et les deux chansons seront jouées au *Ed Sullivan Show* le 16 novembre 1969.
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« Down on the Corner » raconte un groupe qui joue sur les trottoirs pour quelques nickels, avec des instruments de fortune. C'est une chanson sur la musique comme métier de pauvre, et sur la joie de jouer malgré tout. Le morceau est simple, presque une comptine, et il fonctionne parce que le groupe ne se moque jamais de ses personnages : il les aime.
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« Fortunate Son » est l'autre face de cette Amérique. John Fogerty l'a écrit en pensant à David Eisenhower, le petit-fils du président et gendre de Richard Nixon, et à tous ceux qui n'iraient pas au Vietnam parce qu'ils étaient nés du bon côté. « Some folks are born made to wave the flag » : la chanson est devenue un hymne anti-guerre, mais c'est d'abord une chanson sur l'injustice de la conscription, sur ceux qui font la guerre et ceux qui la regardent.
Le single se vend pendant que le pays se déchire. La chanson atteint la 14e place, mais elle devient plus grande que son classement : elle est utilisée dans les films sur le Vietnam, dans les documentaires, dans les manifestations. John Fogerty a dit l'avoir écrite en vingt minutes, sur le bord de son lit, avec la colère de celui qui a été drafté et qui ne comprend pas pourquoi il devrait se battre.
En janvier 1970 sort le double A-side « Travelin' Band » / « Who'll Stop the Rain ». « Travelin' Band » est un hommage à Little Richard, un rock and roll rapide, cuivré, avec une voix qui hurle. Le morceau ressemble tellement à « Good Golly, Miss Molly » que l'éditeur du titre attaque le groupe en justice ; l'affaire sera réglée à l'amiable. Le single atteint la deuxième place, comme « Proud Mary » et « Bad Moon Rising ».
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L'autre face, « Who'll Stop the Rain », est à l'opposé : une guitare acoustique, un tempo plus lent, une mélodie folk. John Fogerty y parle du Vietnam, de Washington, des plans quinquennaux et des promesses politiques, mais aussi de la pluie qui tombe sur une génération. Il a raconté que son fils Josh, alors âgé de quatre ans, lui avait dit après avoir entendu la chanson : « Daddy, stop the rain. »
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En avril 1970, CCR part pour sa première tournée européenne. Pour soutenir les concerts, John écrit « Up Around the Bend » et « Run Through the Jungle » en quelques jours. Les deux faces du single atteignent la quatrième place. « Up Around the Bend » est un rock rapide, presque un slogan, avec un riff qui donne envie de rouler ; c'est l'une des chansons les plus optimistes du groupe, et l'une des plus efficaces.
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En juin 1970, le groupe enregistre *Cosmo's Factory* aux studios Wally Heider de San Francisco. Le titre vient de l'entrepôt de Berkeley où CCR répétait, que Doug Clifford, surnommé « Cosmo », appelait « the Factory » parce que John Fogerty leur faisait répéter presque tous les jours. L'album reste neuf semaines en tête du Billboard 200 et devient le plus gros succès commercial du groupe, avec quatre millions d'exemplaires certifiés aux États-Unis.
L'album contient six singles, tous dans le top 5 : « Travelin' Band », « Who'll Stop the Rain », « Up Around the Bend », « Run Through the Jungle », « Lookin' Out My Back Door » et « Long as I Can See the Light ». C'est une densité rare : la moitié de l'album est constituée de tubes, et l'autre moitié montre un groupe qui peut jouer long, avec « Ramble Tamble » et une reprise de onze minutes de « I Heard It Through the Grapevine ».
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« Lookin' Out My Back Door » est un hommage au Bakersfield Sound de Buck Owens, dont le nom apparaît dans les paroles. John Fogerty l'a écrite pour son fils Josh, alors âgé de trois ans : les animaux étranges, la cuillère qui vole et les images de rêve viennent de l'imagination d'un enfant. Certains auditeurs y ont vu une chanson sur la drogue ; Fogerty a toujours démenti, en expliquant qu'il s'agissait simplement d'un rêve de petit garçon.
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« Long as I Can See the Light » ferme *Cosmo's Factory* sur une note gospel : une lumière à la fenêtre, un homme qui rentre chez lui, une voix qui monte sans jamais forcer. C'est l'un des rares moments où CCR ralentit vraiment, et l'un des plus beaux. Le morceau était la face B de « Lookin' Out My Back Door », mais les deux faces ont été créditées ensemble et le single a atteint la deuxième place.
En décembre 1970 sort *Pendulum*. L'album est enregistré en un mois aux studios Wally Heider, un temps inhabituellement long pour le groupe. John Fogerty y joue du Hammond B3, notamment sur « Have You Ever Seen the Rain? », en hommage à Booker T. & the M.G.'s. Le single atteint la huitième place aux États-Unis et la première au Canada. John a dit que la chanson parlait de la fin imminente du groupe, de la pluie qui tombe sur une situation qui se dégrade.
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Après *Pendulum*, Tom Fogerty quitte le groupe. Il veut faire une carrière solo, et il supporte de moins en moins le contrôle de son frère. Sa décision est annoncée en février 1971. Les trois autres continuent, mais la tension monte : John est le compositeur, le chanteur, le producteur et l'arrangeur, et les autres veulent plus de place. En 1971, ils sortent « Sweet Hitch-Hiker », qui entre dans le top 10, puis décident de fonctionner en « démocratie ».
Le résultat est *Mardi Gras*, en avril 1972 : chaque membre écrit et chante ses propres chansons, John ne joue que la guitare sur celles des autres. L'album est mal reçu. *Rolling Stone* publie une critique de Jon Landau qui le décrit comme « le pire album que j'aie jamais entendu d'un grand groupe de rock, relativement au niveau de performance établi par ce groupe ». Il se vend moins bien que les précédents, même s'il est encore certifié or.
Le groupe part quand même en tournée, puis se sépare. Le 16 octobre 1972, Fantasy et CCR annoncent officiellement la fin du groupe, moins de six mois après la fin de la tournée. CCR ne se réunira jamais vraiment. John Fogerty refuse de jouer avec Stu Cook et Doug Clifford, et les procès entre les anciens membres et le label vont durer des années.
L'histoire d'après est celle d'un conflit de contrats. John Fogerty estime que Saul Zaentz, le patron de Fantasy, ne leur a pas donné le contrat promis ; Cook, qui a une formation de gestion, parle du « pire contrat d'un grand artiste américain ». John refuse de jouer les chansons de CCR pendant des années, parce qu'il devrait payer des royalties à Zaentz et parce que ces chansons lui font trop mal.
En 1985, il sort *Centerfield*, un succès. Zaentz l'attaque en justice pour « The Old Man Down the Road », qu'il accuse d'être une réécriture de « Run Through the Jungle » : Fogerty est accusé de plagier sa propre chanson, dont Fantasy détient les droits. Un jury lui donne raison. En 1987, au Palomino Club de North Hollywood, Bob Dylan et George Harrison le poussent à rejouer ses tubes ; il finit par céder.
En 1993, CCR entre au Rock and Roll Hall of Fame. John Fogerty refuse de jouer avec Cook et Clifford ; il monte sur scène avec un groupe d'invités, dont Bruce Springsteen et Robbie Robertson. Cook et Clifford, assis à une autre table, quittent la salle. Tom Fogerty, lui, est mort en 1990 d'une complication du sida, contracté lors d'une transfusion. Les deux frères ne s'étaient jamais vraiment réconciliés.
Cook et Clifford forment Creedence Clearwater Revisited en 1995 et tournent jusqu'en 2020. John Fogerty continue de jouer les chansons de CCR en solo, et il a fini par les réintégrer à son répertoire. Les réunions sont régulièrement évoquées, puis démenties. Le groupe n'a jamais retrouvé la scène ensemble, sauf une fois, en 1980, au mariage de Tom.
La musique, elle, n'a pas attendu les procès. CCR a enchaîné quatorze singles dans le top 10 entre 1969 et 1971, cinq albums dans le top 10, et deux albums numéro un. Le groupe a eu cinq numéros deux au Hot 100 sans jamais atteindre la première place, un record partagé avec Elvis Presley et les Carpenters. *Chronicle*, la compilation parue en 1976, a atteint 750 semaines dans le Billboard 200 et a été certifiée douze fois platine.
Le son de CCR est une leçon d'économie. John Fogerty écrit des chansons courtes, avec peu d'accords, des refrains qui arrivent vite et des paroles qui racontent une scène. Il produit lui-même, joue de la guitare, du clavier, de l'harmonica et du saxophone, et il empile rarement les prises. La section rythmique, Cook et Clifford, est un bloc : la basse et la batterie avancent ensemble, sans fioritures, et laissent la voix et la guitare au premier plan.
Le groupe a inventé, ou du moins popularisé, une catégorie : le swamp rock. Le terme est commode, mais il masque une réalité plus intéressante : CCR est un groupe californien qui a fabriqué un Sud imaginaire à partir de la musique noire et blanche qu'il aimait, du rockabilly au blues, de la soul de Motown et Stax au country de Bakersfield. Cette invention a été si convaincante que beaucoup d'auditeurs ont cru que le groupe venait de Louisiane.
Les chansons ont survécu à tout : aux procès, aux brouilles, aux modes. « Proud Mary », « Bad Moon Rising », « Fortunate Son », « Who'll Stop the Rain » et « Have You Ever Seen the Rain? » sont devenues des standards du rock américain, joués dans les bars, les mariages, les films et les manifestations. Elles parlent d'une Amérique qui n'existe peut-être pas, mais qui continue de faire rêver.
Sous ce nom, Creedence Clearwater Revival n'a duré que quatre ans, de 1968 à 1972, et n'a jamais été un groupe de scène à la mode : pas de jam, pas de psychédélisme, pas de costume. Il a produit une série de singles presque parfaits, puis s'est arrêté sur une note amère. C'est peut-être pour cela que le groupe reste si présent : il n'a pas eu le temps de se diluer, et ses chansons ont gardé la violence et la simplicité de leur origine.