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D.A.F. — deux hommes, une machine, et le corps

De Düsseldorf à Virgin, l'histoire du duo qui a inventé une bonne partie de la musique électronique du corps

D.A.F.47 min

Düsseldorf, 1978. Dans la cave du *Ratinger Hof, un club punk où se croisent des artistes, des musiciens et des gens qui n'ont pas encore de nom pour ce qu'ils font, deux hommes se rencontrent. Robert Görl arrive de sa campagne en août ; Gabi Delgado est déjà une figure du lieu. Ils montent un groupe, et ils lui donnent un nom qui ressemble à une plaisanterie : Deutsch Amerikanische Freundschaft*, l'amitié germano-américaine — le nom d'une fondation politique, d'un programme d'échange, d'une expression officielle. Pour un groupe de punk allemand qui refuse de chanter en anglais, c'est une ironie qu'on ne comprend pas tout de suite.

Leur première formation est un duo dans une cave : Delgado au stylophone, Görl à la batterie. Très vite, ils sont rejoints par d'autres musiciens de la scène — *Kurt Dahlke, dit Pyrolator, aux instruments électroniques, Michael Kemner à la basse, Wolfgang Spelmans à la guitare — et c'est cette formation de cinq qui enregistre le premier album, en 1979. Il s'appelle Ein Produkt der Deutsch-Amerikanischen Freundschaft, et il contient vingt-deux instrumentaux improvisés* sans titre, sur le label de Dahlke. À ce moment-là, Delgado a même temporairement quitté le groupe.

C'est un disque de bruit, de guitares qui se chevauchent, de synthés qui hurlent. On y entend la scène allemande des années 1970 — Can, Neu!, Kraftwerk — mais passée au filtre du punk, sans la moindre élégance. Trouser Press parle de « synthés et de guitares hurlants qui se percutent ». Ce n'est pas encore D.A.F. tel que le monde va le connaître, mais c'est déjà une position : refuser la tradition du rock, refuser la virtuosité, refuser la chanson.

Ensuite, le groupe fait un choix qui dit tout de son ambition : il *part à Londres. Delgado l'expliquera plus tard : « À l'époque, si tu voulais faire de la musique nouvelle, tu allais à Londres, parce que c'était le centre, pas Düsseldorf. » C'est là que Daniel Miller, le fondateur de Mute Records*, les signe — parce que, dit-il, « ils ne s'appuyaient pas du tout sur les traditions du rock, ce qui est le critère de ce qu'on fait chez Mute ».

Die Kleinen und die Bösen sort le *13 juin 1980, et c'est un disque historique pour une raison qui n'a rien à voir avec la musique : c'est le tout premier album publié par Mute Records, catalogue STUMM 1*. Daniel Miller n'avait sorti jusque-là que des singles, dont le sien, et il inaugure son catalogue d'albums avec ce groupe allemand qu'il est allé chercher à Londres. Trente-huit minutes, dix-neuf titres, et un titre qui veut dire « les petits et les méchants ».

L'album est enregistré en *mars 1980, dans deux lieux et deux conditions. La face A — et la première piste de la face B — sont enregistrées en studio, chez Conny Plank, à Neunkirchen, avec la formation à cinq : Delgado, Görl, Chrislo Haas, Michael Kemner et Wolfgang Spelmans. Le reste de la face B est un concert enregistré à l'Electric Ballroom*, à Camden, à Londres. C'est donc un disque hybride, à moitié construit en studio et à moitié capté sur scène, ce qui est une façon élégante de documenter les deux visages du groupe à ce moment-là.

C'est la dernière fois qu'on entend cette formation. Haas, Kemner et Spelmans partent *avant Alles ist gut**, et c'est ce départ qui laisse D.A.F. en duo et qui rend possible la formule radicale de la trilogie Virgin. Sur ce disque, au contraire, il y a encore des guitares, une basse, des saxophones, et des morceaux qui durent cinq minutes quarante-quatre — comme Osten währt am längsten*, qui ouvre l'album.

Osten währt am längsten est justement le morceau d'ouverture, et c'est le plus long du disque : une montée lente, des synthés qui se superposent, et une voix qui n'arrive qu'après un long moment. Écoutez la patience de l'intro : c'est encore du D.A.F. de la première période, avant la réduction à la batterie et au séquenceur.

Le titre signifie littéralement « l'Est dure le plus longtemps », et c'est une expression allemande qui parle de ce qui ne finit jamais. C'est aussi un des rares morceaux du groupe qui prenne le temps de s'installer : la séquence n'est pas encore le moteur unique, la batterie n'est pas encore la seule pulsation, et l'on entend une formation qui cherche encore.

Les critiques de l'époque sont tièdes, et les ventes sont faibles. Mais le temps a été plus juste. *Trouser Press note que le matériau est « plus poli, avec un travail de synthé anarchique qui intègre lentement un beat solide et défini ». Simon Reynolds, dans Rip It Up and Start Again, le trouve « brillant et sinistre ». Et l'AllMusic Guide to Electronica* souligne son rôle dans la construction du prestige du groupe, du label, et de tout le genre de la musique électronique expérimentale des années 1980.

C'est aussi l'époque de *Kebabträume*, un single qui parle des immigrés turcs et de l'identité allemande, et qui va devenir un des morceaux les plus repris de leur répertoire.

Puis D.A.F. se réduit à *deux. Les autres partent, et le duo signe chez Virgin. C'est là que commence la trilogie qui va les rendre célèbres — Alles ist gut (1981), Gold und Liebe (1981), Für immer (1982) —, trois albums produits par Conny Plank*, l'homme qui avait travaillé avec les groupes de krautrock les plus importants et qui allait devenir une référence pour la musique électronique des années 1980.

La méthode du duo est d'une simplicité radicale. Görl joue de la batterie : des motifs simples, peu syncopés, avec juste assez de variations pour ne pas sonner robotiques. Delgado chante. Et il n'y a *rien d'autre : un synthétiseur Korg MS-20 et un ARP Odyssey, pilotés par un séquenceur analogique Korg SQ-10*. Le plus souvent, une seule ligne de séquenceur suffit, et elle sert à la fois d'accompagnement mélodique et de basse.

C'est cette contrainte qui fait le son. Pas de bassiste, pas de guitariste, pas d'arrangements : une machine qui répète seize pas, une batterie qui la suit, et une voix qui déclame par-dessus. Sur certains morceaux, comme le titre Alles ist gut, certaines notes de la séquence sont légèrement désaccordées, ce qui crée une tension bizarre, presque douloureuse. Görl le dit très bien : « La plupart des groupes prennent un synthé et leur première idée, c'est de l'accorder. Ils veulent un son propre et normal. Ils ne travaillent pas avec la *puissance* qu'on peut tirer d'un synthé. »

La voix, elle, est un instrument à part. Delgado ne chante pas : il scande, il aboie, il répète. Il a expliqué sa manière dans Melody Maker en 1981 : « Le chant n'est pas comme le chant rock ou pop. C'est parfois comme dans un discours d'Hitler — pas une chose nazie, mais c'est dans le caractère allemand, cette manière de parler en crac ! crac ! crac ! » C'est une phrase qui a choqué, et c'est une phrase qu'il assumait : il parlait de la langue, du rythme de l'allemand, de la brutalité qu'on peut y mettre.

Sato-Sato ouvre Alles ist gut, et c'est un exemple parfait de la méthode : une séquence qui tourne, une batterie qui avance, et une voix qui répète un mot. Écoutez le vide autour de la machine : il n'y a rien d'autre, et c'est ce qui donne au morceau sa dureté.

Le titre vient d'une fascination de Delgado pour le *son* d'un mot, sans signification particulière — il disait que les paroles étaient écrites comme une parodie des mots et des phrases qui circulent dans les médias. C'est une des clés du groupe : ce qui compte, ce n'est pas le message, c'est la matière sonore des mots, leur violence, leur absurdité.

Der Mussolini est le morceau qui a fait scandale, et c'est celui qu'il faut écouter pour comprendre le projet. Une séquence ascendante, une batterie qui martèle, et une voix qui énumère des noms — Mussolini, Hitler, Jésus — en donnant des instructions pour danser. Écoutez la montée : c'est mécanique, et c'est fait pour le corps.

Le morceau a valu au groupe des accusations de fascisme, et il faut être précis : D.A.F. a toujours dit qu'il s'agissait d'une *parodie* du langage médiatique et de la manière dont les images du pouvoir circulent, pas d'une célébration. La phrase « danse le Mussolini » est une provocation qui vise ceux qui dansent sans réfléchir. C'est aussi, plus simplement, un tube de dance — et c'est là que le malaise commence : une critique du fascisme qui fonctionne comme une musique de fête, c'est exactement le problème que le groupe voulait poser.

Rote Lippen est le morceau le plus court et le plus sec du disque : une séquence qui tourne, une voix qui répète, et une tension qui ne se relâche pas. Écoutez la façon dont la batterie de Görl reste en retrait : elle ne remplit pas, elle soutient.

Der Räuber und der Prinz est le morceau le plus étrange de l'album, et le plus enfantin : on y entend un son de *glockenspiel*, comme un souvenir d'école, sur une musique qui parle de ravisseur et de prince. Écoutez le contraste entre la douceur de l'instrument et la dureté du reste : c'est une des rares fois où D.A.F. laisse passer de la tendresse, et elle est inquiétante.

Als wär's das letzte Mal est le single qui accompagnait Der Mussolini, et c'est un des morceaux les plus directs du groupe : un riff de séquenceur, une voix qui monte, et un refrain qui ressemble à une injonction. Écoutez la façon dont tout est aligné sur la machine : c'est de la musique de dance avant l'heure, faite sans boîte à rythmes.

Verlier nicht den Kopf est un des morceaux où l'on entend le mieux la tension entre le corps et la machine : la batterie est presque funk, la séquence est rigide, et la voix navigue entre les deux. Écoutez la fin, quand tout se répète sans varier : c'est une forme d'hypnose, et c'est là que D.A.F. annonce la techno.

Alle gegen Alle est le morceau le plus politique de l'album — « tous contre tous » —, et il a été repris par *Laibach* en 1994, ce qui en dit long sur sa parenté avec l'esthétique industrielle. Écoutez la masse sonore : c'est plus lent, plus lourd, et la voix y prend une dimension de slogan.

Alles ist gut, le titre qui ferme l'album, est aussi le plus ironique : « tout va bien », répété sur une musique qui ne va pas bien du tout. Écoutez la séquence légèrement désaccordée : le morceau est censé être une affirmation, et il sonne comme une menace.

Le succès est massif en Allemagne : Alles ist gut se vend à *des centaines de milliers d'exemplaires, entre à la 15e place des charts allemands et à la 16e en Autriche, et le groupe devient, selon Simon Reynolds, le cinquième plus grand groupe germanophone du pays. L'album reçoit le Schallplattenpreis* de l'académie allemande du disque. Pour un duo qui joue avec un séquenceur et une batterie, c'est une consécration inattendue.

L'image compte autant que la musique : cuir noir, muscles, poitrines velues, sueur. D.A.F. cultive une esthétique de *corps* et d'hédonisme, que le Guardian résume d'une formule : « des brutalistes électro qui utilisent l'hédonisme comme une forme d'héroïsme ». Delgado est le visage, l'homme qui parle ; Görl est le silencieux, celui qui fabrique le son. C'est le modèle du duo synthpop — celui que reprendront les Pet Shop Boys et Soft Cell.

Les deux albums suivants, Gold und Liebe et Für immer, continuent dans la même veine, avec un ajout d'*Oberheim OB-Xa sur le dernier. Mais un critique britannique de l'époque le note : le groupe a épuisé toutes les possibilités du séquenceur 16 pas. Ça peut aller du rhythm and blues — Der Mussolini peut presque se jouer en R'n'B — à la microtonalité de Im Dschungel der Liebe. Le groupe se sépare pendant l'enregistrement de Für immer*.

Après la séparation, chacun fait sa carrière : Delgado enregistre Mistress, Görl Night Full of Tension, et ils se retrouvent en 1986 pour 1st Step to Heaven, leur seul album en anglais — un disque qui ne marche qu'une semaine en Suède, à la 46e place. Delgado commentera : « On voulait briser nos propres règles : maintenant on chante en anglais, on ne porte plus de noir. Exprès. »

Le temps a réévalué le groupe. *John Peel, le légendaire DJ de la BBC, les a appelés les « grands-pères de la techno », et Görl est devenu un artiste techno respecté. L'influence de D.A.F. traverse l'EBM, le synthpop, l'industriel, et même le rock : Der Mussolini a été repris par Atrocity en 1997 et par KMFDM en 2006, Alle gegen Alle par Laibach*.

Les retrouvailles ont lieu en 2003, avec Fünfzehn neue D.A.F.-Lieder et un single anti-américain, Der Sheriff, qui vise l'administration Bush. Puis il y a eu la tournée des trente ans en 2008, un single en 2010, une nouvelle séparation annoncée en 2015, une biographie autorisée en 2017. *Gabi Delgado-López est mort d'une crise cardiaque le 22 mars 2020, à 61 ans. Görl a publié en 2021 un dernier album sous le nom de D.A.F., Nur Noch Einer*, à partir de bandes anciennes.

Ce qui reste de D.A.F., c'est une idée simple et définitive : on peut faire de la musique avec *une machine qui répète et un corps qui parle*. Pas besoin de basse, de guitare, d'arrangement. Il faut un séquenceur, une batterie, une voix, et le courage de ne rien ajouter. C'est ce que la techno, l'EBM et une bonne partie de la musique électronique des quarante dernières années ont retenu — et c'est pourquoi deux hommes de Düsseldorf, qui chantaient en allemand pour ne pas imiter l'Amérique, ont fini par influencer la musique du monde entier.

Les morceaux

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La source markdown de ce récit (15347 caractères)
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title: D.A.F. — deux hommes, une machine, et le corps
subtitle: De Düsseldorf à Virgin, l'histoire du duo qui a inventé une bonne partie de la musique électronique du corps
summary: Gabi Delgado et Robert Görl se rencontrent au Ratinger Hof en 1978. Ils font de la musique avec une batterie, un séquenceur et une voix qui déclame. Trois albums chez Virgin, un tube qui s'appelle Der Mussolini, et une influence qui traverse l'EBM, la techno et le synthpop.
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  - artist: D.A.F.
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Düsseldorf, 1978. Dans la cave du **Ratinger Hof**, un club punk où se croisent des artistes, des musiciens et des gens qui n'ont pas encore de nom pour ce qu'ils font, deux hommes se rencontrent. **Robert Görl** arrive de sa campagne en août ; **Gabi Delgado** est déjà une figure du lieu. Ils montent un groupe, et ils lui donnent un nom qui ressemble à une plaisanterie : **Deutsch Amerikanische Freundschaft**, l'amitié germano-américaine — le nom d'une fondation politique, d'un programme d'échange, d'une expression officielle. Pour un groupe de punk allemand qui refuse de chanter en anglais, c'est une ironie qu'on ne comprend pas tout de suite.

Leur première formation est un duo dans une cave : Delgado au stylophone, Görl à la batterie. Très vite, ils sont rejoints par d'autres musiciens de la scène — **Kurt Dahlke**, dit Pyrolator, aux instruments électroniques, **Michael Kemner** à la basse, **Wolfgang Spelmans** à la guitare — et c'est cette formation de cinq qui enregistre le premier album, en 1979. Il s'appelle *Ein Produkt der Deutsch-Amerikanischen Freundschaft*, et il contient **vingt-deux instrumentaux improvisés** sans titre, sur le label de Dahlke. À ce moment-là, Delgado a même temporairement quitté le groupe.

C'est un disque de bruit, de guitares qui se chevauchent, de synthés qui hurlent. On y entend la scène allemande des années 1970 — Can, Neu!, Kraftwerk — mais passée au filtre du punk, sans la moindre élégance. Trouser Press parle de « synthés et de guitares hurlants qui se percutent ». Ce n'est pas encore D.A.F. tel que le monde va le connaître, mais c'est déjà une position : refuser la tradition du rock, refuser la virtuosité, refuser la chanson.

Ensuite, le groupe fait un choix qui dit tout de son ambition : il **part à Londres**. Delgado l'expliquera plus tard : « À l'époque, si tu voulais faire de la musique nouvelle, tu allais à Londres, parce que c'était le centre, pas Düsseldorf. » C'est là que **Daniel Miller**, le fondateur de **Mute Records**, les signe — parce que, dit-il, « ils ne s'appuyaient pas du tout sur les traditions du rock, ce qui est le critère de ce qu'on fait chez Mute ».

*Die Kleinen und die Bösen* sort le **13 juin 1980**, et c'est un disque historique pour une raison qui n'a rien à voir avec la musique : c'est le **tout premier album publié par Mute Records**, catalogue **STUMM 1**. Daniel Miller n'avait sorti jusque-là que des singles, dont le sien, et il inaugure son catalogue d'albums avec ce groupe allemand qu'il est allé chercher à Londres. Trente-huit minutes, dix-neuf titres, et un titre qui veut dire « les petits et les méchants ».

L'album est enregistré en **mars 1980**, dans deux lieux et deux conditions. La face A — et la première piste de la face B — sont enregistrées en studio, chez **Conny Plank**, à Neunkirchen, avec la formation à cinq : Delgado, Görl, **Chrislo Haas**, **Michael Kemner** et **Wolfgang Spelmans**. Le reste de la face B est un **concert** enregistré à l'**Electric Ballroom**, à Camden, à Londres. C'est donc un disque hybride, à moitié construit en studio et à moitié capté sur scène, ce qui est une façon élégante de documenter les deux visages du groupe à ce moment-là.

C'est la dernière fois qu'on entend cette formation. Haas, Kemner et Spelmans partent **avant *Alles ist gut***, et c'est ce départ qui laisse D.A.F. en duo et qui rend possible la formule radicale de la trilogie Virgin. Sur ce disque, au contraire, il y a encore des guitares, une basse, des saxophones, et des morceaux qui durent cinq minutes quarante-quatre — comme *Osten währt am längsten*, qui ouvre l'album.

*Osten währt am längsten* est justement le morceau d'ouverture, et c'est le plus long du disque : une montée lente, des synthés qui se superposent, et une voix qui n'arrive qu'après un long moment. Écoutez la patience de l'intro : c'est encore du D.A.F. de la première période, avant la réduction à la batterie et au séquenceur.

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Le titre signifie littéralement « l'Est dure le plus longtemps », et c'est une expression allemande qui parle de ce qui ne finit jamais. C'est aussi un des rares morceaux du groupe qui prenne le temps de s'installer : la séquence n'est pas encore le moteur unique, la batterie n'est pas encore la seule pulsation, et l'on entend une formation qui cherche encore.

Les critiques de l'époque sont tièdes, et les ventes sont faibles. Mais le temps a été plus juste. **Trouser Press** note que le matériau est « plus poli, avec un travail de synthé anarchique qui intègre lentement un beat solide et défini ». **Simon Reynolds**, dans *Rip It Up and Start Again*, le trouve « brillant et sinistre ». Et l'*AllMusic Guide to Electronica* souligne son rôle dans la construction du prestige du groupe, du label, et de tout le genre de la musique électronique expérimentale des années 1980.

C'est aussi l'époque de **Kebabträume**, un single qui parle des immigrés turcs et de l'identité allemande, et qui va devenir un des morceaux les plus repris de leur répertoire.

Puis D.A.F. se réduit à **deux**. Les autres partent, et le duo signe chez **Virgin**. C'est là que commence la trilogie qui va les rendre célèbres — *Alles ist gut* (1981), *Gold und Liebe* (1981), *Für immer* (1982) —, trois albums produits par **Conny Plank**, l'homme qui avait travaillé avec les groupes de krautrock les plus importants et qui allait devenir une référence pour la musique électronique des années 1980.

La méthode du duo est d'une simplicité radicale. Görl joue de la batterie : des motifs simples, peu syncopés, avec juste assez de variations pour ne pas sonner robotiques. Delgado chante. Et il n'y a **rien d'autre** : un synthétiseur **Korg MS-20** et un **ARP Odyssey**, pilotés par un séquenceur analogique **Korg SQ-10**. Le plus souvent, une seule ligne de séquenceur suffit, et elle sert à la fois d'accompagnement mélodique et de basse.

C'est cette contrainte qui fait le son. Pas de bassiste, pas de guitariste, pas d'arrangements : une machine qui répète seize pas, une batterie qui la suit, et une voix qui déclame par-dessus. Sur certains morceaux, comme le titre *Alles ist gut*, certaines notes de la séquence sont légèrement désaccordées, ce qui crée une tension bizarre, presque douloureuse. Görl le dit très bien : « La plupart des groupes prennent un synthé et leur première idée, c'est de l'accorder. Ils veulent un son propre et normal. Ils ne travaillent pas avec la **puissance** qu'on peut tirer d'un synthé. »

La voix, elle, est un instrument à part. Delgado ne chante pas : il scande, il aboie, il répète. Il a expliqué sa manière dans *Melody Maker* en 1981 : « Le chant n'est pas comme le chant rock ou pop. C'est parfois comme dans un discours d'Hitler — pas une chose nazie, mais c'est dans le caractère allemand, cette manière de parler en *crac ! crac ! crac !* » C'est une phrase qui a choqué, et c'est une phrase qu'il assumait : il parlait de la langue, du rythme de l'allemand, de la brutalité qu'on peut y mettre.

*Sato-Sato* ouvre *Alles ist gut*, et c'est un exemple parfait de la méthode : une séquence qui tourne, une batterie qui avance, et une voix qui répète un mot. Écoutez le vide autour de la machine : il n'y a rien d'autre, et c'est ce qui donne au morceau sa dureté.

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Le titre vient d'une fascination de Delgado pour le **son** d'un mot, sans signification particulière — il disait que les paroles étaient écrites comme une parodie des mots et des phrases qui circulent dans les médias. C'est une des clés du groupe : ce qui compte, ce n'est pas le message, c'est la matière sonore des mots, leur violence, leur absurdité.

*Der Mussolini* est le morceau qui a fait scandale, et c'est celui qu'il faut écouter pour comprendre le projet. Une séquence ascendante, une batterie qui martèle, et une voix qui énumère des noms — Mussolini, Hitler, Jésus — en donnant des instructions pour danser. Écoutez la montée : c'est mécanique, et c'est fait pour le corps.

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Le morceau a valu au groupe des accusations de fascisme, et il faut être précis : D.A.F. a toujours dit qu'il s'agissait d'une **parodie** du langage médiatique et de la manière dont les images du pouvoir circulent, pas d'une célébration. La phrase « danse le Mussolini » est une provocation qui vise ceux qui dansent sans réfléchir. C'est aussi, plus simplement, un tube de dance — et c'est là que le malaise commence : une critique du fascisme qui fonctionne comme une musique de fête, c'est exactement le problème que le groupe voulait poser.

*Rote Lippen* est le morceau le plus court et le plus sec du disque : une séquence qui tourne, une voix qui répète, et une tension qui ne se relâche pas. Écoutez la façon dont la batterie de Görl reste en retrait : elle ne remplit pas, elle soutient.

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*Der Räuber und der Prinz* est le morceau le plus étrange de l'album, et le plus enfantin : on y entend un son de **glockenspiel**, comme un souvenir d'école, sur une musique qui parle de ravisseur et de prince. Écoutez le contraste entre la douceur de l'instrument et la dureté du reste : c'est une des rares fois où D.A.F. laisse passer de la tendresse, et elle est inquiétante.

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*Als wär's das letzte Mal* est le single qui accompagnait *Der Mussolini*, et c'est un des morceaux les plus directs du groupe : un riff de séquenceur, une voix qui monte, et un refrain qui ressemble à une injonction. Écoutez la façon dont tout est aligné sur la machine : c'est de la musique de dance avant l'heure, faite sans boîte à rythmes.

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*Verlier nicht den Kopf* est un des morceaux où l'on entend le mieux la tension entre le corps et la machine : la batterie est presque funk, la séquence est rigide, et la voix navigue entre les deux. Écoutez la fin, quand tout se répète sans varier : c'est une forme d'hypnose, et c'est là que D.A.F. annonce la techno.

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*Alle gegen Alle* est le morceau le plus politique de l'album — « tous contre tous » —, et il a été repris par **Laibach** en 1994, ce qui en dit long sur sa parenté avec l'esthétique industrielle. Écoutez la masse sonore : c'est plus lent, plus lourd, et la voix y prend une dimension de slogan.

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*Alles ist gut*, le titre qui ferme l'album, est aussi le plus ironique : « tout va bien », répété sur une musique qui ne va pas bien du tout. Écoutez la séquence légèrement désaccordée : le morceau est censé être une affirmation, et il sonne comme une menace.

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Le succès est massif en Allemagne : *Alles ist gut* se vend à **des centaines de milliers d'exemplaires**, entre à la **15e place** des charts allemands et à la **16e** en Autriche, et le groupe devient, selon Simon Reynolds, le **cinquième plus grand groupe germanophone** du pays. L'album reçoit le **Schallplattenpreis** de l'académie allemande du disque. Pour un duo qui joue avec un séquenceur et une batterie, c'est une consécration inattendue.

L'image compte autant que la musique : cuir noir, muscles, poitrines velues, sueur. D.A.F. cultive une esthétique de **corps** et d'hédonisme, que le Guardian résume d'une formule : « des brutalistes électro qui utilisent l'hédonisme comme une forme d'héroïsme ». Delgado est le visage, l'homme qui parle ; Görl est le silencieux, celui qui fabrique le son. C'est le modèle du duo synthpop — celui que reprendront les Pet Shop Boys et Soft Cell.

Les deux albums suivants, *Gold und Liebe* et *Für immer*, continuent dans la même veine, avec un ajout d'**Oberheim OB-Xa** sur le dernier. Mais un critique britannique de l'époque le note : le groupe a **épuisé toutes les possibilités du séquenceur 16 pas**. Ça peut aller du rhythm and blues — *Der Mussolini* peut presque se jouer en R'n'B — à la microtonalité de *Im Dschungel der Liebe*. Le groupe se sépare pendant l'enregistrement de *Für immer*.

Après la séparation, chacun fait sa carrière : Delgado enregistre *Mistress*, Görl *Night Full of Tension*, et ils se retrouvent en 1986 pour *1st Step to Heaven*, leur seul album en anglais — un disque qui ne marche qu'une semaine en Suède, à la 46e place. Delgado commentera : « On voulait briser nos propres règles : maintenant on chante en anglais, on ne porte plus de noir. Exprès. »

Le temps a réévalué le groupe. **John Peel**, le légendaire DJ de la BBC, les a appelés les **« grands-pères de la techno »**, et Görl est devenu un artiste techno respecté. L'influence de D.A.F. traverse l'**EBM**, le synthpop, l'industriel, et même le rock : *Der Mussolini* a été repris par **Atrocity** en 1997 et par **KMFDM** en 2006, *Alle gegen Alle* par **Laibach**.

Les retrouvailles ont lieu en 2003, avec *Fünfzehn neue D.A.F.-Lieder* et un single anti-américain, *Der Sheriff*, qui vise l'administration Bush. Puis il y a eu la tournée des trente ans en 2008, un single en 2010, une nouvelle séparation annoncée en 2015, une biographie autorisée en 2017. **Gabi Delgado-López** est mort d'une crise cardiaque le **22 mars 2020**, à 61 ans. Görl a publié en 2021 un dernier album sous le nom de D.A.F., *Nur Noch Einer*, à partir de bandes anciennes.

Ce qui reste de D.A.F., c'est une idée simple et définitive : on peut faire de la musique avec **une machine qui répète et un corps qui parle**. Pas besoin de basse, de guitare, d'arrangement. Il faut un séquenceur, une batterie, une voix, et le courage de ne rien ajouter. C'est ce que la techno, l'EBM et une bonne partie de la musique électronique des quarante dernières années ont retenu — et c'est pourquoi deux hommes de Düsseldorf, qui chantaient en allemand pour ne pas imiter l'Amérique, ont fini par influencer la musique du monde entier.