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Joy Division — la musique qui tient debout dans le vide
Salford, un concert des Sex Pistols, deux albums et une disparition : comment quatre garçons du nord de l'Angleterre ont inventé le post-punk
Joy Division est un groupe anglais formé à *Salford, près de Manchester, en 1976. Quatre musiciens : Ian Curtis, chanteur, guitariste et parolier ; Bernard Sumner, guitare et claviers ; Peter Hook, basse ; Stephen Morris, batterie. Deux albums, Unknown Pleasures en 1979 et Closer* en 1980, une poignée de singles, et une carrière qui s'arrête le 18 mai 1980, quand Ian Curtis se suicide à vingt-trois ans, la veille du départ pour la première tournée américaine du groupe.
En quatre ans, Joy Division a inventé une manière de jouer qui ne ressemble à rien de ce qui existait avant : une basse qui chante dans les aigus, une guitare qui laisse des trous plutôt que de remplir, une batterie qui suit au lieu de mener, et une voix grave qui récite des images de froid, de pression et de perte de contrôle. Le producteur *Martin Hannett* a donné à tout cela un espace étrange, comme si les morceaux étaient enregistrés dans un hangar vide.
Ce récit suit l'histoire dans l'ordre : le concert fondateur, les premiers groupes et les premiers batteurs, le nom et la polémique, la rencontre avec Tony Wilson et Factory Records, les deux albums, la maladie, la fin, et ce qui reste. Il y a des morceaux de bravoure, des anecdotes peu glorieuses, et une question qui revient sans cesse : que se passe-t-il quand une musique aussi sombre est faite par des gens qui vont bien, ou qui ne vont pas bien, et qu'on ne le sait pas ?
Tout commence par un concert. Le *4 juin 1976, les Sex Pistols jouent au Lesser Free Trade Hall de Manchester, et deux amis d'enfance, Bernard Sumner et Peter Hook, y assistent séparément. Ils en sortent transformés. Sumner dira que les Pistols avaient « détruit le mythe de la rock star, du musicien qui serait une sorte de dieu qu'il faut vénérer ». Le lendemain, Hook emprunte trente-cinq livres* à sa mère pour acheter une basse.
Ils montent un groupe avec *Terry Mason, qui était au concert lui aussi : Sumner achète une guitare, Mason une batterie. Un camarade d'école, Martin Gresty, refuse le poste de chanteur parce qu'il a trouvé un travail à l'usine. Le groupe placarde alors une annonce dans le magasin Virgin Records de Manchester, et Ian Curtis*, qui les connaissait de concerts précédents, répond. Il est engagé sans audition. Sumner expliquera : « Je savais qu'on s'entendrait, et c'est là-dessus qu'on a construit tout le groupe. Si quelqu'un nous plaisait, il était dedans. »
Avant de s'appeler Joy Division, le groupe s'appelle *Warsaw, en référence à Warszawa, un morceau de David Bowie. Le premier concert a lieu le 29 mai 1977* à l'Electric Circus, avec les Buzzcocks, Penetration et le poète John Cooper Clarke. Les critiques de Paul Morley dans le NME et d'Ian Wood dans Sounds leur donnent immédiatement une visibilité nationale. Mason devient manager, et les batteurs défilent : Tony Tabac, puis Steve Brotherdale, qui essaie de faire partir Curtis pour le recruter dans son groupe Panik — il lui fait même passer une audition.
Le groupe le renvoie après les sessions de démo de juillet 1977, à Pennine Sound Studios, à Oldham. La méthode est restée célèbre : sur le chemin du retour, ils s'arrêtent et demandent à Brotherdale d'aller vérifier une roue soi-disant à plat ; quand il descend de la voiture, ils repartent sans lui. En août, une annonce dans la vitrine d'un magasin de musique cherche un batteur : *Stephen Morris* sera le seul à répondre. Deborah Curtis, la femme de Ian, dira qu'il « collait parfaitement », et qu'avec lui Warsaw est devenu une « famille complète ».
Le nom *Joy Division apparaît au début de 1978, pour éviter la confusion avec un groupe punk londonien, Warsaw Pakt. Le nom vient d'un roman de 1953, House of Dolls, où il désigne l'aile d'un camp de concentration nazi réservée à l'esclavage sexuel. C'est un choix qui va coller au groupe pendant toute sa carrière, et qui va alimenter les soupçons : la pochette du premier EP, An Ideal for Living*, porte un dessin de jeunesse hitlérienne, et l'ensemble fait parler.
Les membres s'en expliqueront mal. Hook et Sumner diront qu'ils étaient « intrigués » par le fascisme à l'époque ; Morris, lui, pense que ce flirt avec l'imagerie nazie venait du désir de garder vivant le souvenir des sacrifices de leurs parents et grands-parents pendant la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, les accusations de sympathies néonazies ne faisaient que pousser le groupe à « continuer, parce que c'est le genre de personnes que nous sommes ». Cette ambiguïté n'a jamais été complètement dissipée, et elle fait partie de l'histoire.
Le premier morceau de l'album est aussi le premier geste du groupe : Disorder ouvre Unknown Pleasures sur une basse qui monte et une guitare qui scie, et donne immédiatement le ton de ce que sera Joy Division. Écoutez l'énergie : ce n'est plus du punk, mais ce n'est pas encore du rock gothique. C'est quelque chose entre les deux, et ça n'a pas de nom.
Disorder est un des rares morceaux de l'album où l'on entend encore l'urgence des débuts. La basse de Hook joue dans les aigus, la guitare de Sumner gratte en accords ouverts, et la batterie de Morris avance sans jamais s'installer. C'est une ouverture parfaite : le groupe ne cherche pas à séduire, il installe un climat. À la fin, on ne sait pas si le morceau est joyeux ou sinistre, et c'est probablement l'idée.
Le son de Joy Division doit beaucoup à un homme extérieur au groupe : *Martin Hannett*, producteur rencontré par l'intermédiaire de Factory Records. Hannett ne cherche pas à capter le groupe tel qu'il joue en concert — il veut construire un espace. Il pense que le punk est conservateur parce qu'il refuse d'utiliser le studio pour créer de la profondeur. Il va donc enregistrer chaque fût de batterie séparément, pour éviter les fuites entre les micros, et fabriquer une réverbération qui n'existe pas dans la pièce.
Le résultat déplaît profondément au groupe à l'époque. Unknown Pleasures est enregistré en avril 1979 à *Strawberry Studios*, à Stockport, et les musiciens trouvent que Hannett a édulcoré leur son, en particulier les guitares. Hook dira plus tard, en 2006, qu'avec le recul Hannett avait fait du bon travail et « créé le son de Joy Division ». C'est une des grandes ironies de l'album : les morceaux que le groupe jugeait trahis sont devenus la définition de son style.
Le deuxième morceau que nous écoutons est celui qui a fait connaître le groupe à la télévision : Shadowplay, joué sur le plateau de So It Goes, l'émission de Tony Wilson, le *20 septembre 1978*. C'est la première apparition télévisée de Joy Division, et elle est restée comme une des plus tendues de l'histoire du rock anglais. Regardez Curtis : il ne bouge presque pas, et pourtant tout le morceau passe par lui.
Shadowplay est un des morceaux les plus rapides de l'album, et un des plus mélodiques. La guitare y joue une figure qui tourne, la basse la double, et la batterie pousse. C'est aussi un des rares textes de Curtis où l'on entend une forme de récit — des ombres, des lumières, des silhouettes qui passent — sans qu'on puisse jamais en tirer une histoire claire. Curtis refusait de commenter ses paroles : « Les textes sont ouverts à l'interprétation. Ils sont multidimensionnels. On peut y lire ce qu'on veut. »
Sur scène, Joy Division ne ressemble à aucun autre groupe. Le groupe ne parle presque pas au public — Paul Morley écrit qu'en dehors des chansons, on a de la chance d'entendre « deux ou trois mots : bonjour et au revoir, pas d'introduction, pas de promotion ». Et il y a la danse de Curtis, ce qu'on a appelé la « dead fly dance » : les bras qui partent en courbes semi-circulaires, le corps qui se plie, une gestuelle qui ressemble à une crise d'épilepsie — ce qu'elle était peut-être en partie, puisque Curtis dansait ainsi plusieurs mois avant que la maladie soit diagnostiquée.
She's Lost Control est le morceau qui raconte cela, ou qui en vient. Curtis travaillait alors dans un centre de réadaptation professionnelle à Macclesfield, où il suivait une jeune femme épileptique en quête d'emploi ; elle a cessé de venir, il a cru qu'elle avait trouvé du travail, puis il a appris qu'elle était morte. Le texte parle d'une perte de contrôle, d'une personne qui crie, d'un corps qui ne répond plus. Écoutez la basse : elle monte, elle insiste, elle tourne comme une machine qui ne peut pas s'arrêter.
Le morceau existe en plusieurs versions, dont une version 12 pouces plus longue, et il est devenu un des sommets des concerts du groupe. Ce qui frappe, c'est la distance : Curtis chante à la troisième personne, comme un observateur, et la musique ne s'effondre jamais. C'est une des grandes forces de Joy Division — la matière sonore reste droite, presque dansante, pendant que le texte décrit quelque chose qui se défait.
La maladie de Curtis est diagnostiquée après une première crise sévère, le *27 décembre 1978*, sur le chemin du retour d'un concert au Hope and Anchor, à Londres. Il est hospitalisé. Deborah Curtis écrira plus tard : « Coincé entre ces deux repères importants, il y avait la prise de conscience que la maladie d'Ian était quelque chose que nous allions devoir apprendre à gérer. » Les crises deviennent une réalité du groupe : les lumières, certains rythmes de batterie, la fatigue, tout peut déclencher une crise.
New Dawn Fades est le morceau le plus lent de l'album, et peut-être le plus beau. Il commence par une guitare seule, puis la basse entre, puis la batterie, et le morceau se met à avancer comme un cortège. Le texte parle d'une lumière qui s'éteint, d'un visage qui change, de quelqu'un qui regarde ce qui lui arrive. Écoutez la voix de Curtis : elle est basse, calme, presque résignée.
New Dawn Fades est un des rares morceaux où la guitare de Sumner prend un solo, et il est d'une tristesse qui ne cherche pas l'effet. La production de Hannett y est particulièrement visible : les instruments semblent éloignés les uns des autres, comme s'ils jouaient dans des pièces différentes. C'est ce que Hannett appelait « de la musique dansante avec des accents gothiques » — une formule qui allait donner son nom à tout un genre.
La pochette de Unknown Pleasures est de *Peter Saville, et elle est devenue une des images les plus reproduites de l'histoire du disque. Ce sont des lignes blanches sur fond noir : la visualisation d'un pulsar, tirée de l'Encyclopédie d'astronomie de Cambridge. Saville travaillait chez Factory, et il a imposé une idée simple : pas de photo du groupe, pas de titre lisible, juste une image scientifique et froide. L'album s'est vendu à 10 000 exemplaires* sur le premier tirage.
Le single Transmission sort en *novembre 1979*, et c'est un des rares morceaux de cette période qui n'est sur aucun des deux albums studio. Il est plus direct, plus rapide, avec une basse qui saute et une guitare qui scie. Écoutez le refrain : c'est presque du rock, et pourtant la voix reste dans le grave, comme si le morceau refusait de s'envoler.
Transmission est aussi un des morceaux préférés du groupe en concert, et il montre une autre facette : Joy Division pouvait être une machine à danser. La tournée avec les Buzzcocks, à l'automne 1979, passe par *vingt-quatre* salles au Royaume-Uni, et c'est à ce moment que les membres peuvent quitter leur emploi régulier. Le public qui les suit est décrit par la presse comme des « jeunes hommes intenses en manteau gris » — une image qui allait coller au groupe.
Factory Records, le label de Tony Wilson, devient une vraie entreprise grâce à Unknown Pleasures. Wilson dira que le succès avait transformé le label indépendant en une « force révolutionnaire » qui fonctionnait en dehors du système des majors. C'est une des raisons pour lesquelles l'histoire de Joy Division est aussi une histoire de Manchester : un présentateur de télévision, un manager obstiné, un graphiste, un producteur, et un label qui décide de faire les choses à sa manière.
Atmosphere sort d'abord en France, en mars 1980, sur le label *Sordide Sentimental, en single sous le titre Licht und Blindheit, avec Dead Souls* en face B. C'est un des morceaux les plus lents et les plus aériens du groupe : une boîte à rythmes, des nappes, une mélodie qui monte. Écoutez l'ouverture : on dirait une procession, ou une entrée dans une cathédrale.
Atmosphere est devenu, après la mort de Curtis, une sorte d'adieu public — il sera réédité en 1988, puis utilisé dans des contextes très différents, et il reste un des morceaux les plus repris de la culture post-punk. Sa beauté est étrange : il n'y a presque rien, une mélodie, un rythme lent, des accords tenus, et pourtant l'émotion est énorme. C'est la démonstration que Joy Division n'avait pas besoin de drame pour être bouleversant.
En janvier 1980, le groupe tourne en Europe. Le programme est chargé, mais Curtis ne fait que deux crises généralisées, toutes les deux dans les deux derniers mois. En mars, le groupe enregistre Closer avec Hannett, cette fois aux *Britannia Row Studios*, à Londres. C'est le studio de Pink Floyd, et l'album qui en sort est plus produit, plus lent, plus sombre encore que le premier — avec des synthétiseurs bricolés par Sumner et une basse à six cordes pour Hook.
Love Will Tear Us Apart est enregistré pendant cette période, et il sort en *juin 1980*, après la mort de Curtis. C'est le morceau le plus accessible du groupe, avec une ligne de synthé qui ressemble à une boîte à musique et un refrain qui reste dans la tête. Écoutez la légèreté apparente : c'est une chanson pop, et c'est probablement ce qui la rend insupportable.
Le titre peut se lire comme une réponse ironique à Love Will Keep Us Together, un tube de Captain & Tennille en 1975 — et il se trouve que le morceau a été réenregistré à Strawberry Studios, où la chanson de Neil Sedaka avait été enregistrée en 1973 : le même studio, six ans plus tôt, pour la version optimiste. Curtis l'écrit alors que son couple se défait, et le morceau sera son dernier grand geste public. Il atteint la *treizième place* du classement des singles britanniques, le meilleur score du groupe. Aujourd'hui, c'est probablement la chanson la plus connue de Joy Division, et celle qui a le plus contribué à la légende.
Le mois d'avril 1980 est terrible. Curtis tente de se suicider le *7 avril en absorbant une surdose de son traitement contre l'épilepsie, le phénobarbital. Le lendemain, le groupe doit jouer au Derby Hall, à Bury ; il est trop malade pour chanter, et sur l'insistance de Rob Gretton, le groupe joue quand même, avec Alan Hempsall de Crispy Ambulance et Simon Topping d'A Certain Ratio au chant. Quand Topping revient vers la fin du set, des spectateurs jettent des bouteilles sur scène. Le dernier concert de Joy Division a lieu le 2 mai, à Birmingham, et il contient la seule interprétation de Ceremony*, un des derniers morceaux écrits par Curtis.
Le 18 mai 1980, veille du départ pour l'Amérique, Curtis rentre chez lui à Macclesfield pour parler à Deborah. Il lui demande de renoncer au divorce et de le laisser seul dans la maison jusqu'à son train du lendemain matin. Il passe la nuit à regarder Stroszek, de Werner Herzog, et à écouter The Idiot, d'Iggy Pop, puis il se pend dans sa cuisine. Deborah découvre son corps plus tard dans la journée.
Atrocity Exhibition ouvre Closer, et c'est un des morceaux les plus étranges du groupe. Le titre vient d'un recueil de J. G. Ballard publié en 1970, et le texte est une suite d'images sans narration : des corps exposés, des visiteurs, une exhibition. Écoutez la guitare : Hannett l'a passée dans un appareil qui la déforme, et Hook a détesté le résultat au point de dire qu'il avait « tué la chanson ».
Hannett et le groupe se sont encore affrontés sur ce morceau, comme sur tout l'album. Hook raconte qu'il est entré dans la cabine pour dire ce qu'il pensait au producteur, et que celui-ci lui a simplement répondu d'aller se faire voir. Mais le résultat est là : Atrocity Exhibition est un des sommets de Closer, avec une basse qui tourne et une guitare qui semble strangulée. C'est laid et magnifique en même temps, exactement comme le voulait Hannett.
Isolation est le morceau le plus court et le plus direct de Closer, et un des rares où l'on entend une forme de mélodie pop. Le synthé de Sumner y joue une ligne simple, la batterie est presque dansante, et Curtis chante d'une voix haute, presque détachée. Écoutez le contraste : la musique est légère, le texte parle de solitude et de peur.
Sur Closer, Curtis a adopté une voix de baryton plus grave, qu'on a comparée à celle de Jim Morrison — un de ses groupes préférés. Cette voix donne à l'album une gravité qui n'était pas aussi nette sur Unknown Pleasures. Isolation est un bon exemple : le morceau pourrait être une chanson de variété, mais la voix et les paroles le tirent vers autre chose, vers une sorte de constat clinique.
Heart and Soul est le morceau central de Closer, plus de cinq minutes, avec un piano et des accords qui tournent. Le texte est un des plus denses de Curtis : des images de foule, de chaleur, de communion, et une phrase qui revient comme un refrain. Écoutez l'introduction au piano : on dirait un cantique, et le morceau ne quitte jamais cette gravité.
Le morceau est souvent lu comme une méditation sur la foi et sur le groupe, sur ce que cela veut dire d'être ensemble dans une salle. Curtis écrivait ses textes dans un carnet, séparément de la musique, et il refusait d'expliquer ce qu'ils voulaient dire. Sur Heart and Soul, cette méthode donne un texte qui fonctionne comme une litanie : les images s'enchaînent sans logique apparente, et c'est le chant qui les tient ensemble.
Decades ferme Closer, et c'est un des morceaux les plus solennels du groupe. Il commence par un synthé profond, puis la batterie entre comme un glas, et la voix de Curtis récite une sorte de sermon. Écoutez la fin : le morceau s'éloigne, les instruments se dissolvent, et l'album se termine dans une espèce de brouillard.
Closer sort en *juillet 1980, deux mois après la mort de Curtis, et il atteint la sixième place* des albums britanniques. Le critique du NME, Charles Shaar Murray, écrit que c'est « un mémorial aussi magnifique (pour Joy Division autant que pour Ian Curtis) qu'aucun musicien populaire post-Presley n'en a jamais eu ». L'album est plus lent, plus produit, plus désespéré que le premier — et il est devenu, avec le recul, le sommet du groupe.
Après la mort de Curtis, les trois survivants respectent un pacte conclu bien avant : si un membre part, le groupe change de nom. Ils deviennent *New Order, avec Sumner au chant, puis recrutent Gillian Gilbert, la compagne de Morris, aux claviers et à la guitare. Leur premier single, Ceremony*, en 1981, est construit sur les deux derniers morceaux écrits avec Curtis. New Order mettra des années à sortir de l'ombre, avant de connaître un succès commercial bien plus grand, avec une musique plus dansante et plus lumineuse.
La légende de Joy Division s'est construite vite, et pas toujours de façon saine. Simon Reynolds note que le suicide de Curtis « a fabriqué un mythe instantané », et Jon Savage écrit dans son hommage que « désormais personne ne se souviendra de ce que son travail avec Joy Division était quand il était vivant ; ce sera perçu comme tragique plutôt que courageux ». Tony Wilson, lui, reconnaîtra en 2005 : « Je pense que nous avons tous fait l'erreur de ne pas penser que son suicide allait arriver. Nous avons tous complètement sous-estimé le danger. »
La postérité est immense. AllMusic considère que Joy Division est « le premier groupe du mouvement post-punk » parce qu'il a mis l'accent « non pas sur la colère et l'énergie, mais sur l'humeur et l'expression », ouvrant la voie à toute la musique alternative mélancolique des années 1980. Le son du groupe, que Hannett décrivait comme « de la musique dansante avec des accents gothiques », a donné naissance au rock gothique, et des groupes comme Bauhaus, The Cure ou U2 ont été marqués par ces disques.
Il y a aussi les films : 24 Hour Party People, de Michael Winterbottom, en 2002, raconte Factory Records de façon romancée ; Control, d'Anton Corbijn, en 2007, est une biographie de Curtis tirée du livre de Deborah Curtis, Touching from a Distance. Et il y a les rééditions, les compilations, les coffrets — Substance en 1988, Permanent en 1995, le coffret Heart and Soul en 1997. En *2026*, Joy Division et New Order ont été intronisés ensemble au Rock and Roll Hall of Fame.
Ce qui reste de Joy Division, ce n'est pas seulement une histoire triste. C'est une leçon de musique : quatre instruments qui ne jouent pas comme les autres, un producteur qui invente de l'espace, un chanteur qui écrit des textes qu'il refuse d'expliquer. Unknown Pleasures et Closer tiennent debout tout seuls, trente ou quarante ans après, et ils continuent de parler à des gens qui n'étaient pas nés. C'est peut-être la plus belle chose qu'on puisse dire d'un groupe : il n'a pas seulement raconté son époque, il a fabriqué un son qui n'appartient qu'à lui.
Les morceaux
La source markdown de ce récit (23312 caractères)
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title: Joy Division — la musique qui tient debout dans le vide
subtitle: Salford, un concert des Sex Pistols, deux albums et une disparition : comment quatre garçons du nord de l'Angleterre ont inventé le post-punk
summary: De Warsaw à New Order, l'histoire de Joy Division : les Pistols en 1976, Tony Wilson et Factory, Martin Hannett et ses espaces sonores, Unknown Pleasures et Closer, la maladie de Ian Curtis et une influence qui n'a jamais cessé.
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- artist: Joy Division
tags: [post-punk, manchester, factory-records, 1979, new-order, goth]
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Joy Division est un groupe anglais formé à **Salford**, près de Manchester, en 1976. Quatre musiciens : **Ian Curtis**, chanteur, guitariste et parolier ; **Bernard Sumner**, guitare et claviers ; **Peter Hook**, basse ; **Stephen Morris**, batterie. Deux albums, *Unknown Pleasures* en 1979 et *Closer* en 1980, une poignée de singles, et une carrière qui s'arrête le 18 mai 1980, quand Ian Curtis se suicide à vingt-trois ans, la veille du départ pour la première tournée américaine du groupe.
En quatre ans, Joy Division a inventé une manière de jouer qui ne ressemble à rien de ce qui existait avant : une basse qui chante dans les aigus, une guitare qui laisse des trous plutôt que de remplir, une batterie qui suit au lieu de mener, et une voix grave qui récite des images de froid, de pression et de perte de contrôle. Le producteur **Martin Hannett** a donné à tout cela un espace étrange, comme si les morceaux étaient enregistrés dans un hangar vide.
Ce récit suit l'histoire dans l'ordre : le concert fondateur, les premiers groupes et les premiers batteurs, le nom et la polémique, la rencontre avec Tony Wilson et Factory Records, les deux albums, la maladie, la fin, et ce qui reste. Il y a des morceaux de bravoure, des anecdotes peu glorieuses, et une question qui revient sans cesse : que se passe-t-il quand une musique aussi sombre est faite par des gens qui vont bien, ou qui ne vont pas bien, et qu'on ne le sait pas ?
Tout commence par un concert. Le **4 juin 1976**, les Sex Pistols jouent au **Lesser Free Trade Hall** de Manchester, et deux amis d'enfance, Bernard Sumner et Peter Hook, y assistent séparément. Ils en sortent transformés. Sumner dira que les Pistols avaient « détruit le mythe de la rock star, du musicien qui serait une sorte de dieu qu'il faut vénérer ». Le lendemain, Hook emprunte **trente-cinq livres** à sa mère pour acheter une basse.
Ils montent un groupe avec **Terry Mason**, qui était au concert lui aussi : Sumner achète une guitare, Mason une batterie. Un camarade d'école, Martin Gresty, refuse le poste de chanteur parce qu'il a trouvé un travail à l'usine. Le groupe placarde alors une annonce dans le magasin Virgin Records de Manchester, et **Ian Curtis**, qui les connaissait de concerts précédents, répond. Il est engagé sans audition. Sumner expliquera : « Je savais qu'on s'entendrait, et c'est là-dessus qu'on a construit tout le groupe. Si quelqu'un nous plaisait, il était dedans. »
Avant de s'appeler Joy Division, le groupe s'appelle **Warsaw**, en référence à *Warszawa*, un morceau de David Bowie. Le premier concert a lieu le **29 mai 1977** à l'Electric Circus, avec les Buzzcocks, Penetration et le poète John Cooper Clarke. Les critiques de Paul Morley dans le NME et d'Ian Wood dans Sounds leur donnent immédiatement une visibilité nationale. Mason devient manager, et les batteurs défilent : Tony Tabac, puis Steve Brotherdale, qui essaie de faire partir Curtis pour le recruter dans son groupe Panik — il lui fait même passer une audition.
Le groupe le renvoie après les sessions de démo de juillet 1977, à Pennine Sound Studios, à Oldham. La méthode est restée célèbre : sur le chemin du retour, ils s'arrêtent et demandent à Brotherdale d'aller vérifier une roue soi-disant à plat ; quand il descend de la voiture, ils repartent sans lui. En août, une annonce dans la vitrine d'un magasin de musique cherche un batteur : **Stephen Morris** sera le seul à répondre. Deborah Curtis, la femme de Ian, dira qu'il « collait parfaitement », et qu'avec lui Warsaw est devenu une « famille complète ».
Le nom **Joy Division** apparaît au début de 1978, pour éviter la confusion avec un groupe punk londonien, Warsaw Pakt. Le nom vient d'un roman de 1953, *House of Dolls*, où il désigne l'aile d'un camp de concentration nazi réservée à l'esclavage sexuel. C'est un choix qui va coller au groupe pendant toute sa carrière, et qui va alimenter les soupçons : la pochette du premier EP, *An Ideal for Living*, porte un dessin de jeunesse hitlérienne, et l'ensemble fait parler.
Les membres s'en expliqueront mal. Hook et Sumner diront qu'ils étaient « intrigués » par le fascisme à l'époque ; Morris, lui, pense que ce flirt avec l'imagerie nazie venait du désir de garder vivant le souvenir des sacrifices de leurs parents et grands-parents pendant la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, les accusations de sympathies néonazies ne faisaient que pousser le groupe à « continuer, parce que c'est le genre de personnes que nous sommes ». Cette ambiguïté n'a jamais été complètement dissipée, et elle fait partie de l'histoire.
Le premier morceau de l'album est aussi le premier geste du groupe : *Disorder* ouvre *Unknown Pleasures* sur une basse qui monte et une guitare qui scie, et donne immédiatement le ton de ce que sera Joy Division. Écoutez l'énergie : ce n'est plus du punk, mais ce n'est pas encore du rock gothique. C'est quelque chose entre les deux, et ça n'a pas de nom.
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*Disorder* est un des rares morceaux de l'album où l'on entend encore l'urgence des débuts. La basse de Hook joue dans les aigus, la guitare de Sumner gratte en accords ouverts, et la batterie de Morris avance sans jamais s'installer. C'est une ouverture parfaite : le groupe ne cherche pas à séduire, il installe un climat. À la fin, on ne sait pas si le morceau est joyeux ou sinistre, et c'est probablement l'idée.
Le son de Joy Division doit beaucoup à un homme extérieur au groupe : **Martin Hannett**, producteur rencontré par l'intermédiaire de Factory Records. Hannett ne cherche pas à capter le groupe tel qu'il joue en concert — il veut construire un espace. Il pense que le punk est conservateur parce qu'il refuse d'utiliser le studio pour créer de la profondeur. Il va donc enregistrer chaque fût de batterie séparément, pour éviter les fuites entre les micros, et fabriquer une réverbération qui n'existe pas dans la pièce.
Le résultat déplaît profondément au groupe à l'époque. *Unknown Pleasures* est enregistré en avril 1979 à **Strawberry Studios**, à Stockport, et les musiciens trouvent que Hannett a édulcoré leur son, en particulier les guitares. Hook dira plus tard, en 2006, qu'avec le recul Hannett avait fait du bon travail et « créé le son de Joy Division ». C'est une des grandes ironies de l'album : les morceaux que le groupe jugeait trahis sont devenus la définition de son style.
Le deuxième morceau que nous écoutons est celui qui a fait connaître le groupe à la télévision : *Shadowplay*, joué sur le plateau de *So It Goes*, l'émission de Tony Wilson, le **20 septembre 1978**. C'est la première apparition télévisée de Joy Division, et elle est restée comme une des plus tendues de l'histoire du rock anglais. Regardez Curtis : il ne bouge presque pas, et pourtant tout le morceau passe par lui.
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*Shadowplay* est un des morceaux les plus rapides de l'album, et un des plus mélodiques. La guitare y joue une figure qui tourne, la basse la double, et la batterie pousse. C'est aussi un des rares textes de Curtis où l'on entend une forme de récit — des ombres, des lumières, des silhouettes qui passent — sans qu'on puisse jamais en tirer une histoire claire. Curtis refusait de commenter ses paroles : « Les textes sont ouverts à l'interprétation. Ils sont multidimensionnels. On peut y lire ce qu'on veut. »
Sur scène, Joy Division ne ressemble à aucun autre groupe. Le groupe ne parle presque pas au public — Paul Morley écrit qu'en dehors des chansons, on a de la chance d'entendre « deux ou trois mots : bonjour et au revoir, pas d'introduction, pas de promotion ». Et il y a la danse de Curtis, ce qu'on a appelé la « dead fly dance » : les bras qui partent en courbes semi-circulaires, le corps qui se plie, une gestuelle qui ressemble à une crise d'épilepsie — ce qu'elle était peut-être en partie, puisque Curtis dansait ainsi plusieurs mois avant que la maladie soit diagnostiquée.
*She's Lost Control* est le morceau qui raconte cela, ou qui en vient. Curtis travaillait alors dans un centre de réadaptation professionnelle à Macclesfield, où il suivait une jeune femme épileptique en quête d'emploi ; elle a cessé de venir, il a cru qu'elle avait trouvé du travail, puis il a appris qu'elle était morte. Le texte parle d'une perte de contrôle, d'une personne qui crie, d'un corps qui ne répond plus. Écoutez la basse : elle monte, elle insiste, elle tourne comme une machine qui ne peut pas s'arrêter.
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Le morceau existe en plusieurs versions, dont une version 12 pouces plus longue, et il est devenu un des sommets des concerts du groupe. Ce qui frappe, c'est la distance : Curtis chante à la troisième personne, comme un observateur, et la musique ne s'effondre jamais. C'est une des grandes forces de Joy Division — la matière sonore reste droite, presque dansante, pendant que le texte décrit quelque chose qui se défait.
La maladie de Curtis est diagnostiquée après une première crise sévère, le **27 décembre 1978**, sur le chemin du retour d'un concert au Hope and Anchor, à Londres. Il est hospitalisé. Deborah Curtis écrira plus tard : « Coincé entre ces deux repères importants, il y avait la prise de conscience que la maladie d'Ian était quelque chose que nous allions devoir apprendre à gérer. » Les crises deviennent une réalité du groupe : les lumières, certains rythmes de batterie, la fatigue, tout peut déclencher une crise.
*New Dawn Fades* est le morceau le plus lent de l'album, et peut-être le plus beau. Il commence par une guitare seule, puis la basse entre, puis la batterie, et le morceau se met à avancer comme un cortège. Le texte parle d'une lumière qui s'éteint, d'un visage qui change, de quelqu'un qui regarde ce qui lui arrive. Écoutez la voix de Curtis : elle est basse, calme, presque résignée.
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*New Dawn Fades* est un des rares morceaux où la guitare de Sumner prend un solo, et il est d'une tristesse qui ne cherche pas l'effet. La production de Hannett y est particulièrement visible : les instruments semblent éloignés les uns des autres, comme s'ils jouaient dans des pièces différentes. C'est ce que Hannett appelait « de la musique dansante avec des accents gothiques » — une formule qui allait donner son nom à tout un genre.
La pochette de *Unknown Pleasures* est de **Peter Saville**, et elle est devenue une des images les plus reproduites de l'histoire du disque. Ce sont des lignes blanches sur fond noir : la visualisation d'un pulsar, tirée de l'*Encyclopédie d'astronomie* de Cambridge. Saville travaillait chez Factory, et il a imposé une idée simple : pas de photo du groupe, pas de titre lisible, juste une image scientifique et froide. L'album s'est vendu à **10 000 exemplaires** sur le premier tirage.
Le single *Transmission* sort en **novembre 1979**, et c'est un des rares morceaux de cette période qui n'est sur aucun des deux albums studio. Il est plus direct, plus rapide, avec une basse qui saute et une guitare qui scie. Écoutez le refrain : c'est presque du rock, et pourtant la voix reste dans le grave, comme si le morceau refusait de s'envoler.
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*Transmission* est aussi un des morceaux préférés du groupe en concert, et il montre une autre facette : Joy Division pouvait être une machine à danser. La tournée avec les Buzzcocks, à l'automne 1979, passe par **vingt-quatre** salles au Royaume-Uni, et c'est à ce moment que les membres peuvent quitter leur emploi régulier. Le public qui les suit est décrit par la presse comme des « jeunes hommes intenses en manteau gris » — une image qui allait coller au groupe.
Factory Records, le label de Tony Wilson, devient une vraie entreprise grâce à *Unknown Pleasures*. Wilson dira que le succès avait transformé le label indépendant en une « force révolutionnaire » qui fonctionnait en dehors du système des majors. C'est une des raisons pour lesquelles l'histoire de Joy Division est aussi une histoire de Manchester : un présentateur de télévision, un manager obstiné, un graphiste, un producteur, et un label qui décide de faire les choses à sa manière.
*Atmosphere* sort d'abord en France, en mars 1980, sur le label **Sordide Sentimental**, en single sous le titre *Licht und Blindheit*, avec *Dead Souls* en face B. C'est un des morceaux les plus lents et les plus aériens du groupe : une boîte à rythmes, des nappes, une mélodie qui monte. Écoutez l'ouverture : on dirait une procession, ou une entrée dans une cathédrale.
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*Atmosphere* est devenu, après la mort de Curtis, une sorte d'adieu public — il sera réédité en 1988, puis utilisé dans des contextes très différents, et il reste un des morceaux les plus repris de la culture post-punk. Sa beauté est étrange : il n'y a presque rien, une mélodie, un rythme lent, des accords tenus, et pourtant l'émotion est énorme. C'est la démonstration que Joy Division n'avait pas besoin de drame pour être bouleversant.
En janvier 1980, le groupe tourne en Europe. Le programme est chargé, mais Curtis ne fait que deux crises généralisées, toutes les deux dans les deux derniers mois. En mars, le groupe enregistre *Closer* avec Hannett, cette fois aux **Britannia Row Studios**, à Londres. C'est le studio de Pink Floyd, et l'album qui en sort est plus produit, plus lent, plus sombre encore que le premier — avec des synthétiseurs bricolés par Sumner et une basse à six cordes pour Hook.
*Love Will Tear Us Apart* est enregistré pendant cette période, et il sort en **juin 1980**, après la mort de Curtis. C'est le morceau le plus accessible du groupe, avec une ligne de synthé qui ressemble à une boîte à musique et un refrain qui reste dans la tête. Écoutez la légèreté apparente : c'est une chanson pop, et c'est probablement ce qui la rend insupportable.
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Le titre peut se lire comme une réponse ironique à *Love Will Keep Us Together*, un tube de Captain & Tennille en 1975 — et il se trouve que le morceau a été réenregistré à Strawberry Studios, où la chanson de Neil Sedaka avait été enregistrée en 1973 : le même studio, six ans plus tôt, pour la version optimiste. Curtis l'écrit alors que son couple se défait, et le morceau sera son dernier grand geste public. Il atteint la **treizième place** du classement des singles britanniques, le meilleur score du groupe. Aujourd'hui, c'est probablement la chanson la plus connue de Joy Division, et celle qui a le plus contribué à la légende.
Le mois d'avril 1980 est terrible. Curtis tente de se suicider le **7 avril** en absorbant une surdose de son traitement contre l'épilepsie, le phénobarbital. Le lendemain, le groupe doit jouer au Derby Hall, à Bury ; il est trop malade pour chanter, et sur l'insistance de Rob Gretton, le groupe joue quand même, avec Alan Hempsall de Crispy Ambulance et Simon Topping d'A Certain Ratio au chant. Quand Topping revient vers la fin du set, des spectateurs jettent des bouteilles sur scène. Le dernier concert de Joy Division a lieu le **2 mai**, à Birmingham, et il contient la seule interprétation de *Ceremony*, un des derniers morceaux écrits par Curtis.
Le 18 mai 1980, veille du départ pour l'Amérique, Curtis rentre chez lui à Macclesfield pour parler à Deborah. Il lui demande de renoncer au divorce et de le laisser seul dans la maison jusqu'à son train du lendemain matin. Il passe la nuit à regarder *Stroszek*, de Werner Herzog, et à écouter *The Idiot*, d'Iggy Pop, puis il se pend dans sa cuisine. Deborah découvre son corps plus tard dans la journée.
*Atrocity Exhibition* ouvre *Closer*, et c'est un des morceaux les plus étranges du groupe. Le titre vient d'un recueil de J. G. Ballard publié en 1970, et le texte est une suite d'images sans narration : des corps exposés, des visiteurs, une exhibition. Écoutez la guitare : Hannett l'a passée dans un appareil qui la déforme, et Hook a détesté le résultat au point de dire qu'il avait « tué la chanson ».
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Hannett et le groupe se sont encore affrontés sur ce morceau, comme sur tout l'album. Hook raconte qu'il est entré dans la cabine pour dire ce qu'il pensait au producteur, et que celui-ci lui a simplement répondu d'aller se faire voir. Mais le résultat est là : *Atrocity Exhibition* est un des sommets de *Closer*, avec une basse qui tourne et une guitare qui semble strangulée. C'est laid et magnifique en même temps, exactement comme le voulait Hannett.
*Isolation* est le morceau le plus court et le plus direct de *Closer*, et un des rares où l'on entend une forme de mélodie pop. Le synthé de Sumner y joue une ligne simple, la batterie est presque dansante, et Curtis chante d'une voix haute, presque détachée. Écoutez le contraste : la musique est légère, le texte parle de solitude et de peur.
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Sur *Closer*, Curtis a adopté une voix de baryton plus grave, qu'on a comparée à celle de Jim Morrison — un de ses groupes préférés. Cette voix donne à l'album une gravité qui n'était pas aussi nette sur *Unknown Pleasures*. *Isolation* est un bon exemple : le morceau pourrait être une chanson de variété, mais la voix et les paroles le tirent vers autre chose, vers une sorte de constat clinique.
*Heart and Soul* est le morceau central de *Closer*, plus de cinq minutes, avec un piano et des accords qui tournent. Le texte est un des plus denses de Curtis : des images de foule, de chaleur, de communion, et une phrase qui revient comme un refrain. Écoutez l'introduction au piano : on dirait un cantique, et le morceau ne quitte jamais cette gravité.
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Le morceau est souvent lu comme une méditation sur la foi et sur le groupe, sur ce que cela veut dire d'être ensemble dans une salle. Curtis écrivait ses textes dans un carnet, séparément de la musique, et il refusait d'expliquer ce qu'ils voulaient dire. Sur *Heart and Soul*, cette méthode donne un texte qui fonctionne comme une litanie : les images s'enchaînent sans logique apparente, et c'est le chant qui les tient ensemble.
*Decades* ferme *Closer*, et c'est un des morceaux les plus solennels du groupe. Il commence par un synthé profond, puis la batterie entre comme un glas, et la voix de Curtis récite une sorte de sermon. Écoutez la fin : le morceau s'éloigne, les instruments se dissolvent, et l'album se termine dans une espèce de brouillard.
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*Closer* sort en **juillet 1980**, deux mois après la mort de Curtis, et il atteint la **sixième place** des albums britanniques. Le critique du NME, Charles Shaar Murray, écrit que c'est « un mémorial aussi magnifique (pour Joy Division autant que pour Ian Curtis) qu'aucun musicien populaire post-Presley n'en a jamais eu ». L'album est plus lent, plus produit, plus désespéré que le premier — et il est devenu, avec le recul, le sommet du groupe.
Après la mort de Curtis, les trois survivants respectent un pacte conclu bien avant : si un membre part, le groupe change de nom. Ils deviennent **New Order**, avec Sumner au chant, puis recrutent Gillian Gilbert, la compagne de Morris, aux claviers et à la guitare. Leur premier single, *Ceremony*, en 1981, est construit sur les deux derniers morceaux écrits avec Curtis. New Order mettra des années à sortir de l'ombre, avant de connaître un succès commercial bien plus grand, avec une musique plus dansante et plus lumineuse.
La légende de Joy Division s'est construite vite, et pas toujours de façon saine. Simon Reynolds note que le suicide de Curtis « a fabriqué un mythe instantané », et Jon Savage écrit dans son hommage que « désormais personne ne se souviendra de ce que son travail avec Joy Division était quand il était vivant ; ce sera perçu comme tragique plutôt que courageux ». Tony Wilson, lui, reconnaîtra en 2005 : « Je pense que nous avons tous fait l'erreur de ne pas penser que son suicide allait arriver. Nous avons tous complètement sous-estimé le danger. »
La postérité est immense. AllMusic considère que Joy Division est « le premier groupe du mouvement post-punk » parce qu'il a mis l'accent « non pas sur la colère et l'énergie, mais sur l'humeur et l'expression », ouvrant la voie à toute la musique alternative mélancolique des années 1980. Le son du groupe, que Hannett décrivait comme « de la musique dansante avec des accents gothiques », a donné naissance au rock gothique, et des groupes comme Bauhaus, The Cure ou U2 ont été marqués par ces disques.
Il y a aussi les films : *24 Hour Party People*, de Michael Winterbottom, en 2002, raconte Factory Records de façon romancée ; *Control*, d'Anton Corbijn, en 2007, est une biographie de Curtis tirée du livre de Deborah Curtis, *Touching from a Distance*. Et il y a les rééditions, les compilations, les coffrets — *Substance* en 1988, *Permanent* en 1995, le coffret *Heart and Soul* en 1997. En **2026**, Joy Division et New Order ont été intronisés ensemble au Rock and Roll Hall of Fame.
Ce qui reste de Joy Division, ce n'est pas seulement une histoire triste. C'est une leçon de musique : quatre instruments qui ne jouent pas comme les autres, un producteur qui invente de l'espace, un chanteur qui écrit des textes qu'il refuse d'expliquer. *Unknown Pleasures* et *Closer* tiennent debout tout seuls, trente ou quarante ans après, et ils continuent de parler à des gens qui n'étaient pas nés. C'est peut-être la plus belle chose qu'on puisse dire d'un groupe : il n'a pas seulement raconté son époque, il a fabriqué un son qui n'appartient qu'à lui.