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Georges Brassens — la mauvaise réputation

Sète, l'impasse Florimont, une guitare et des chansons qui n'ont pas pris une ride

Georges Brassens1 h 06

Georges Charles Brassens naît le 22 octobre 1921 au 54 de la rue de l'Hospice, dans un quartier populaire du port de Cette — la ville ne s'écrira Sète qu'à partir de 1928, et ce changement d'orthographe lui inspirera plus tard une strophe de Jeanne Martin. La maison est pleine : sa mère Elvira, son père Jean-Louis, sa demi-sœur Simone, les grands-parents. Son père est entrepreneur de maçonnerie, comme les siens avant lui. Le port, les barques, les accents italiens et espagnols, l'odeur du poisson : c'est le décor de ses premières années, et il n'en sortira jamais tout à fait.

Ses parents ne se ressemblent pas. Elvira, dont la famille vient de la Basilicate, est une catholique fervente ; Jean-Louis est un libre-penseur, anticlérical, qui refuse d'assister à la communion de son fils. Ce qui les réunit, c'est la chanson : on chante à table, on écoute le gramophone, Mireille, Tino Rossi, Ray Ventura et ses Collégiens. Georges grandit entre une mère qui prie et un père qui plaisante, entre l'église et la laïque, et il apprendra à vivre dans cet écart.

Sa scolarité est celle d'un rêveur. À quatre ans, il entre chez les sœurs de Saint-Vincent, puis à l'école communale à la demande de son père, et au collège à douze ans. Ses carnets ne sont pas bons, et sa mère, pour le punir, lui refuse des cours de musique. Il ne saura jamais le solfège — ce qui ne l'empêchera pas d'écrire des mélodies toute sa vie, à l'oreille, en s'accompagnant.

En 1936, un professeur de français change tout : Alphonse Bonnafé, que les élèves surnomment « le Boxeur ». Il lit les vers du gamin, ne se moque pas, lui conseille plus de rigueur, lui apprend la versification et le goût de la rime. Brassens dira plus tard : « On était des brutes, on s'est mis à aimer les poètes. » À la poésie s'ajoute le jazz entendu à la TSF, et Charles Trenet, qui conjugue tout ce qu'il aime : la fantaisie, la langue, le rythme.

À seize ans, en 1938, il dérape. Avec sa bande, il commet quelques larcins, vole une bague et un bracelet à sa sœur ; la ville s'émeut, la police arrête les coupables, le scandale éclate. Son père vient le chercher au poste sans un reproche. Cette indulgence le marquera plus qu'une punition : il parlera d'une leçon qui l'a aidé à se construire, et fera de cet épisode une chanson, Les Quatre Bacheliers, qu'il ne chantera qu'après la mort de son père. L'affaire se solde en 1939 par une peine de prison avec sursis.

La guerre arrive. Il refuse de devenir maçon auprès de son père, et obtient de quitter Sète, où sa réputation est ternie, pour tenter sa chance à Paris. En février 1940, il est hébergé chez sa tante Antoinette, dans le 14e arrondissement. Il travaille comme manœuvre chez Renault, mais l'usine de Billancourt est bombardée en juin, l'armée allemande entre dans Paris, c'est l'exode. Il rentre à Sète, puis revient dans un Paris occupé, décidé à ne plus travailler pour l'occupant.

Il passe alors ses journées à la bibliothèque du quartier. Il lit Villon, Baudelaire, Verlaine, Hugo, apprend la versification, se découvre une culture littéraire qui ne le quittera plus. Il écrit des recueils — Les Couleurs vagues, Des coups d'épée dans l'eau, À la venvole — et ce dernier, publié en 1942 grâce à l'argent de ses proches, laisse déjà voir son anarchisme. Parmi ceux qui l'aident : une couturière amie de sa tante, Jeanne Planche, qui aime ses chansons.

En février 1943, le STO l'envoie en Allemagne. Le 8 mars, il est gare de l'Est, direction le camp de travail de Basdorf, près de Berlin, où il travaille dans une usine de moteurs d'avion BMW. Là-bas, il lit, écrit des chansons pour ses compagnons, se lie avec André Larue, René Iskin, et surtout Pierre Onténiente, le bibliothécaire du camp. Ces amitiés dureront toute sa vie — Onténiente deviendra son secrétaire et son imprésario, surnommé « Gibraltar ».

En mars 1944, une permission pour maladie grave lui permet de rentrer en France. Il ne repartira pas : considéré comme déserteur, il doit se cacher. Jeanne Planche, de trente ans son aînée, l'accueille avec son mari Marcel au 9, impasse Florimont, dans le 14e. Une maison minuscule, sans gaz, sans électricité, sans tout-à-l'égout, avec une cour pleine d'animaux. Il y restera vingt-deux ans. « J'y étais bien, dira-t-il, et j'ai gardé, depuis, un sens de l'inconfort tout à fait exceptionnel. »

La fin de la guerre ne change pas grand-chose à ses habitudes. Il reste chez les Planche, reprend la bibliothèque, écrit. Avec ses amis de Basdorf, il monte un journal anarchiste, Le Cri des gueux, qui ne survit pas au premier numéro, et un « Parti préhistorique » destiné à ridiculiser les partis. Il lit Bakounine, Proudhon, Kropotkine, écrit dans Le Libertaire sous des pseudonymes — Géo Cédille, Charles Brenns, Pépin Cadavre. En 1946, il hérite du piano de sa tante et ressent ses premières douleurs aux reins.

En 1947, il publie à compte d'auteur un roman, La Lune écoute aux portes, et rencontre Joha Heiman, une Estonienne de neuf ans son aînée qui habite à quelques mètres. Il l'appelle « la Blonde Chenille », ou « Püppchen », petite poupée. Ils ne se marieront jamais, ne vivront jamais ensemble, et elle sera enterrée à ses côtés. C'est pour elle qu'il écrira plus tard J'ai rendez-vous avec vous, Saturne, La Non-Demande en mariage et Je me suis fait tout petit.

Ses chansons sont prêtes, ou presque. En 1951, le chansonnier Jacques Grello l'écoute, lui offre sa propre guitare et lui conseille de s'accompagner de cet instrument plutôt que du piano. Brassens, qui ne se sent pas chanteur, se produit dans des cinémas entre deux films, avec Le Parapluie, Chanson pour l'Auvergnat et Le Gorille. Le trac le paralyse : il sue, il tremble, il voudrait seulement que d'autres chantent ses textes.

Le 24 janvier 1952, deux amis journalistes lui obtiennent une audition chez Patachou, dans son cabaret de Montmartre. Au bout de quelques chansons, elle est conquise. Le contrebassiste de son orchestre, Pierre Nicolas, l'accompagne spontanément — il restera à ses côtés près de trente ans. Le 9 mars, Jacques Canetti, directeur artistique chez Philips, vient l'écouter et le fait signer. France-Soir titre : « Patachou a découvert un poète ! »

Le 19 mars 1952, Brassens enregistre Le Gorille et Le Mauvais Sujet repenti à la salle Pleyel. Certains collaborateurs de Philips sont offusqués par Le Gorille et refusent de le voir sortir sous leur label : le disque paraîtra chez Polydor, dont Philips détient la licence. D'avril à novembre, neuf chansons sortent en 78 tours. Le Parapluie est remarqué par Jacques Becker, qui l'utilise dans Rue de l'Estrapade.

En avril 1952, il chante La Mauvaise Réputation à l'Alhambra, pour sa première émission de télévision. L'été, il part en tournée avec Patachou et Les Frères Jacques ; à la rentrée, il est engagé aux Trois Baudets, où Hécatombe et Le Gorille scandalisent les uns et ravissent les autres. Le bouche-à-oreille fait le reste. En février 1953, il passe à Bobino, « l'usine » à quatre pas de chez lui ; en octobre, il y est en tête d'affiche. Son premier album paraît cette année-là.

Le Paris de ces années-là vit une renaissance de la chanson dite « à texte ». Les cabarets de la rive gauche et de Montmartre — les Trois Baudets, Chez Patachou, le Caveau — font entendre des auteurs qui écrivent eux-mêmes leurs textes, refusent les refrains fabriqués et parlent de la vie ordinaire. Brassens arrive dans ce monde sans ambition de carrière, avec un répertoire déjà écrit et une conception très haute du métier : pour lui, une chanson est un texte et une mélodie qui doivent tenir ensemble, sans que l'un serve de prétexte à l'autre.

La Mauvaise Réputation est la chanson qui donne son nom au premier disque, et elle dit tout de sa position : un homme tranquille dans un village, qui refuse de suivre les autres, de défiler le 14 Juillet, de laisser faire la justice des braves gens. « Les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux. » Le refrain monte d'un cran à chaque couplet : tout le monde médit, montre du doigt, se rue, et finira par venir le voir pendu. Seuls les muets, les manchots, les culs-de-jatte et les aveugles ne lui feront pas de mal.

La chanson est interdite d'antenne à la RTF dès sa sortie. Ce n'est pas une profession de foi politique : c'est la description d'un anticonformisme ordinaire, celui d'un homme qui préfère son « lit douillet » à la musique qui marche au pas. Brassens y mêle les registres, le parler « cul-terreux » et le mot « coi », Jérémie et les chemins qui ne mènent pas à Rome. En quatre couplets, il a déjà trouvé sa voix : celle d'un homme seul qui regarde la communauté avec ironie, sans jamais la haïr.

Le Gorille est l'autre bombe du premier disque. Des femmes admirent l'anatomie d'un gorille en cage ; la porte s'ouvre, l'animal s'échappe, toutes fuient sauf une centenaire et « un jeune juge en bois brut ». Le gorille choisit le juge, l'emmène dans un maquis et lui fait subir les pires outrages. La chanson est un réquisitoire contre la peine de mort : le juge, au moment suprême, crie « Maman ! » et pleure, comme l'homme qu'il avait condamné le jour même.

Sous la farce, il y a une mécanique très savante : l'imparfait du subjonctif, les rimes riches, le récit qui prend son temps avant de frapper. La censure ne s'y trompe pas : une partie du public la juge obscène, et le scandale accompagne le disque. Brassens, lui, ne cherche pas la provocation pour elle-même ; il raconte une histoire drôle et terrible, et laisse le public en tirer ce qu'il veut. C'est cette distance qui fera sa force.

Le scandale, en 1952, est un moteur autant qu'un obstacle. Les radios d'État se méfient, une partie du public s'indigne, mais les salles sont pleines et les disques se vendent. Brassens apprend vite que la censure ne fait pas taire une chanson : elle la transforme en événement. Il n'en tirera aucune posture de martyr ; il continuera d'écrire ce qui lui plaît, avec la même politesse ironique, et laissera les censeurs à leurs commissions.

Il y a chez Brassens un goût des poètes qui ne se démentira jamais. Le Petit Cheval est la mise en musique d'un poème de Paul Fort, La Complainte du petit cheval blanc, paru en 1910 dans les Ballades du beau hasard. Un cheval courageux meurt dans un paysage de mauvais temps, « sans voir le beau temps », « sans voir le printemps ». La chanson figure sur le premier 33 tours, en troisième position, et elle donne le ton de ce que Brassens fera toute sa vie : mettre sa voix et sa guitare au service de textes qui ne sont pas de lui.

La musique imite le trot de l'animal, et la simplicité du refrain cache une méditation sur la mort qui vient trop tôt. C'est un des premiers signes de son rapport aux poètes : Villon, Hugo, Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort, Antoine Pol, Théodore de Banville, Lamartine, Aragon. Il ne les « adapte » pas au sens commercial ; il les chante comme s'ils étaient des chansons populaires, et souvent le public croit que les textes sont de lui.

Sa méthode de composition est artisanale et secrète. Il part du texte, le scande, cherche la mélodie au piano, puis la transcrit pour la guitare, qu'il ne maîtrise pas en virtuose mais dont il a fait sa voix seconde. Il retouche sans fin, change un mot, déplace une rime, jusqu'à ce que la chanson tienne debout toute seule. Cette lenteur explique la densité de ses textes : chez lui, rien n'est là pour remplir, chaque syllabe a été pesée.

Les Amoureux des bancs publics vient de la même veine tendre et moqueuse. D'abord intitulée Bancs publics, la chanson sort en 45 tours en 1953 et sur le 33 tours Le Vent en novembre de la même année. Elle serait inspirée d'un roman de Jeanne Ramel-Cals, Amours en province, où Brassens a souligné les passages sur les jardins publics et les couples sur les bancs. Il y a dans ces vers une bienveillance qui tranche avec la satire du village : les amoureux s'embrassent, les passants commentent, et le poète prend leur parti.

Patachou l'enregistre dès 1953, et le titre s'imposera définitivement sur les disques de Brassens à partir de 1965. La chanson est un petit théâtre de rue : les amoureux n'ont rien, ni argent ni maison, seulement un banc et le droit de s'aimer devant les autres. Brassens ne se moque pas d'eux ; il se moque de ceux qui les regardent. C'est une distinction qu'il fera toute sa vie : la moquerie pour les puissants, la tendresse pour les modestes.

Autour de lui, une génération de la chanson française se cherche : Jacques Brel arrive aux Trois Baudets en 1953, Léo Ferré chante déjà ses propres textes, Barbara passe de la rue à la scène. Jacques Canetti, qui a signé Brassens, fait circuler ces artistes entre les mêmes petites salles et les mêmes émissions de radio. Brassens n'aime pas les manifestes et les groupes, mais il appartient de fait à cette famille : celle des auteurs-compositeurs-interprètes qui ont fait de la chanson un art littéraire sans renoncer au public populaire.

En 1954, il enregistre Chanson pour l'Auvergnat, le 28 octobre, pour l'album Les Sabots d'Hélène, paru en décembre. C'est une fable : un homme qui n'a rien reçoit du pain et du vin d'un Auvergnat, un lit d'une hôtesse, un sourire d'une femme, et il jure de ne jamais l'oublier. Brassens a lié la chanson à son séjour chez Marcel et Jeanne Planche, impasse Florimont ; d'autres sources parlent d'un cafetier du Cantal, Louis Cambon, ou de « l'insurrection de la bonté » de l'abbé Pierre pendant l'hiver 1954. Peu importe l'anecdote exacte : la chanson parle de la dette morale envers ceux qui vous ont accueilli.

La leçon de la fable est simple et sans morale appuyée : donner sans compter, recevoir sans oublier. Brassens l'a appliquée à sa manière : en 1955, il achète la maison des Planche et celle d'à côté, fait installer l'eau et l'électricité, et la leur offre. Il continuera de vivre là, comme avant. Ce n'est pas de la générosité spectaculaire ; c'est la même discrétion que dans la chanson, où la reconnaissance n'a pas besoin d'être clamée.

Cette année 1954 est aussi celle où le disque devient une affaire sérieuse : l'album Les Sabots d'Hélène sort en décembre, avec Chanson pour l'Auvergnat, Les Sabots d'Hélène et d'autres titres déjà connus en 78 tours. Pierre Nicolas est à la contrebasse, et bientôt Barthélémy Rosso à la guitare soliste. Ce son dépouillé — une voix, une guitare, une contrebasse — deviendra la signature de Brassens, au point qu'on oubliera presque qu'il a d'abord été refusé par les maisons de disques.

Les années 1954-1958 sont celles de l'installation. L'Olympia en 1954, avec Pierre Nicolas à la contrebasse ; Onténiente qui prend en main ses affaires, devient « Gibraltar » et crée avec lui les Éditions 57 ; les tournées en Suisse, à Rome, en Belgique, en Afrique du Nord ; Europe 1, qui diffuse ce que les radios d'État interdisent ; le moulin de la Bonde, à Crespières, acheté en 1958 pour recevoir les copains. Il cesse peu à peu les cabarets pour alterner Bobino et l'Olympia.

Je me suis fait tout petit, en mars 1956, est l'autre visage du personnage. L'ours mal léché, l'homme à la pipe et à la moustache, se met à genoux devant une femme : « Je me suis fait tout petit devant une poupée. » La chanson est pour Joha Heiman, la « Blonde Chenille » de l'impasse voisine. Il y a là une vulnérabilité que ses chansons politiques ou satiriques cachent souvent, et qui explique pourquoi tant de gens se sont reconnus en lui.

Joha Heiman était née à Tallinn en 1911, arrivée à Paris on ne sait trop comment, et elle est restée sa compagne sans jamais être sa femme. Ils ne cohabitent pas, ne se marient pas, et pourtant il lui écrit certaines de ses plus belles chansons d'amour. Elle meurt en 1999 et est enterrée avec lui à Sète. Le couple improbable — le chanteur célèbre et la femme discrète — est une des clés de l'homme : chez Brassens, l'amour n'est jamais un spectacle.

Le Pornographe paraît en novembre 1958, en ouverture du sixième album. Un pornographe prend la parole et défend son métier, son droit d'écrire et de montrer, face à ceux qui veulent censurer au nom des bonnes mœurs. La chanson est une charge contre l'hypocrisie : les censeurs sont souvent les premiers à consommer ce qu'ils interdisent. Brassens, qui a connu la RTF et les protestations autour du Gorille, sait de quoi il parle.

La chanson n'est pas une apologie de la pornographie ; c'est une défense de la liberté de parole, avec la distance ironique qu'il met dans presque tout. Le pornographe est un personnage de théâtre, un double grotesque, et son plaidoyer finit par dire quelque chose de très sérieux : censurer les mots ne supprime ni le désir ni la violence. Brassens restera toute sa vie un libertaire méfiant envers toutes les autorités, y compris celles qui parlent au nom de la morale.

L'album de 1958 arrive après six ans de carrière et une série de procès avec la censure : La Mauvaise Réputation interdite à la RTF, Le Gorille refusé par Philips, les protestations autour d'Hécatombe. Le pornographe est une manière de répondre sans sermon : il prend le masque du personnage que les bien-pensants détestent, et il lui donne les arguments de la liberté. C'est une tactique de théâtre, pas un programme ; Brassens ne défend pas la pornographie, il défend le droit de ne pas être jugé par des censeurs.

L'année 1962 est un tournant douloureux. En avril, il fête ses dix ans de carrière à Bobino. En décembre, il doit assurer une série à l'Olympia avec Nana Mouskouri malgré une crise de coliques néphrétiques : une ambulance l'attend chaque soir. Le 31 décembre, sa mère meurt. Il part pour Sète, puis rejoint Marseille pour chanter à l'Alcazar, et dit : « Pour la première fois, ce soir, elle me voit chanter. » Il ne retournera plus à l'Olympia.

En 1963, Les Trompettes de la renommée reçoit le prix Vincent Scotto, et Brassens entre dans la collection Poètes d'aujourd'hui chez Seghers — à condition que le texte soit écrit par son ancien professeur, Alphonse Bonnafé. Un coffret, Dix ans de Brassens, paraît ; l'Académie Charles-Cros le récompense. En janvier 1964, il est opéré des reins, puis remonte sur la scène de Bobino en septembre. L'année suivante, Les Deux Oncles — où il renvoie dos à dos les deux camps de la Seconde Guerre mondiale — lui vaut des inimitiés dans son propre public.

En 1964 paraît l'album Les Copains d'abord, et la chanson qui l'ouvre devient immédiatement un hymne. Elle a été écrite pour le film d'Yves Robert, Les Copains, sorti en 1965 ; Brassens créait très peu sur commande, mais Yves Robert était un ami. La chanson raconte un bateau, des marins, une bande de copains fidèles, et elle a été légèrement accélérée au mixage, à la demande du réalisateur, pour lui donner plus de swing.

« Non, ce n'était pas le radeau de la Méduse, ce bateau » : la négation est une pirouette, et derrière la blague il y a une véritable éthique de l'amitié. Brassens l'a vécue au moulin de Crespières, où il recevait ses amis de Sète, ceux de Basdorf, les anarchistes du Libertaire, Brel, Lino Ventura, Raymond Devos, Boby Lapointe. « Les copains d'abord » n'est pas un slogan de chanson : c'est une description de sa vie sociale, une bande sans hiérarchie, sans programme, sans autre but que d'être ensemble.

Le succès de la chanson rejaillit sur tout le reste : les ventes du premier album remontent, et Bobino fait salle comble pendant l'hiver 1964-1965, avec Barbara, Serge Lama, Michèle Arnaud, Brigitte Fontaine ou Boby Lapointe en alternance. Brassens, peu amateur de mondanités, accepte pourtant de remplir ces salles parce que la scène lui permet de retrouver les copains et de chanter dans l'ordre qu'il veut, sans playback ni mise en scène. Son public vient pour la voix, les textes, et cette manière de ne pas faire semblant.

Les années 1965-1966 sont des années de deuil et de déplacement. Son père meurt le 28 mars 1965, Marcel Planche le 7 mai. En mai 1966, Jeanne, âgée de 75 ans, se remarie avec un homme de trente-sept ans ; contrarié, Brassens quitte l'impasse Florimont, où il vivait depuis vingt-deux ans, pour un duplex près de Denfert-Rochereau. Jacques Brel, son voisin, s'apprête à faire ses adieux à l'Olympia ; Brassens écrit le texte de son programme par amitié.

À l'automne 1966, il se produit au TNP avec Juliette Gréco en première partie. Il y présente Supplique pour être enterré à la plage de Sète et Bulletin de santé, sa réponse aux rumeurs sur son état, puis Le Pluriel, où il proclame : « Bande à part, sacrebleu, c'est ma règle et j'y tiens ! » C'est une période où il refuse les étiquettes, les groupes, les camps — y compris ceux qui voudraient le compter parmi les leurs.

Supplique pour être enterré à la plage de Sète dure plus de sept minutes, ce qui est énorme pour une chanson de 1966. Brassens s'adresse à un « tabellion » — un notaire — pour ajouter un codicille à son testament : quand son âme aura rejoint celles de Gavroche et de Mimi Pinson, il veut qu'on ramène son corps à Sète par le sleeping du Paris-Méditerranée, et qu'on l'enterre dans « un petit trou moelleux » au bord de la plage, le caveau de famille étant plein.

La chanson est un memento mori burlesque, avec des vers d'une beauté classique : « Pauvres rois, pharaons ! Pauvre Napoléon ! » Le poète imagine sa mort en vacances, faisant du pédalo sur la vague, et se moque de la gloire posthume. En 1969, il confiera pourtant que cette histoire d'enterrement lui était complètement égale, qu'il avait écrit cela « pour s'amuser, pour aller aux bains de mer ». La blague n'empêchera pas la réalité : il sera enterré au cimetière Le Py, près de la Corniche.

En juin 1967, l'Académie française lui décerne son Grand Prix de poésie pour l'ensemble de son œuvre, parrainé par Marcel Pagnol et Joseph Kessel. Il en est honoré, mais il proteste : « Je ne pense pas être un poète… Un poète, ça vole quand même un peu plus haut que moi. » La même année, une nouvelle crise l'oblige à interrompre une tournée et à subir une seconde opération des reins. Le 24 octobre, Jeanne meurt à 77 ans.

En janvier 1969, Rock & Folk et RTL réunissent Brassens, Léo Ferré et Jacques Brel autour d'une table : trois monstres sacrés de la chanson française, trois tempéraments, une photo devenue célèbre. Brassens est alors installé dans le 15e arrondissement, il enregistre Heureux qui comme Ulysse pour un film d'Henri Colpi avec Fernandel, et il continue Bobino. Les années 1970 seront plus calmes, plus solitaires, avec la Bretagne et les amis.

En 1970, il achète une maison sur les rives du Trieux, à Lézardrieux, qu'il baptise « Ker Flandry ». Le moulin de Crespières est vendu, et Onténiente vient habiter l'impasse Florimont. Jean Bertola devient son secrétaire artistique et organise ses tournées. En 1971, il compose la musique du Drapeau noir flotte sur la marmite, de Michel Audiard, d'après un roman de René Fallet. En 1972, il retrouve Bobino avec Maxime Le Forestier, Pierre Louki, Philippe Chatel et Marie-Thérèse Orain.

La même année, l'album Fernande contient Mourir pour des idées, réponse aux réactions suscitées par Les Deux Oncles. Le refrain est resté : « Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente. » La chanson s'attaque au fanatisme, à ceux qui « viennent avec leurs gros drapeaux », et refuse de choisir entre les camps. Brassens s'y montre anarchiste et antimilitariste, mais surtout méfiant envers toute doctrine qui demande des sacrifices humains.

C'est l'une de ses rares chansons explicitement politiques, et sa politique tient en une phrase : ne pas mourir pour des idées, surtout quand ce sont les autres qui meurent. Fabrizio De André la traduira en italien, et elle restera comme un antidote à la foi militante. Brassens, lui, continue de chanter ses copains, les femmes, la mort et les petites gens ; il ne demande à personne de le suivre.

Cette cohérence n'est pas un système, c'est une humeur. Le 30 octobre 1972, il participe à une soirée contre la peine de mort au Palais des sports de Paris ; il avait déjà écrit Le Gorille en 1952 et écrira La Messe au pendu en 1976. Sur ce sujet, il n'a jamais varié : l'État n'a pas le droit de tuer, et ceux qui réclament la tête d'un homme ne valent pas mieux que le gorille de la chanson. Quand la peine de mort est abolie, le 9 octobre 1981, il ne lui reste que quelques semaines à vivre.

À partir de 1973, il entame ses dernières tournées françaises. Il passe au théâtre municipal de Sète le 13 avril 1973, entre au Petit Larousse, donne deux récitals à Cardiff en octobre. En 1973 encore, il tourne dans un téléfilm de Jean-Marie Périer, Pourquoi t'as les cheveux blancs…, sur un scénario de René Fallet. Le succès ne l'a pas changé : il continue de refuser les mondanités, de préférer les livres, la marche, la solitude et les amis.

Le 19 octobre 1976, il s'installe à Bobino pour cinq mois. Il présente les chansons de son dernier album, Trompe-la-mort, accompagné par le guitariste Joël Favreau. « C'est pas demain la veille, bon Dieu, de mes adieux », chante-t-il. Le 20 mars 1977, jour de la dernière, personne ne sait que c'est la fin : il ne foulera plus jamais les planches de son music-hall préféré.

Il n'arrête pas la musique pour autant. En 1979, il enregistre un disque où ses chansons sont arrangées en jazz, avec des musiciens prestigieux ; la même année, il prête sa voix à La Chanson du hérisson dans le conte musical Émilie Jolie de Philippe Chatel. En 1980, il chante pour Perce-neige, l'association de son ami Lino Ventura, des chansons de sa jeunesse. Ce sont des projets d'amitié plus que de carrière, et ils disent beaucoup de sa manière de travailler : il accepte volontiers ce qui le relie aux autres, et refuse ce qui le met en vitrine.

Les douleurs abdominales deviennent de plus en plus vives. Un cancer de l'intestin est diagnostiqué. Il est opéré à Montpellier en novembre 1980, puis à l'hôpital américain de Paris ; une rémission lui permet de passer l'été 1981 dans la propriété de son chirurgien, à Saint-Gély-du-Fesc, avant de revenir à Paris puis à Lézardrieux. Il a près de quinze chansons prêtes et quinze autres en gestation ; il envisage de les enregistrer, mais n'en aura pas le temps.

Georges Brassens meurt le 29 octobre 1981, à 23 h 15, quelques jours après son soixantième anniversaire. Il est enterré le 31 octobre dans le caveau familial du cimetière Le Py, à Sète, près de la plage de la Corniche qu'il avait chantée. Le 9 octobre 1981, la peine de mort avait été abolie en France — une cause qu'il avait défendue toute sa vie, avec Le Gorille et La Messe au pendu. Joha Heiman le rejoint en 1999.

Aujourd'hui, entre 50 000 et 80 000 personnes viennent chaque année sur sa tombe, près de la plage de la Corniche. Le paradoxe est à la mesure de l'homme : un libertaire dont la tombe porte une croix, un anticlérical dont les chansons parlent du ciel, un homme qui disait ne pas être poète et dont les vers sont appris par cœur dans les écoles.

Son œuvre compte plus de deux cents chansons. Il a mis en musique Villon, Hugo, Verlaine, Jammes, Fort, Pol, Banville, Lamartine, Aragon ; il a écrit des chansons d'amour, des fables, des satires, des portraits de voyous et de saints. Il a imposé une manière de chanter la langue française : pas de vibrato, pas d'effets, une voix qui parle plus qu'elle ne chante, une guitare qui accompagne au plus près. Et il n'a jamais appris le solfège.

Il forme avec Jacques Brel, Léo Ferré et Jean Ferrat ce qu'on a appelé l'âge d'or de la chanson française, mais il n'a jamais voulu en être le porte-drapeau. Il préférait l'impasse Florimont, le moulin de Crespières, la maison de Lézardrieux, les copains et les livres. Il fuyait les honneurs, les émissions, les voyages officiels ; il est pourtant devenu une voix nationale, reprise par des générations de chanteurs, de Renaud à Maxime Le Forestier.

Les reprises n'ont jamais cessé : Les Copains d'abord a été chantée par Renée Claude, Maxime Le Forestier, Michel Jonasz ou The Divine Comedy, et ses chansons circulent dans les écoles, les chorales, les cabarets et les disques hommages. En 2021, pour le centenaire de sa naissance, les rééditions, les livres et les concerts se sont multipliés — preuve que l'œuvre ne dépend pas de la nostalgie de ses contemporains. Un public qui n'a jamais connu l'homme continue de reprendre ses textes, parce qu'ils parlent de choses simples : l'amitié, l'injustice, l'amour, la mort.

La « mauvaise réputation » qu'il chantait en 1952 était une blague et une vérité. Brassens n'a jamais suivi la route des autres : ni celle de l'école, ni celle de l'armée, ni celle du show-business, ni celle des partis. Il a suivi celle des chansons, avec une exigence de métier et une liberté de ton qui n'ont pas pris une ride. Sète, la mer, la moustache, la pipe, la guitare : l'image est devenue un lieu commun, mais derrière l'image il reste une œuvre, et une voix qui continue de parler à ceux qui l'écoutent.

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summary: Le poète moustachu de Sète a mis la langue française en chanson, des poèmes de Villon à ceux de Paul Fort. Voici l'histoire d'un homme qui préférait les copains, les livres et la liberté aux honneurs.
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  - artist: Georges Brassens
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Georges Charles Brassens naît le 22 octobre 1921 au 54 de la rue de l'Hospice, dans un quartier populaire du port de Cette — la ville ne s'écrira Sète qu'à partir de 1928, et ce changement d'orthographe lui inspirera plus tard une strophe de *Jeanne Martin*. La maison est pleine : sa mère Elvira, son père Jean-Louis, sa demi-sœur Simone, les grands-parents. Son père est entrepreneur de maçonnerie, comme les siens avant lui. Le port, les barques, les accents italiens et espagnols, l'odeur du poisson : c'est le décor de ses premières années, et il n'en sortira jamais tout à fait.

Ses parents ne se ressemblent pas. Elvira, dont la famille vient de la Basilicate, est une catholique fervente ; Jean-Louis est un libre-penseur, anticlérical, qui refuse d'assister à la communion de son fils. Ce qui les réunit, c'est la chanson : on chante à table, on écoute le gramophone, Mireille, Tino Rossi, Ray Ventura et ses Collégiens. Georges grandit entre une mère qui prie et un père qui plaisante, entre l'église et la laïque, et il apprendra à vivre dans cet écart.

Sa scolarité est celle d'un rêveur. À quatre ans, il entre chez les sœurs de Saint-Vincent, puis à l'école communale à la demande de son père, et au collège à douze ans. Ses carnets ne sont pas bons, et sa mère, pour le punir, lui refuse des cours de musique. Il ne saura jamais le solfège — ce qui ne l'empêchera pas d'écrire des mélodies toute sa vie, à l'oreille, en s'accompagnant.

En 1936, un professeur de français change tout : Alphonse Bonnafé, que les élèves surnomment « le Boxeur ». Il lit les vers du gamin, ne se moque pas, lui conseille plus de rigueur, lui apprend la versification et le goût de la rime. Brassens dira plus tard : « On était des brutes, on s'est mis à aimer les poètes. » À la poésie s'ajoute le jazz entendu à la TSF, et Charles Trenet, qui conjugue tout ce qu'il aime : la fantaisie, la langue, le rythme.

À seize ans, en 1938, il dérape. Avec sa bande, il commet quelques larcins, vole une bague et un bracelet à sa sœur ; la ville s'émeut, la police arrête les coupables, le scandale éclate. Son père vient le chercher au poste sans un reproche. Cette indulgence le marquera plus qu'une punition : il parlera d'une leçon qui l'a aidé à se construire, et fera de cet épisode une chanson, *Les Quatre Bacheliers*, qu'il ne chantera qu'après la mort de son père. L'affaire se solde en 1939 par une peine de prison avec sursis.

La guerre arrive. Il refuse de devenir maçon auprès de son père, et obtient de quitter Sète, où sa réputation est ternie, pour tenter sa chance à Paris. En février 1940, il est hébergé chez sa tante Antoinette, dans le 14e arrondissement. Il travaille comme manœuvre chez Renault, mais l'usine de Billancourt est bombardée en juin, l'armée allemande entre dans Paris, c'est l'exode. Il rentre à Sète, puis revient dans un Paris occupé, décidé à ne plus travailler pour l'occupant.

Il passe alors ses journées à la bibliothèque du quartier. Il lit Villon, Baudelaire, Verlaine, Hugo, apprend la versification, se découvre une culture littéraire qui ne le quittera plus. Il écrit des recueils — *Les Couleurs vagues*, *Des coups d'épée dans l'eau*, *À la venvole* — et ce dernier, publié en 1942 grâce à l'argent de ses proches, laisse déjà voir son anarchisme. Parmi ceux qui l'aident : une couturière amie de sa tante, Jeanne Planche, qui aime ses chansons.

En février 1943, le STO l'envoie en Allemagne. Le 8 mars, il est gare de l'Est, direction le camp de travail de Basdorf, près de Berlin, où il travaille dans une usine de moteurs d'avion BMW. Là-bas, il lit, écrit des chansons pour ses compagnons, se lie avec André Larue, René Iskin, et surtout Pierre Onténiente, le bibliothécaire du camp. Ces amitiés dureront toute sa vie — Onténiente deviendra son secrétaire et son imprésario, surnommé « Gibraltar ».

En mars 1944, une permission pour maladie grave lui permet de rentrer en France. Il ne repartira pas : considéré comme déserteur, il doit se cacher. Jeanne Planche, de trente ans son aînée, l'accueille avec son mari Marcel au 9, impasse Florimont, dans le 14e. Une maison minuscule, sans gaz, sans électricité, sans tout-à-l'égout, avec une cour pleine d'animaux. Il y restera vingt-deux ans. « J'y étais bien, dira-t-il, et j'ai gardé, depuis, un sens de l'inconfort tout à fait exceptionnel. »

La fin de la guerre ne change pas grand-chose à ses habitudes. Il reste chez les Planche, reprend la bibliothèque, écrit. Avec ses amis de Basdorf, il monte un journal anarchiste, *Le Cri des gueux*, qui ne survit pas au premier numéro, et un « Parti préhistorique » destiné à ridiculiser les partis. Il lit Bakounine, Proudhon, Kropotkine, écrit dans *Le Libertaire* sous des pseudonymes — Géo Cédille, Charles Brenns, Pépin Cadavre. En 1946, il hérite du piano de sa tante et ressent ses premières douleurs aux reins.

En 1947, il publie à compte d'auteur un roman, *La Lune écoute aux portes*, et rencontre Joha Heiman, une Estonienne de neuf ans son aînée qui habite à quelques mètres. Il l'appelle « la Blonde Chenille », ou « Püppchen », petite poupée. Ils ne se marieront jamais, ne vivront jamais ensemble, et elle sera enterrée à ses côtés. C'est pour elle qu'il écrira plus tard *J'ai rendez-vous avec vous*, *Saturne*, *La Non-Demande en mariage* et *Je me suis fait tout petit*.

Ses chansons sont prêtes, ou presque. En 1951, le chansonnier Jacques Grello l'écoute, lui offre sa propre guitare et lui conseille de s'accompagner de cet instrument plutôt que du piano. Brassens, qui ne se sent pas chanteur, se produit dans des cinémas entre deux films, avec *Le Parapluie*, *Chanson pour l'Auvergnat* et *Le Gorille*. Le trac le paralyse : il sue, il tremble, il voudrait seulement que d'autres chantent ses textes.

Le 24 janvier 1952, deux amis journalistes lui obtiennent une audition chez Patachou, dans son cabaret de Montmartre. Au bout de quelques chansons, elle est conquise. Le contrebassiste de son orchestre, Pierre Nicolas, l'accompagne spontanément — il restera à ses côtés près de trente ans. Le 9 mars, Jacques Canetti, directeur artistique chez Philips, vient l'écouter et le fait signer. *France-Soir* titre : « Patachou a découvert un poète ! »

Le 19 mars 1952, Brassens enregistre *Le Gorille* et *Le Mauvais Sujet repenti* à la salle Pleyel. Certains collaborateurs de Philips sont offusqués par *Le Gorille* et refusent de le voir sortir sous leur label : le disque paraîtra chez Polydor, dont Philips détient la licence. D'avril à novembre, neuf chansons sortent en 78 tours. *Le Parapluie* est remarqué par Jacques Becker, qui l'utilise dans *Rue de l'Estrapade*.

En avril 1952, il chante *La Mauvaise Réputation* à l'Alhambra, pour sa première émission de télévision. L'été, il part en tournée avec Patachou et Les Frères Jacques ; à la rentrée, il est engagé aux Trois Baudets, où *Hécatombe* et *Le Gorille* scandalisent les uns et ravissent les autres. Le bouche-à-oreille fait le reste. En février 1953, il passe à Bobino, « l'usine » à quatre pas de chez lui ; en octobre, il y est en tête d'affiche. Son premier album paraît cette année-là.

Le Paris de ces années-là vit une renaissance de la chanson dite « à texte ». Les cabarets de la rive gauche et de Montmartre — les Trois Baudets, Chez Patachou, le Caveau — font entendre des auteurs qui écrivent eux-mêmes leurs textes, refusent les refrains fabriqués et parlent de la vie ordinaire. Brassens arrive dans ce monde sans ambition de carrière, avec un répertoire déjà écrit et une conception très haute du métier : pour lui, une chanson est un texte et une mélodie qui doivent tenir ensemble, sans que l'un serve de prétexte à l'autre.

*La Mauvaise Réputation* est la chanson qui donne son nom au premier disque, et elle dit tout de sa position : un homme tranquille dans un village, qui refuse de suivre les autres, de défiler le 14 Juillet, de laisser faire la justice des braves gens. « Les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux. » Le refrain monte d'un cran à chaque couplet : tout le monde médit, montre du doigt, se rue, et finira par venir le voir pendu. Seuls les muets, les manchots, les culs-de-jatte et les aveugles ne lui feront pas de mal.

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La chanson est interdite d'antenne à la RTF dès sa sortie. Ce n'est pas une profession de foi politique : c'est la description d'un anticonformisme ordinaire, celui d'un homme qui préfère son « lit douillet » à la musique qui marche au pas. Brassens y mêle les registres, le parler « cul-terreux » et le mot « coi », Jérémie et les chemins qui ne mènent pas à Rome. En quatre couplets, il a déjà trouvé sa voix : celle d'un homme seul qui regarde la communauté avec ironie, sans jamais la haïr.

*Le Gorille* est l'autre bombe du premier disque. Des femmes admirent l'anatomie d'un gorille en cage ; la porte s'ouvre, l'animal s'échappe, toutes fuient sauf une centenaire et « un jeune juge en bois brut ». Le gorille choisit le juge, l'emmène dans un maquis et lui fait subir les pires outrages. La chanson est un réquisitoire contre la peine de mort : le juge, au moment suprême, crie « Maman ! » et pleure, comme l'homme qu'il avait condamné le jour même.

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Sous la farce, il y a une mécanique très savante : l'imparfait du subjonctif, les rimes riches, le récit qui prend son temps avant de frapper. La censure ne s'y trompe pas : une partie du public la juge obscène, et le scandale accompagne le disque. Brassens, lui, ne cherche pas la provocation pour elle-même ; il raconte une histoire drôle et terrible, et laisse le public en tirer ce qu'il veut. C'est cette distance qui fera sa force.

Le scandale, en 1952, est un moteur autant qu'un obstacle. Les radios d'État se méfient, une partie du public s'indigne, mais les salles sont pleines et les disques se vendent. Brassens apprend vite que la censure ne fait pas taire une chanson : elle la transforme en événement. Il n'en tirera aucune posture de martyr ; il continuera d'écrire ce qui lui plaît, avec la même politesse ironique, et laissera les censeurs à leurs commissions.

Il y a chez Brassens un goût des poètes qui ne se démentira jamais. *Le Petit Cheval* est la mise en musique d'un poème de Paul Fort, *La Complainte du petit cheval blanc*, paru en 1910 dans les *Ballades du beau hasard*. Un cheval courageux meurt dans un paysage de mauvais temps, « sans voir le beau temps », « sans voir le printemps ». La chanson figure sur le premier 33 tours, en troisième position, et elle donne le ton de ce que Brassens fera toute sa vie : mettre sa voix et sa guitare au service de textes qui ne sont pas de lui.

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La musique imite le trot de l'animal, et la simplicité du refrain cache une méditation sur la mort qui vient trop tôt. C'est un des premiers signes de son rapport aux poètes : Villon, Hugo, Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort, Antoine Pol, Théodore de Banville, Lamartine, Aragon. Il ne les « adapte » pas au sens commercial ; il les chante comme s'ils étaient des chansons populaires, et souvent le public croit que les textes sont de lui.

Sa méthode de composition est artisanale et secrète. Il part du texte, le scande, cherche la mélodie au piano, puis la transcrit pour la guitare, qu'il ne maîtrise pas en virtuose mais dont il a fait sa voix seconde. Il retouche sans fin, change un mot, déplace une rime, jusqu'à ce que la chanson tienne debout toute seule. Cette lenteur explique la densité de ses textes : chez lui, rien n'est là pour remplir, chaque syllabe a été pesée.

*Les Amoureux des bancs publics* vient de la même veine tendre et moqueuse. D'abord intitulée *Bancs publics*, la chanson sort en 45 tours en 1953 et sur le 33 tours *Le Vent* en novembre de la même année. Elle serait inspirée d'un roman de Jeanne Ramel-Cals, *Amours en province*, où Brassens a souligné les passages sur les jardins publics et les couples sur les bancs. Il y a dans ces vers une bienveillance qui tranche avec la satire du village : les amoureux s'embrassent, les passants commentent, et le poète prend leur parti.

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Patachou l'enregistre dès 1953, et le titre s'imposera définitivement sur les disques de Brassens à partir de 1965. La chanson est un petit théâtre de rue : les amoureux n'ont rien, ni argent ni maison, seulement un banc et le droit de s'aimer devant les autres. Brassens ne se moque pas d'eux ; il se moque de ceux qui les regardent. C'est une distinction qu'il fera toute sa vie : la moquerie pour les puissants, la tendresse pour les modestes.

Autour de lui, une génération de la chanson française se cherche : Jacques Brel arrive aux Trois Baudets en 1953, Léo Ferré chante déjà ses propres textes, Barbara passe de la rue à la scène. Jacques Canetti, qui a signé Brassens, fait circuler ces artistes entre les mêmes petites salles et les mêmes émissions de radio. Brassens n'aime pas les manifestes et les groupes, mais il appartient de fait à cette famille : celle des auteurs-compositeurs-interprètes qui ont fait de la chanson un art littéraire sans renoncer au public populaire.

En 1954, il enregistre *Chanson pour l'Auvergnat*, le 28 octobre, pour l'album *Les Sabots d'Hélène*, paru en décembre. C'est une fable : un homme qui n'a rien reçoit du pain et du vin d'un Auvergnat, un lit d'une hôtesse, un sourire d'une femme, et il jure de ne jamais l'oublier. Brassens a lié la chanson à son séjour chez Marcel et Jeanne Planche, impasse Florimont ; d'autres sources parlent d'un cafetier du Cantal, Louis Cambon, ou de « l'insurrection de la bonté » de l'abbé Pierre pendant l'hiver 1954. Peu importe l'anecdote exacte : la chanson parle de la dette morale envers ceux qui vous ont accueilli.

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La leçon de la fable est simple et sans morale appuyée : donner sans compter, recevoir sans oublier. Brassens l'a appliquée à sa manière : en 1955, il achète la maison des Planche et celle d'à côté, fait installer l'eau et l'électricité, et la leur offre. Il continuera de vivre là, comme avant. Ce n'est pas de la générosité spectaculaire ; c'est la même discrétion que dans la chanson, où la reconnaissance n'a pas besoin d'être clamée.

Cette année 1954 est aussi celle où le disque devient une affaire sérieuse : l'album *Les Sabots d'Hélène* sort en décembre, avec *Chanson pour l'Auvergnat*, *Les Sabots d'Hélène* et d'autres titres déjà connus en 78 tours. Pierre Nicolas est à la contrebasse, et bientôt Barthélémy Rosso à la guitare soliste. Ce son dépouillé — une voix, une guitare, une contrebasse — deviendra la signature de Brassens, au point qu'on oubliera presque qu'il a d'abord été refusé par les maisons de disques.

Les années 1954-1958 sont celles de l'installation. L'Olympia en 1954, avec Pierre Nicolas à la contrebasse ; Onténiente qui prend en main ses affaires, devient « Gibraltar » et crée avec lui les Éditions 57 ; les tournées en Suisse, à Rome, en Belgique, en Afrique du Nord ; Europe 1, qui diffuse ce que les radios d'État interdisent ; le moulin de la Bonde, à Crespières, acheté en 1958 pour recevoir les copains. Il cesse peu à peu les cabarets pour alterner Bobino et l'Olympia.

*Je me suis fait tout petit*, en mars 1956, est l'autre visage du personnage. L'ours mal léché, l'homme à la pipe et à la moustache, se met à genoux devant une femme : « Je me suis fait tout petit devant une poupée. » La chanson est pour Joha Heiman, la « Blonde Chenille » de l'impasse voisine. Il y a là une vulnérabilité que ses chansons politiques ou satiriques cachent souvent, et qui explique pourquoi tant de gens se sont reconnus en lui.

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Joha Heiman était née à Tallinn en 1911, arrivée à Paris on ne sait trop comment, et elle est restée sa compagne sans jamais être sa femme. Ils ne cohabitent pas, ne se marient pas, et pourtant il lui écrit certaines de ses plus belles chansons d'amour. Elle meurt en 1999 et est enterrée avec lui à Sète. Le couple improbable — le chanteur célèbre et la femme discrète — est une des clés de l'homme : chez Brassens, l'amour n'est jamais un spectacle.

*Le Pornographe* paraît en novembre 1958, en ouverture du sixième album. Un pornographe prend la parole et défend son métier, son droit d'écrire et de montrer, face à ceux qui veulent censurer au nom des bonnes mœurs. La chanson est une charge contre l'hypocrisie : les censeurs sont souvent les premiers à consommer ce qu'ils interdisent. Brassens, qui a connu la RTF et les protestations autour du *Gorille*, sait de quoi il parle.

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La chanson n'est pas une apologie de la pornographie ; c'est une défense de la liberté de parole, avec la distance ironique qu'il met dans presque tout. Le pornographe est un personnage de théâtre, un double grotesque, et son plaidoyer finit par dire quelque chose de très sérieux : censurer les mots ne supprime ni le désir ni la violence. Brassens restera toute sa vie un libertaire méfiant envers toutes les autorités, y compris celles qui parlent au nom de la morale.

L'album de 1958 arrive après six ans de carrière et une série de procès avec la censure : *La Mauvaise Réputation* interdite à la RTF, *Le Gorille* refusé par Philips, les protestations autour d'*Hécatombe*. Le pornographe est une manière de répondre sans sermon : il prend le masque du personnage que les bien-pensants détestent, et il lui donne les arguments de la liberté. C'est une tactique de théâtre, pas un programme ; Brassens ne défend pas la pornographie, il défend le droit de ne pas être jugé par des censeurs.

L'année 1962 est un tournant douloureux. En avril, il fête ses dix ans de carrière à Bobino. En décembre, il doit assurer une série à l'Olympia avec Nana Mouskouri malgré une crise de coliques néphrétiques : une ambulance l'attend chaque soir. Le 31 décembre, sa mère meurt. Il part pour Sète, puis rejoint Marseille pour chanter à l'Alcazar, et dit : « Pour la première fois, ce soir, elle me voit chanter. » Il ne retournera plus à l'Olympia.

En 1963, *Les Trompettes de la renommée* reçoit le prix Vincent Scotto, et Brassens entre dans la collection *Poètes d'aujourd'hui* chez Seghers — à condition que le texte soit écrit par son ancien professeur, Alphonse Bonnafé. Un coffret, *Dix ans de Brassens*, paraît ; l'Académie Charles-Cros le récompense. En janvier 1964, il est opéré des reins, puis remonte sur la scène de Bobino en septembre. L'année suivante, *Les Deux Oncles* — où il renvoie dos à dos les deux camps de la Seconde Guerre mondiale — lui vaut des inimitiés dans son propre public.

En 1964 paraît l'album *Les Copains d'abord*, et la chanson qui l'ouvre devient immédiatement un hymne. Elle a été écrite pour le film d'Yves Robert, *Les Copains*, sorti en 1965 ; Brassens créait très peu sur commande, mais Yves Robert était un ami. La chanson raconte un bateau, des marins, une bande de copains fidèles, et elle a été légèrement accélérée au mixage, à la demande du réalisateur, pour lui donner plus de swing.

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« Non, ce n'était pas le radeau de la Méduse, ce bateau » : la négation est une pirouette, et derrière la blague il y a une véritable éthique de l'amitié. Brassens l'a vécue au moulin de Crespières, où il recevait ses amis de Sète, ceux de Basdorf, les anarchistes du *Libertaire*, Brel, Lino Ventura, Raymond Devos, Boby Lapointe. « Les copains d'abord » n'est pas un slogan de chanson : c'est une description de sa vie sociale, une bande sans hiérarchie, sans programme, sans autre but que d'être ensemble.

Le succès de la chanson rejaillit sur tout le reste : les ventes du premier album remontent, et Bobino fait salle comble pendant l'hiver 1964-1965, avec Barbara, Serge Lama, Michèle Arnaud, Brigitte Fontaine ou Boby Lapointe en alternance. Brassens, peu amateur de mondanités, accepte pourtant de remplir ces salles parce que la scène lui permet de retrouver les copains et de chanter dans l'ordre qu'il veut, sans playback ni mise en scène. Son public vient pour la voix, les textes, et cette manière de ne pas faire semblant.

Les années 1965-1966 sont des années de deuil et de déplacement. Son père meurt le 28 mars 1965, Marcel Planche le 7 mai. En mai 1966, Jeanne, âgée de 75 ans, se remarie avec un homme de trente-sept ans ; contrarié, Brassens quitte l'impasse Florimont, où il vivait depuis vingt-deux ans, pour un duplex près de Denfert-Rochereau. Jacques Brel, son voisin, s'apprête à faire ses adieux à l'Olympia ; Brassens écrit le texte de son programme par amitié.

À l'automne 1966, il se produit au TNP avec Juliette Gréco en première partie. Il y présente *Supplique pour être enterré à la plage de Sète* et *Bulletin de santé*, sa réponse aux rumeurs sur son état, puis *Le Pluriel*, où il proclame : « Bande à part, sacrebleu, c'est ma règle et j'y tiens ! » C'est une période où il refuse les étiquettes, les groupes, les camps — y compris ceux qui voudraient le compter parmi les leurs.

*Supplique pour être enterré à la plage de Sète* dure plus de sept minutes, ce qui est énorme pour une chanson de 1966. Brassens s'adresse à un « tabellion » — un notaire — pour ajouter un codicille à son testament : quand son âme aura rejoint celles de Gavroche et de Mimi Pinson, il veut qu'on ramène son corps à Sète par le sleeping du Paris-Méditerranée, et qu'on l'enterre dans « un petit trou moelleux » au bord de la plage, le caveau de famille étant plein.

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La chanson est un memento mori burlesque, avec des vers d'une beauté classique : « Pauvres rois, pharaons ! Pauvre Napoléon ! » Le poète imagine sa mort en vacances, faisant du pédalo sur la vague, et se moque de la gloire posthume. En 1969, il confiera pourtant que cette histoire d'enterrement lui était complètement égale, qu'il avait écrit cela « pour s'amuser, pour aller aux bains de mer ». La blague n'empêchera pas la réalité : il sera enterré au cimetière Le Py, près de la Corniche.

En juin 1967, l'Académie française lui décerne son Grand Prix de poésie pour l'ensemble de son œuvre, parrainé par Marcel Pagnol et Joseph Kessel. Il en est honoré, mais il proteste : « Je ne pense pas être un poète… Un poète, ça vole quand même un peu plus haut que moi. » La même année, une nouvelle crise l'oblige à interrompre une tournée et à subir une seconde opération des reins. Le 24 octobre, Jeanne meurt à 77 ans.

En janvier 1969, *Rock & Folk* et RTL réunissent Brassens, Léo Ferré et Jacques Brel autour d'une table : trois monstres sacrés de la chanson française, trois tempéraments, une photo devenue célèbre. Brassens est alors installé dans le 15e arrondissement, il enregistre *Heureux qui comme Ulysse* pour un film d'Henri Colpi avec Fernandel, et il continue Bobino. Les années 1970 seront plus calmes, plus solitaires, avec la Bretagne et les amis.

En 1970, il achète une maison sur les rives du Trieux, à Lézardrieux, qu'il baptise « Ker Flandry ». Le moulin de Crespières est vendu, et Onténiente vient habiter l'impasse Florimont. Jean Bertola devient son secrétaire artistique et organise ses tournées. En 1971, il compose la musique du *Drapeau noir flotte sur la marmite*, de Michel Audiard, d'après un roman de René Fallet. En 1972, il retrouve Bobino avec Maxime Le Forestier, Pierre Louki, Philippe Chatel et Marie-Thérèse Orain.

La même année, l'album *Fernande* contient *Mourir pour des idées*, réponse aux réactions suscitées par *Les Deux Oncles*. Le refrain est resté : « Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente. » La chanson s'attaque au fanatisme, à ceux qui « viennent avec leurs gros drapeaux », et refuse de choisir entre les camps. Brassens s'y montre anarchiste et antimilitariste, mais surtout méfiant envers toute doctrine qui demande des sacrifices humains.

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C'est l'une de ses rares chansons explicitement politiques, et sa politique tient en une phrase : ne pas mourir pour des idées, surtout quand ce sont les autres qui meurent. Fabrizio De André la traduira en italien, et elle restera comme un antidote à la foi militante. Brassens, lui, continue de chanter ses copains, les femmes, la mort et les petites gens ; il ne demande à personne de le suivre.

Cette cohérence n'est pas un système, c'est une humeur. Le 30 octobre 1972, il participe à une soirée contre la peine de mort au Palais des sports de Paris ; il avait déjà écrit *Le Gorille* en 1952 et écrira *La Messe au pendu* en 1976. Sur ce sujet, il n'a jamais varié : l'État n'a pas le droit de tuer, et ceux qui réclament la tête d'un homme ne valent pas mieux que le gorille de la chanson. Quand la peine de mort est abolie, le 9 octobre 1981, il ne lui reste que quelques semaines à vivre.

À partir de 1973, il entame ses dernières tournées françaises. Il passe au théâtre municipal de Sète le 13 avril 1973, entre au *Petit Larousse*, donne deux récitals à Cardiff en octobre. En 1973 encore, il tourne dans un téléfilm de Jean-Marie Périer, *Pourquoi t'as les cheveux blancs…*, sur un scénario de René Fallet. Le succès ne l'a pas changé : il continue de refuser les mondanités, de préférer les livres, la marche, la solitude et les amis.

Le 19 octobre 1976, il s'installe à Bobino pour cinq mois. Il présente les chansons de son dernier album, *Trompe-la-mort*, accompagné par le guitariste Joël Favreau. « C'est pas demain la veille, bon Dieu, de mes adieux », chante-t-il. Le 20 mars 1977, jour de la dernière, personne ne sait que c'est la fin : il ne foulera plus jamais les planches de son music-hall préféré.

Il n'arrête pas la musique pour autant. En 1979, il enregistre un disque où ses chansons sont arrangées en jazz, avec des musiciens prestigieux ; la même année, il prête sa voix à *La Chanson du hérisson* dans le conte musical *Émilie Jolie* de Philippe Chatel. En 1980, il chante pour Perce-neige, l'association de son ami Lino Ventura, des chansons de sa jeunesse. Ce sont des projets d'amitié plus que de carrière, et ils disent beaucoup de sa manière de travailler : il accepte volontiers ce qui le relie aux autres, et refuse ce qui le met en vitrine.

Les douleurs abdominales deviennent de plus en plus vives. Un cancer de l'intestin est diagnostiqué. Il est opéré à Montpellier en novembre 1980, puis à l'hôpital américain de Paris ; une rémission lui permet de passer l'été 1981 dans la propriété de son chirurgien, à Saint-Gély-du-Fesc, avant de revenir à Paris puis à Lézardrieux. Il a près de quinze chansons prêtes et quinze autres en gestation ; il envisage de les enregistrer, mais n'en aura pas le temps.

Georges Brassens meurt le 29 octobre 1981, à 23 h 15, quelques jours après son soixantième anniversaire. Il est enterré le 31 octobre dans le caveau familial du cimetière Le Py, à Sète, près de la plage de la Corniche qu'il avait chantée. Le 9 octobre 1981, la peine de mort avait été abolie en France — une cause qu'il avait défendue toute sa vie, avec *Le Gorille* et *La Messe au pendu*. Joha Heiman le rejoint en 1999.

Aujourd'hui, entre 50 000 et 80 000 personnes viennent chaque année sur sa tombe, près de la plage de la Corniche. Le paradoxe est à la mesure de l'homme : un libertaire dont la tombe porte une croix, un anticlérical dont les chansons parlent du ciel, un homme qui disait ne pas être poète et dont les vers sont appris par cœur dans les écoles.

Son œuvre compte plus de deux cents chansons. Il a mis en musique Villon, Hugo, Verlaine, Jammes, Fort, Pol, Banville, Lamartine, Aragon ; il a écrit des chansons d'amour, des fables, des satires, des portraits de voyous et de saints. Il a imposé une manière de chanter la langue française : pas de vibrato, pas d'effets, une voix qui parle plus qu'elle ne chante, une guitare qui accompagne au plus près. Et il n'a jamais appris le solfège.

Il forme avec Jacques Brel, Léo Ferré et Jean Ferrat ce qu'on a appelé l'âge d'or de la chanson française, mais il n'a jamais voulu en être le porte-drapeau. Il préférait l'impasse Florimont, le moulin de Crespières, la maison de Lézardrieux, les copains et les livres. Il fuyait les honneurs, les émissions, les voyages officiels ; il est pourtant devenu une voix nationale, reprise par des générations de chanteurs, de Renaud à Maxime Le Forestier.

Les reprises n'ont jamais cessé : *Les Copains d'abord* a été chantée par Renée Claude, Maxime Le Forestier, Michel Jonasz ou The Divine Comedy, et ses chansons circulent dans les écoles, les chorales, les cabarets et les disques hommages. En 2021, pour le centenaire de sa naissance, les rééditions, les livres et les concerts se sont multipliés — preuve que l'œuvre ne dépend pas de la nostalgie de ses contemporains. Un public qui n'a jamais connu l'homme continue de reprendre ses textes, parce qu'ils parlent de choses simples : l'amitié, l'injustice, l'amour, la mort.

La « mauvaise réputation » qu'il chantait en 1952 était une blague et une vérité. Brassens n'a jamais suivi la route des autres : ni celle de l'école, ni celle de l'armée, ni celle du show-business, ni celle des partis. Il a suivi celle des chansons, avec une exigence de métier et une liberté de ton qui n'ont pas pris une ride. Sète, la mer, la moustache, la pipe, la guitare : l'image est devenue un lieu commun, mais derrière l'image il reste une œuvre, et une voix qui continue de parler à ceux qui l'écoutent.