À écouter · Albums
Enter the Wu-Tang (36 Chambers) — neuf hommes dans une petite pièce
Un studio bon marché à New York, huit rappeurs autour d'un micro, et les bandes de kung-fu qui servent de générique
À la fin des années 80, trois cousins de Staten Island — Robert Diggs, Gary Grice et Russell Jones — forment un groupe qui s'appelle d'abord Force of the Imperial Master, puis All in Together Now. Ils enregistrent sous des pseudonymes : Grice en The Genius, Diggs en Prince Rakeem, Jones en The Specialist. Le groupe ne signe jamais chez un major, mais il est remarqué dans le rap new-yorkais, notamment par Biz Markie. En 1991, The Genius et Prince Rakeem ont chacun un contrat séparé : Words from the Genius paraît sur Cold Chillin'. RZA, de son côté, commence à travailler avec Dennis Coles — futur Ghostface Killah —, autre habitant des Stapleton Houses, et les deux décident de monter un groupe dont l'esthétique mêlerait « la philosophie orientale prise aux films de kung-fu, la prédication édulcorée des Five Percenters prise dans les rues de New York, et les comics ». L'album s'ouvre sur Bring da Ruckus, monté autour d'un sample de soul et d'un dialogue de Shaolin and Wu Tang (1983), avec RZA, Ghostface, Raekwon et Inspectah Deck.
Le disque est enregistré entre la fin 1992 et le début 1993 au Firehouse Studio, à New York, et produit, mixé, arrangé et programmé par RZA ; le mastering est fait au Hit Factory par Chris Gehringer. Le budget est très serré, d'où un studio petit et bon marché : jusqu'à huit des neuf membres s'y trouvent en même temps, et l'espace manque. Pour décider qui passe sur quel morceau, RZA organise des duels entre rappeurs — c'est de là que vient Meth vs. Chef, un affrontement entre Method Man et Raekwon. Deux titres, Protect Ya Neck et Tearz, sont enregistrés en premier et publiés en 12 pouces par le groupe lui-même le 14 décembre 1992. Shame on a Nigga est un des rares morceaux où ODB ouvre le morceau, et l'un des plus courts de l'album — deux minutes cinquante-sept. Le morceau est aussi un exemple de la méthode RZA : une boucle courte, un dialogue de film en ouverture, et des voix qui se relaient sans refrain. Method Man et Raekwon sont les deux membres les plus présents de l'album, avec huit apparitions chacun ; Masta Killa, lui, n'en a qu'une.
La production repose sur une méthode documentée : RZA fabrique des collages sonores à partir de samples de soul et d'extraits de films de kung-fu, notamment Shaolin and Wu Tang (1983) et Ten Tigers from Kwangtung (1979). Stephen Thomas Erlewine, chez AllMusic, parle de « beats maigres et menaçants qui évoquent leur environnement urbain plus efficacement que leurs textes ». Le journaliste Ben Yew insiste sur un point technique : faute de matériel de mixage et d'enregistrement haut de gamme, les batteries ont plus de grave que de netteté, les samples portent un écho étrange, et les voix, déjà agressives, collent à cette production. Clan in da Front est, avec Method Man, l'un des deux seuls morceaux à ne compter qu'un seul rappeur principal — ici GZA, accompagné de RZA aux production et aux voix. Le morceau est aussi le plus proche de ce que le groupe faisait en concert : une seule voix, un beat qui ne bouge pas, et des scratches en guise de refrain. C'est la face « lyrique » du disque, par opposition aux posse cuts qui suivent.
Le titre de l'album vient de deux films — Enter the Dragon (1973) et The 36th Chamber of Shaolin (1978) — et d'un calcul emprunté aux Five Percenters : le 9 signifie « faire venir à l'existence », le groupe compte neuf membres, chacun avec quatre chambres au cœur, d'où trente-six. Le groupe se voyait comme des maîtres lyriques des 36 chambres, arrivés avec « la connaissance des 36 chambres du hip-hop quand les autres en étaient à 35 leçons ». Sur Da Mystery of Chessboxin', neuf rappeurs se succèdent — Method Man, U-God, Inspectah Deck, Raekwon, Ol' Dirty Bastard, Ghostface Killah — et Masta Killa n'apparaît qu'une seule fois sur tout l'album, sur le dernier couplet de ce morceau. Le morceau sert de vitrine : chaque rappeur y vient avec son style propre, et le contraste est volontaire. Pitchfork résume ce qui fait tenir l'ensemble : « la moitié du charme tient aux idiosyncrasies de la distribution : le chant flottant d'ODB, le faux bégaiement de Raekwon, les tics verbaux de Ghostface ».
Tous les membres ne figurent pas sur la pochette : la photo, prise par Daniel Hastings dans l'ancienne synagogue abandonnée Angel Orensanz Center, ne montre que six d'entre eux — RZA, GZA, Ol' Dirty Bastard, Inspectah Deck, Ghostface Killah et Raekwon —, portant des cagoules. U-God était en prison pour violation de liberté conditionnelle, et Method Man avait été arrêté le jour même pour détention de marijuana. Wu-Tang Clan Ain't Nuthing ta F' Wit est un des morceaux les plus rapides du disque, construit sur un riff de guitare saturé et une boucle de batterie, avec RZA, Inspectah Deck et Method Man au micro. Le morceau est aussi celui qui a le plus servi en concert : court, rapide, avec un cri collectif qui fonctionne dans une salle. Il a été édité en version radio, comme Da Mystery of Chessboxin', et les deux éditions ont circulé séparément de l'album.
Les textes sont pour l'essentiel des rimes de bataille, mêlées d'humour et de récits de violence et de drogue. Le critique Gavin Mueller, dans Stylus, décrit un univers sans célébration : les images du quartier y sont « omniprésentes et sans compromis », et chaque rappeur relie ses rimes au crime plutôt que de revendiquer un gangstérisme d'apparat. C.R.E.A.M., avec Raekwon et Inspectah Deck, est le deuxième single et le premier nouveau titre publié après la signature chez Loud/RCA : il atteint la 60e place du Billboard Hot 100 et la 8e du Hot Rap Tracks, et il est le single le plus vendu du groupe à ce moment-là. L'acronyme — Cash Rules Everything Around Me — structure tout le morceau. Le single est aussi celui qui a donné au groupe sa première exposition radiophonique réelle, et son clip fait partie des trois tournés pour les faces A ; les premiers videos du groupe ressemblaient à des films amateurs, les suivants ont été réalisés par Hype Williams. Faute de passage sur MTV, ils ont surtout tourné sur les chaînes de clips à la demande comme The Box.
Method Man et Clan in da Front sont les deux seuls morceaux à un seul rappeur principal, et Method Man est aussi long que le premier single est court : cinq minutes cinquante et une, avec des scratches et un refrain répété. Le morceau est co-crédité, comme Da Mystery of Chessboxin' pour Ol' Dirty Bastard, ce qui explique une partie des tensions de crédits à la sortie. L'album paraît le 9 novembre 1993 chez Loud et RCA, avec un premier semaine à trente mille exemplaires et une 41e place au Billboard 200 ; il est certifié platine en 1995, et quadruple platine en novembre 2025. Robert Christgau, dans son guide des albums des années 70 et 80, trouve le groupe « plus grand » et « plus loufoque » que ses contemporains de la côte Ouest, et prévient : qui attend le chef-d'œuvre annoncé par la réputation sera déçu, qui attend « un glorieux désordre humain » ne le sera pas. C'est une des meilleures descriptions du disque.
Protect Ya Neck, enregistré en premier avec Tearz et publié en 12 pouces par le groupe le 14 décembre 1992, est un posse cut à huit voix, construit comme une démonstration : chacun y passe quelques mesures, sans refrain identifiable. La version de l'album a été éditée pour effacer les jurons, sauf le mot « nigga », qui revient régulièrement ; une version non censurée, dite « Bloody Version », est sortie en 2004 sur la compilation Legend of the Wu-Tang. Le critique Touré, dans sa critique de 1993 pour Rolling Stone, salue le son mais note que le groupe « ne se donne pas la peine de plaire ». Le morceau est aussi, techniquement, le plus ancien du disque : il a été enregistré avant que le groupe ne signe, avec le budget d'un 12 pouces auto-produit, ce qui explique en partie son mixage plus rugueux que les titres enregistrés ensuite au Firehouse.
Tearz, l'autre face du premier 12 pouces, raconte deux histoires : le petit frère de RZA, tué par balle, et un épisode vécu par Ghostface Killah. C'est un des rares morceaux de l'album où le récit l'emporte sur la joute verbale, et il ferme le disque sur un ton plus grave que les autres. À sa sortie, The Source parle d'un disque « dur, mais le monde dans lequel on vit l'est aussi » ; Entertainment Weekly évoque un « enchevêtrement de batteries » et une « saveur brute, passée au micro » absente depuis longtemps. The Source lui donne 4,5 micros sur 5 en 1994, puis 5 micros dans un numéro ultérieur ; XXL le classe « classique » en 2007, et Rolling Stone le place 27e de ses 500 plus grands albums en 2020. Pitchfork, dans son classement des meilleurs albums des années 90, parle d'« un son de célébrité accidentelle » : un disque aussi singulier n'aurait pas dû se retrouver au sommet de la viabilité commerciale, et c'est pourtant ce qui s'est produit.
Le disque n'est pas seulement un succès : il déplace le centre de gravité du rap américain. En 1993, la côte Ouest domine avec le G-funk de Dr. Dre et Snoop Dogg ; Enter the Wu-Tang, avec Illmatic de Nas et le succès commercial de Ready to Die, ramène l'attention vers New York. Adam Heimlich, dans le New York Press, considère que le groupe « a quasiment inventé le rap new-yorkais des années 90 » et fixé la manière dont les artistes de la côte Est allaient traiter les sujets de la drogue et de la violence. RZA, lui, a imposé une méthode de production — samples de soul, dialogues de films, batteries sales — reprise ensuite par toute une génération de beatmakers.
Les morceaux
La source markdown de ce récit (11698 caractères)
---
slug: enter-the-wu-tang-36-chambers
kind: album
lang: fr
title: Enter the Wu-Tang (36 Chambers) — neuf hommes dans une petite pièce
subtitle: Un studio bon marché à New York, huit rappeurs autour d'un micro, et les bandes de kung-fu qui servent de générique
summary: En 1993, le Wu-Tang Clan enregistre son premier album dans un studio étroit, avec RZA à la production, des samples de soul et des dialogues de films de arts martiaux. Trente mille exemplaires la première semaine, et un son qui redéfinit le rap de New York.
status: published
subjects:
- album: Enter the Wu-Tang (36 Chambers)
artist: Wu-Tang Clan
tags: [hip-hop, 1993, east-coast, rza, loud-records]
---
À la fin des années 80, trois cousins de Staten Island — Robert Diggs, Gary Grice et Russell Jones — forment un groupe qui s'appelle d'abord Force of the Imperial Master, puis All in Together Now. Ils enregistrent sous des pseudonymes : Grice en The Genius, Diggs en Prince Rakeem, Jones en The Specialist. Le groupe ne signe jamais chez un major, mais il est remarqué dans le rap new-yorkais, notamment par Biz Markie. En 1991, The Genius et Prince Rakeem ont chacun un contrat séparé : *Words from the Genius* paraît sur Cold Chillin'. RZA, de son côté, commence à travailler avec Dennis Coles — futur Ghostface Killah —, autre habitant des Stapleton Houses, et les deux décident de monter un groupe dont l'esthétique mêlerait « la philosophie orientale prise aux films de kung-fu, la prédication édulcorée des Five Percenters prise dans les rues de New York, et les comics ». L'album s'ouvre sur *Bring da Ruckus*, monté autour d'un sample de soul et d'un dialogue de *Shaolin and Wu Tang* (1983), avec RZA, Ghostface, Raekwon et Inspectah Deck.
{{insert:track title="Bring Da Ruckus" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631845 duration=251 yt=ni8JeRpSTYA}}
Le disque est enregistré entre la fin 1992 et le début 1993 au Firehouse Studio, à New York, et produit, mixé, arrangé et programmé par RZA ; le mastering est fait au Hit Factory par Chris Gehringer. Le budget est très serré, d'où un studio petit et bon marché : jusqu'à huit des neuf membres s'y trouvent en même temps, et l'espace manque. Pour décider qui passe sur quel morceau, RZA organise des duels entre rappeurs — c'est de là que vient *Meth vs. Chef*, un affrontement entre Method Man et Raekwon. Deux titres, *Protect Ya Neck* et *Tearz*, sont enregistrés en premier et publiés en 12 pouces par le groupe lui-même le 14 décembre 1992. *Shame on a Nigga* est un des rares morceaux où ODB ouvre le morceau, et l'un des plus courts de l'album — deux minutes cinquante-sept. Le morceau est aussi un exemple de la méthode RZA : une boucle courte, un dialogue de film en ouverture, et des voix qui se relaient sans refrain. Method Man et Raekwon sont les deux membres les plus présents de l'album, avec huit apparitions chacun ; Masta Killa, lui, n'en a qu'une.
{{insert:track title="Shame On a Nigga" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631846 duration=177 yt=zpTXVP2LXq8}}
La production repose sur une méthode documentée : RZA fabrique des collages sonores à partir de samples de soul et d'extraits de films de kung-fu, notamment *Shaolin and Wu Tang* (1983) et *Ten Tigers from Kwangtung* (1979). Stephen Thomas Erlewine, chez AllMusic, parle de « beats maigres et menaçants qui évoquent leur environnement urbain plus efficacement que leurs textes ». Le journaliste Ben Yew insiste sur un point technique : faute de matériel de mixage et d'enregistrement haut de gamme, les batteries ont plus de grave que de netteté, les samples portent un écho étrange, et les voix, déjà agressives, collent à cette production. *Clan in da Front* est, avec *Method Man*, l'un des deux seuls morceaux à ne compter qu'un seul rappeur principal — ici GZA, accompagné de RZA aux production et aux voix. Le morceau est aussi le plus proche de ce que le groupe faisait en concert : une seule voix, un beat qui ne bouge pas, et des scratches en guise de refrain. C'est la face « lyrique » du disque, par opposition aux posse cuts qui suivent.
{{insert:track title="Clan In Da Front" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631847 duration=273 yt=_h6xx2FZHuU}}
Le titre de l'album vient de deux films — *Enter the Dragon* (1973) et *The 36th Chamber of Shaolin* (1978) — et d'un calcul emprunté aux Five Percenters : le 9 signifie « faire venir à l'existence », le groupe compte neuf membres, chacun avec quatre chambres au cœur, d'où trente-six. Le groupe se voyait comme des maîtres lyriques des 36 chambres, arrivés avec « la connaissance des 36 chambres du hip-hop quand les autres en étaient à 35 leçons ». Sur *Da Mystery of Chessboxin'*, neuf rappeurs se succèdent — Method Man, U-God, Inspectah Deck, Raekwon, Ol' Dirty Bastard, Ghostface Killah — et Masta Killa n'apparaît qu'une seule fois sur tout l'album, sur le dernier couplet de ce morceau. Le morceau sert de vitrine : chaque rappeur y vient avec son style propre, et le contraste est volontaire. Pitchfork résume ce qui fait tenir l'ensemble : « la moitié du charme tient aux idiosyncrasies de la distribution : le chant flottant d'ODB, le faux bégaiement de Raekwon, les tics verbaux de Ghostface ».
{{insert:track title="Da Mystery of Chessboxin'" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631850 duration=287 yt=Lki_5CVKS0Y}}
Tous les membres ne figurent pas sur la pochette : la photo, prise par Daniel Hastings dans l'ancienne synagogue abandonnée Angel Orensanz Center, ne montre que six d'entre eux — RZA, GZA, Ol' Dirty Bastard, Inspectah Deck, Ghostface Killah et Raekwon —, portant des cagoules. U-God était en prison pour violation de liberté conditionnelle, et Method Man avait été arrêté le jour même pour détention de marijuana. *Wu-Tang Clan Ain't Nuthing ta F' Wit* est un des morceaux les plus rapides du disque, construit sur un riff de guitare saturé et une boucle de batterie, avec RZA, Inspectah Deck et Method Man au micro. Le morceau est aussi celui qui a le plus servi en concert : court, rapide, avec un cri collectif qui fonctionne dans une salle. Il a été édité en version radio, comme *Da Mystery of Chessboxin'*, et les deux éditions ont circulé séparément de l'album.
{{insert:track title="Wu-Tang Clan Ain't Nuthing ta F' Wit" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631851 duration=216 yt=G1GdDt5mrqo}}
Les textes sont pour l'essentiel des rimes de bataille, mêlées d'humour et de récits de violence et de drogue. Le critique Gavin Mueller, dans *Stylus*, décrit un univers sans célébration : les images du quartier y sont « omniprésentes et sans compromis », et chaque rappeur relie ses rimes au crime plutôt que de revendiquer un gangstérisme d'apparat. *C.R.E.A.M.*, avec Raekwon et Inspectah Deck, est le deuxième single et le premier nouveau titre publié après la signature chez Loud/RCA : il atteint la 60e place du Billboard Hot 100 et la 8e du Hot Rap Tracks, et il est le single le plus vendu du groupe à ce moment-là. L'acronyme — Cash Rules Everything Around Me — structure tout le morceau. Le single est aussi celui qui a donné au groupe sa première exposition radiophonique réelle, et son clip fait partie des trois tournés pour les faces A ; les premiers videos du groupe ressemblaient à des films amateurs, les suivants ont été réalisés par Hype Williams. Faute de passage sur MTV, ils ont surtout tourné sur les chaînes de clips à la demande comme The Box.
{{insert:track title="C.R.E.A.M. (Cash Rules Everything Around Me)" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631852 duration=252 yt=or5C2jV1qRc}}
*Method Man* et *Clan in da Front* sont les deux seuls morceaux à un seul rappeur principal, et *Method Man* est aussi long que le premier single est court : cinq minutes cinquante et une, avec des scratches et un refrain répété. Le morceau est co-crédité, comme *Da Mystery of Chessboxin'* pour Ol' Dirty Bastard, ce qui explique une partie des tensions de crédits à la sortie. L'album paraît le 9 novembre 1993 chez Loud et RCA, avec un premier semaine à trente mille exemplaires et une 41e place au Billboard 200 ; il est certifié platine en 1995, et quadruple platine en novembre 2025. Robert Christgau, dans son guide des albums des années 70 et 80, trouve le groupe « plus grand » et « plus loufoque » que ses contemporains de la côte Ouest, et prévient : qui attend le chef-d'œuvre annoncé par la réputation sera déçu, qui attend « un glorieux désordre humain » ne le sera pas. C'est une des meilleures descriptions du disque.
{{insert:track title="Method Man" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631853 duration=351 yt=ah1tmbYDUYg}}
*Protect Ya Neck*, enregistré en premier avec *Tearz* et publié en 12 pouces par le groupe le 14 décembre 1992, est un posse cut à huit voix, construit comme une démonstration : chacun y passe quelques mesures, sans refrain identifiable. La version de l'album a été éditée pour effacer les jurons, sauf le mot « nigga », qui revient régulièrement ; une version non censurée, dite « Bloody Version », est sortie en 2004 sur la compilation *Legend of the Wu-Tang*. Le critique Touré, dans sa critique de 1993 pour *Rolling Stone*, salue le son mais note que le groupe « ne se donne pas la peine de plaire ». Le morceau est aussi, techniquement, le plus ancien du disque : il a été enregistré avant que le groupe ne signe, avec le budget d'un 12 pouces auto-produit, ce qui explique en partie son mixage plus rugueux que les titres enregistrés ensuite au Firehouse.
{{insert:track title="Protect Ya Neck" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631854 duration=291 yt=Xvbb7F2CCOU}}
*Tearz*, l'autre face du premier 12 pouces, raconte deux histoires : le petit frère de RZA, tué par balle, et un épisode vécu par Ghostface Killah. C'est un des rares morceaux de l'album où le récit l'emporte sur la joute verbale, et il ferme le disque sur un ton plus grave que les autres. À sa sortie, *The Source* parle d'un disque « dur, mais le monde dans lequel on vit l'est aussi » ; *Entertainment Weekly* évoque un « enchevêtrement de batteries » et une « saveur brute, passée au micro » absente depuis longtemps. *The Source* lui donne 4,5 micros sur 5 en 1994, puis 5 micros dans un numéro ultérieur ; *XXL* le classe « classique » en 2007, et *Rolling Stone* le place 27e de ses 500 plus grands albums en 2020. Pitchfork, dans son classement des meilleurs albums des années 90, parle d'« un son de célébrité accidentelle » : un disque aussi singulier n'aurait pas dû se retrouver au sommet de la viabilité commerciale, et c'est pourtant ce qui s'est produit.
{{insert:track title="Tearz" artist="Wu-Tang Clan" album="Enter the Wu-Tang (36 Chambers)" year=1993 tidal=1631855 duration=258 yt=B0KLqZP1UFs}}
Le disque n'est pas seulement un succès : il déplace le centre de gravité du rap américain. En 1993, la côte Ouest domine avec le G-funk de Dr. Dre et Snoop Dogg ; *Enter the Wu-Tang*, avec *Illmatic* de Nas et le succès commercial de *Ready to Die*, ramène l'attention vers New York. Adam Heimlich, dans le *New York Press*, considère que le groupe « a quasiment inventé le rap new-yorkais des années 90 » et fixé la manière dont les artistes de la côte Est allaient traiter les sujets de la drogue et de la violence. RZA, lui, a imposé une méthode de production — samples de soul, dialogues de films, batteries sales — reprise ensuite par toute une génération de beatmakers.