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LCD Soundsystem — le type qui avait tout écouté

Un producteur de trente ans, une compile de singles, et un premier album qui parle de hipsters avec un groove de discothèque

LCD Soundsystem1 h 04

New York, 2002. James Murphy a trente-deux ans, il a été batteur dans un groupe de post-hardcore dans les années 90, il a travaillé comme ingénieur du son, et il vient de traverser une période noire : ses parents sont morts, il s'est séparé de sa compagne, et il dort dans son bureau. Il produit des disques pour d'autres avec Tim Goldsworthy, un Anglais passé par UNKLE, sous le nom de DFA. Leur spécialité, c'est de faire sonner la dance music comme du rock et le rock comme de la dance music, et ils viennent de produire le tube de The Rapture, House of Jealous Lovers. Murphy, lui, n'a jamais osé enregistrer pour lui-même.

Avant LCD, il y a Pony, un groupe de post-hardcore des années 90, où Murphy joue de la batterie. Il tourne, il enregistre, il apprend le métier sur le tas — et il découvre surtout qu'il n'aime pas la vie de groupe : les van, les salles vides, les compromis. Après Pony, il devient ingénieur du son, il travaille dans un studio de New York, et il passe ses journées à faire sonner les disques des autres. C'est là qu'il acquiert une oreille très particulière : il entend la musique comme un assemblage, pas comme une performance. Quand il commence à enregistrer pour lui, en 2002, il a donc vingt ans de métier derrière lui et aucune illusion sur ce que c'est que d'être un artiste.

C'est cette année-là qu'il sort Losing My Edge, huit minutes d'un homme qui parle sur un beat, et qui énumère tout ce qu'il a entendu avant tout le monde. C'est drôle, c'est méchant, c'est triste, et c'est immédiatement culte. Le morceau dit exactement ce que sera LCD Soundsystem : un groupe qui parle des groupes, un type qui se moque de sa propre posture d'expert, et un groove qui ne pardonne pas. En une chanson, Murphy a trouvé son sujet, qui est aussi le nôtre : le rapport entre ce qu'on aime et ce qu'on est.

Le DFA, le label et le studio qu'il monte avec Tim Goldsworthy, est au cœur de tout. Goldsworthy vient de l'électronique anglaise — il a travaillé avec UNKLE —, et leur spécialité est le remix : ils prennent un morceau de rock et ils le rallongent, ils en font une version de club qui garde la nervosité de l'original. Leur version de House of Jealous Lovers de The Rapture, en 2002, devient un tube dans les clubs et change la donne : d'un coup, le rock new-yorkais se met à faire danser. C'est dans ce contexte que Murphy ose sortir ses propres morceaux, sur le même label, avec la même esthétique, mais avec une voix qui n'est pas celle d'un groupe de rock.

Losing My Edge mérite qu'on s'y arrête, parce que tout LCD Soundsystem est là. Huit minutes, un beat de boîte à rythmes, et un homme qui récite la liste de tous les disques qu'il a entendus avant tout le monde : les groupes allemands, les groupes de No Wave, les labels oubliés, les DJ qui ont inventé le genre. C'est drôle, puis c'est gênant, puis c'est triste, parce qu'on comprend que le type est en train de perdre quelque chose — son statut, sa jeunesse, sa place. Le refrain est une phrase qu'on n'oublie pas : « I was there ». C'était là. C'est l'auto-portrait d'un collectionneur qui sait que la culture qu'il défend est devenue un accessoire.

Nancy Whang est la seule musicienne qui apparaît sur le disque avant d'être une musicienne du groupe : elle chante des chœurs, et elle deviendra, sur scène, la présence qui équilibre Murphy — plus calme, plus précise, souvent derrière ses claviers. Pat Mahoney, batteur, et Tyler Pope, bassiste passé par !!!, complètent la formation live. Il y a une ironie dans cette histoire : un projet qui parle de solitude et de posture est devenu un groupe, avec des gens, des tournées et des engueulades. C'est aussi ce qui a permis à la musique de tenir la route en concert, là où beaucoup de projets électroniques se contentent d'un ordinateur et d'un type derrière une table.

Les deux années suivantes, il publie des singles — Give It Up, Yeah, Tired — et se retrouve, sans l'avoir prévu, à la tête d'un groupe. Sur scène, il s'entoure de Nancy Whang aux claviers et au chant, de Pat Mahoney à la batterie, de Tyler Pope à la basse. Sur disque, il joue presque tout lui-même. Quand arrive le moment du premier album, en 2005, il a donc un problème de forme : la moitié de ce qu'il veut sortir est déjà paru. La solution sera un double disque, avec les singles d'un côté et le nouvel album de l'autre.

La forme de l'album est une décision commerciale autant qu'artistique : le disque sort en simple (neuf nouveaux morceaux) et en double (avec les singles déjà parus et leurs faces B). C'est une manière de ne pas perdre les morceaux qui avaient fait sa réputation, et une manière de vendre l'ensemble comme une compile. Le label, Capitol aux États-Unis et EMI ailleurs, accepte, parce que le DFA a le vent en poupe. Pour Murphy, c'est aussi l'occasion de remettre les morceaux dans l'ordre qu'il veut : l'album simple est une œuvre, la deuxième galette est un document. Beaucoup de critiques de l'époque ont d'ailleurs préféré la seconde, ce qui l'a un peu agacé.

Ce disque est un catalogue d'influences, mais pas au sens où il copierait. Les critiques de l'époque l'ont dit avant nous : on y entend les Talking Heads et Liquid Liquid, les guitares de Gang of Four, les basses de Can, et cette façon de chanter qui vient de Mark E. Smith, le chanteur des Fall — un parler-rythmer plutôt qu'un chant. Il y a aussi du disco, du Chic, du Suicide, et un peu d'Eno dans la manière de traiter le son comme un matériau. Ce qui est nouveau, ce n'est pas la liste : c'est la façon de la faire tenir ensemble, sans nostalgie et sans pastiche.

L'enregistrement, lui, est un travail de studio au sens ancien : Murphy joue la plupart des instruments, empile les pistes, refait les prises. Deux studios sont crédités, Long View Farm dans le Massachusetts et Plantain Recording House à New York, et le mixage final est confié à Andy Wallace, un ingénieur célèbre pour avoir mixé Nevermind et Grace. C'est un choix qui dit tout : Murphy veut un son de disque de rock, pas un son de maquette électronique. Il veut que la basse claque, que la batterie respire, et que le tout puisse passer à la radio sans perdre son grain.

Daft Punk Is Playing at My House ouvre l'album par une blague : un type rêve que Daft Punk vient jouer dans son salon, et il organise la soirée. Écoutez la basse, qui vient directement de Liquid Liquid, le groupe new-yorkais des années 80 — c'est un hommage précis, presque citationnel, au son qui a inventé ce genre de funk minimal.

Le morceau a été le tube du disque : numéro un du classement dance britannique, vingt-neuvième au Royaume-Uni, et une nomination aux Grammy Awards. C'est aussi un manifeste involontaire : un chanteur de trente ans y raconte une fête de banlieue avec des invités qui ont vingt ans de moins que lui. La légèreté apparente cache une question très sérieuse — qu'est-ce qu'on fait quand la musique qu'on aime est devenue un objet de collection ? — et c'est exactement ce que le reste de l'album va développer.

Too Much Love ralentit le tempo et change de couleur : un piano, une basse ronde, une voix qui prend son temps. Écoutez la façon dont le morceau s'installe, sans urgence, comme un slow dans une soirée qui se termine. C'est la face mélancolique de Murphy, celle qui fera plus tard All My Friends.

C'est un morceau sur l'excès, et sur le manque : trop d'amour, pas assez, et cette impression qu'on est toujours en décalage d'un cran avec les gens. Murphy y chante d'une voix presque basse, avec des chœurs qui traînent, et le piano répète la même phrase jusqu'à ce qu'elle devienne obsédante. Dans un album qui parle beaucoup de culture et de posture, ce morceau-ci parle simplement de solitude, ce qui le rend plus difficile à écouter que les autres.

Tribulations est le morceau le plus dansant du disque : une ligne de synthé qui tourne, une batterie sèche, une voix qui répète des phrases comme des mantras. Écoutez le passage où tout s'arrête, vers la fin, avant que le beat ne revienne : c'est un truc de DJ, pas de groupe de rock, et c'est ce qui fait la différence.

Le titre dit tout : les petites humiliations du quotidien, les compromis, les choses qu'on fait par obligation. Murphy les énumère sur un ton presque détaché, et le contraste entre la légèreté de la musique et la gravité du texte est exactement ce qu'il cherche. C'est aussi le morceau qui a le plus voyagé : il a été remixé, joué en club, et il reste aujourd'hui la meilleure porte d'entrée dans le groupe pour quelqu'un qui n'a jamais écouté de dance-punk.

Movement est court, sec, et très proche des Fall, ce groupe anglais que Murphy vénère : une guitare qui gratte, une basse qui avance, et une voix qui scande plus qu'elle ne chante. Écoutez le refrain, qui est presque un slogan : c'est du punk joué par un type qui sait exactement ce qu'il fait, et qui ne cherche pas à cacher ses références.

C'est le morceau le plus court de l'album, trois minutes et quatre secondes, et c'est aussi le plus direct. Il y a une urgence là-dedans qui contraste avec le reste du disque, plus patiemment construit. On y entend la différence entre un groupe qui répète et un producteur qui assemble : ici, c'est un groupe, avec des instruments qui se répondent, et le chant de Murphy qui cherche la sortie. C'est le lien direct entre les Fall, Gang of Four et tout ce qui viendra après.

Never as Tired as When I'm Waking Up est l'autre slow du disque, et peut-être le plus beau. Une guitare qui arpège, un piano, une voix qui monte doucement, et des paroles sur le réveil, la fatigue et le regret. Écoutez la fin, quand le morceau s'ouvre et que les chœurs arrivent : c'est du rock de chambre, presque fragile.

Le titre est une phrase qu'on dirait sortie d'un carnet, et la chanson garde cette qualité d'esquisse. Il y a du Lennon dans la façon de poser la voix, et du Jeff Buckley dans la fragilité, mais le traitement électronique est bien de 2005. C'est le genre de morceau qui aurait pu être gâché par une production trop léchée ; ici, il reste nu, et c'est ce qui le rend touchant. Sur la deuxième face, c'est le moment où l'on respire avant le grand morceau.

Et puis il y a On Repeat, huit minutes, qui est un peu le cœur du disque. Une boucle, une phrase qui revient — « on repeat » —, et une voix qui répète justement qu'elle répète. C'est une blague sur la musique électronique, une confession, et un très bon morceau de dance, tout à la fois. Écoutez la façon dont la boucle change imperceptiblement, couche après couche : c'est de la composition, pas de la répétition.

Le morceau est une réponse directe à ceux qui reprochaient à la dance music d'être répétitive : oui, elle l'est, et c'est le sujet. Murphy y parle de sa propre obsession, de la façon dont on réécoute les mêmes disques, dont on répète les mêmes gestes. C'est aussi une déclaration de méthode : il ne cherche pas à faire du neuf avec du vieux, il cherche à faire entendre ce qu'il y a dans le vieux. Et sur huit minutes, il a le temps de le prouver.

Thrills est une petite bombe de trois minutes quarante-trois, avec un riff qui pique et un refrain qui ne s'oublie pas. Écoutez la batterie, très en avant, et la façon dont la guitare répond au synthé : c'est du punk-funk, ce genre qu'on croyait mort depuis 1981 et qui renaît ici avec une énergie intacte.

C'est le morceau qui a le plus de mal à vieillir, parce qu'il est entièrement construit sur l'énergie. En concert, il fait partie de ceux qui retournent une salle, et le groupe l'a rejoué en 2022 sur le plateau de Saturday Night Live, dix-sept ans après sa sortie. Il y a une joie là-dedans qui n'a rien d'intellectuel : c'est le plaisir de jouer fort, ensemble, sur un riff qui ne demande qu'à être répété.

Disco Infiltrator est le morceau le plus étrange du disque : une voix robotique, un beat qui claque, et des paroles qui semblent annoncer une invasion. Écoutez le contraste entre la froideur du timbre et la chaleur de la basse : c'est là que le disque montre qu'il connaît ses classiques allemands autant que ses classiques new-yorkais.

Le titre est une image : quelqu'un s'introduit dans la disco, ou la disco s'introduit dans quelqu'un. Le morceau a été édité en single dans une version plus courte, ce qui est un aveu : huit minutes de boucle, c'est bien en album, mais à la radio, il faut couper. C'est aussi le morceau où l'on entend le plus clairement l'héritage de Kraftwerk et de Suicide, ces deux groupes qui ont appris à faire de la musique avec des machines et une voix qui ne sourit pas.

Great Release ferme l'album, et c'est un choix courageux : six minutes et demie de lenteur, avec un piano, une voix qui s'élève, et des paroles sur la fin, le lâcher-prise, la paix qu'on trouve quand on arrête de lutter. Écoutez la dernière minute : le morceau s'ouvre, les accords montent, et tout retombe. C'est une sortie, pas une apothéose.

Le morceau a été écrit pour la fin d'un album qui parle beaucoup de tension, et il fonctionne comme une respiration. Murphy y chante une sorte de prière laïque, sans ironie, et c'est peut-être le moment où le disque tombe le masque : le type qui se moquait des hipsters est aussi un homme de trente ans qui essaie de comprendre ce qu'il fait là. Beaucoup de gens trouvent ce morceau trop long. C'est justement sa qualité : il ne cède pas à l'envie de finir en beauté.

Le ton du disque est difficile à décrire, et c'est ce qui le rend intéressant. Murphy y est ironique et sincère dans la même phrase, il se moque de la posture du connaisseur tout en l'adoptant, il critique la nostalgie tout en la pratiquant. Robert Christgau, le critique du Village Voice, a résumé la chose en parlant d'un homme qui alterne entre « le type dance et le type rock, l'optimiste et le cynique ». C'est exactement ça : chaque morceau a l'air d'un exercice de style, et chacun finit par dire quelque chose de vrai. Ce double jeu est devenu la marque de fabrique du groupe, et ce qui le distingue de ses contemporains.

À sa sortie, le 24 janvier 2005, l'album est acclamé : 86 sur 100 à Metacritic, « Best New Music » chez Pitchfork avec 8,2, et des critiques qui parlent d'un disque à la fois dansant et intelligent, ce qui est rare dans les deux cas. Il est nommé aux Grammy Awards dans la catégorie meilleur album électronique/dance, et Daft Punk Is Playing at My House dans celle du meilleur enregistrement dance. Commercialement, ce n'est pas un triomphe : vingtième au Royaume-Uni, sixième du classement dance américain, sixième en Belgique, et environ cent quarante-sept mille exemplaires aux États-Unis en dix ans. Mais disque d'or au Royaume-Uni, et surtout un statut qui ne se mesure pas en ventes.

Il faut replacer le disque dans son moment. En 2005, New York vit une vague de groupes qui mélangent rock et dance : The Rapture, !!!, Radio 4, Liars, et bientôt Bloc Party à Londres. Le DFA produit une partie de ces disques, et les remixes circulent sur les blogs, qui sont alors le nouveau média. LCD Soundsystem arrive à la fin de cette vague, avec un peu de retard et beaucoup de recul, et c'est peut-être pour ça que son disque tient mieux que les autres : il regarde le mouvement de l'extérieur, avec l'œil du type qui a trente ans et qui a déjà vu passer deux ou trois modes.

Ce statut, c'est celui d'un groupe qui a défini une époque — celle des hipsters new-yorkais des années 2000, des blogs, de la nostalgie du post-punk. Murphy a dit une phrase qui résume tout : LCD Soundsystem était « un groupe à propos des groupes », un groupe snob qui pouvait être plus snob que n'importe quel collectionneur de disques. Et il l'assumait, y compris dans ses pires côtés. C'est ce qui rend cet album si particulier : il ne raconte pas seulement une histoire de musique, il raconte une manière d'être un auditeur en 2005, avec ses ridicules et sa sincérité.

La suite est connue, mais elle éclaire ce premier album. En 2007, Sound of Silver change d'échelle : All My Friends, ses sept minutes et sa répétition de piano, devient l'un des morceaux les plus importants de la décennie, et le groupe passe du statut de curiosité à celui de grand groupe. En 2011, Murphy arrête tout, avec un dernier concert au Madison Square Garden, filmé et documenté, puis revient en 2015 — décision qui fera grincer des dents ceux qui avaient pris le adieu au mot. Entre-temps, il aura produit pour Arcade Fire et les Yeah Yeah Yeahs, et participé à Blackstar de David Bowie. Rien de tout ça n'existerait sans les neuf morceaux de 2005.

Vingt ans après, le disque tient toujours, et pour une raison simple : les influences sont digérées, pas récitées. Les Talking Heads, Liquid Liquid, Can, Gang of Four, The Fall et Suicide sont là, mais ils servent une voix — celle de Murphy, qui doute, qui fanfaronne, qui se répète. C'est pour ça qu'on peut l'écouter sans connaître un seul de ces groupes, et qu'on peut aussi l'écouter en les connaissant tous. Un premier album, en général, on l'écrit avec ses maîtres. Celui-ci, on le fait avec le recul de quelqu'un qui les a déjà tous écoutés, et qui sait qu'il ne les égalera jamais.

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title: LCD Soundsystem — le type qui avait tout écouté
subtitle: Un producteur de trente ans, une compile de singles, et un premier album qui parle de hipsters avec un groove de discothèque
summary: En 2005, James Murphy sort un disque qui mélange Talking Heads, Liquid Liquid, Can et des basses de disco, avec des paroles qui se moquent du type qui les chante. C'est le portrait d'une époque — et le meilleur album de dance-punk de la décennie.
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  - album: LCD Soundsystem
    artist: LCD Soundsystem
tags: [dance-punk, new-york, dfa, 2005, hipster]
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New York, 2002. James Murphy a trente-deux ans, il a été batteur dans un groupe de post-hardcore dans les années 90, il a travaillé comme ingénieur du son, et il vient de traverser une période noire : ses parents sont morts, il s'est séparé de sa compagne, et il dort dans son bureau. Il produit des disques pour d'autres avec Tim Goldsworthy, un Anglais passé par UNKLE, sous le nom de DFA. Leur spécialité, c'est de faire sonner la dance music comme du rock et le rock comme de la dance music, et ils viennent de produire le tube de The Rapture, *House of Jealous Lovers*. Murphy, lui, n'a jamais osé enregistrer pour lui-même.

Avant LCD, il y a Pony, un groupe de post-hardcore des années 90, où Murphy joue de la batterie. Il tourne, il enregistre, il apprend le métier sur le tas — et il découvre surtout qu'il n'aime pas la vie de groupe : les van, les salles vides, les compromis. Après Pony, il devient ingénieur du son, il travaille dans un studio de New York, et il passe ses journées à faire sonner les disques des autres. C'est là qu'il acquiert une oreille très particulière : il entend la musique comme un assemblage, pas comme une performance. Quand il commence à enregistrer pour lui, en 2002, il a donc vingt ans de métier derrière lui et aucune illusion sur ce que c'est que d'être un artiste.

C'est cette année-là qu'il sort *Losing My Edge*, huit minutes d'un homme qui parle sur un beat, et qui énumère tout ce qu'il a entendu avant tout le monde. C'est drôle, c'est méchant, c'est triste, et c'est immédiatement culte. Le morceau dit exactement ce que sera LCD Soundsystem : un groupe qui parle des groupes, un type qui se moque de sa propre posture d'expert, et un groove qui ne pardonne pas. En une chanson, Murphy a trouvé son sujet, qui est aussi le nôtre : le rapport entre ce qu'on aime et ce qu'on est.

Le DFA, le label et le studio qu'il monte avec Tim Goldsworthy, est au cœur de tout. Goldsworthy vient de l'électronique anglaise — il a travaillé avec UNKLE —, et leur spécialité est le remix : ils prennent un morceau de rock et ils le rallongent, ils en font une version de club qui garde la nervosité de l'original. Leur version de *House of Jealous Lovers* de The Rapture, en 2002, devient un tube dans les clubs et change la donne : d'un coup, le rock new-yorkais se met à faire danser. C'est dans ce contexte que Murphy ose sortir ses propres morceaux, sur le même label, avec la même esthétique, mais avec une voix qui n'est pas celle d'un groupe de rock.

*Losing My Edge* mérite qu'on s'y arrête, parce que tout LCD Soundsystem est là. Huit minutes, un beat de boîte à rythmes, et un homme qui récite la liste de tous les disques qu'il a entendus avant tout le monde : les groupes allemands, les groupes de No Wave, les labels oubliés, les DJ qui ont inventé le genre. C'est drôle, puis c'est gênant, puis c'est triste, parce qu'on comprend que le type est en train de perdre quelque chose — son statut, sa jeunesse, sa place. Le refrain est une phrase qu'on n'oublie pas : « I was there ». C'était là. C'est l'auto-portrait d'un collectionneur qui sait que la culture qu'il défend est devenue un accessoire.

Nancy Whang est la seule musicienne qui apparaît sur le disque avant d'être une musicienne du groupe : elle chante des chœurs, et elle deviendra, sur scène, la présence qui équilibre Murphy — plus calme, plus précise, souvent derrière ses claviers. Pat Mahoney, batteur, et Tyler Pope, bassiste passé par !!!, complètent la formation live. Il y a une ironie dans cette histoire : un projet qui parle de solitude et de posture est devenu un groupe, avec des gens, des tournées et des engueulades. C'est aussi ce qui a permis à la musique de tenir la route en concert, là où beaucoup de projets électroniques se contentent d'un ordinateur et d'un type derrière une table.

Les deux années suivantes, il publie des singles — *Give It Up*, *Yeah*, *Tired* — et se retrouve, sans l'avoir prévu, à la tête d'un groupe. Sur scène, il s'entoure de Nancy Whang aux claviers et au chant, de Pat Mahoney à la batterie, de Tyler Pope à la basse. Sur disque, il joue presque tout lui-même. Quand arrive le moment du premier album, en 2005, il a donc un problème de forme : la moitié de ce qu'il veut sortir est déjà paru. La solution sera un double disque, avec les singles d'un côté et le nouvel album de l'autre.

La forme de l'album est une décision commerciale autant qu'artistique : le disque sort en simple (neuf nouveaux morceaux) et en double (avec les singles déjà parus et leurs faces B). C'est une manière de ne pas perdre les morceaux qui avaient fait sa réputation, et une manière de vendre l'ensemble comme une compile. Le label, Capitol aux États-Unis et EMI ailleurs, accepte, parce que le DFA a le vent en poupe. Pour Murphy, c'est aussi l'occasion de remettre les morceaux dans l'ordre qu'il veut : l'album simple est une œuvre, la deuxième galette est un document. Beaucoup de critiques de l'époque ont d'ailleurs préféré la seconde, ce qui l'a un peu agacé.

Ce disque est un catalogue d'influences, mais pas au sens où il copierait. Les critiques de l'époque l'ont dit avant nous : on y entend les Talking Heads et Liquid Liquid, les guitares de Gang of Four, les basses de Can, et cette façon de chanter qui vient de Mark E. Smith, le chanteur des Fall — un parler-rythmer plutôt qu'un chant. Il y a aussi du disco, du Chic, du Suicide, et un peu d'Eno dans la manière de traiter le son comme un matériau. Ce qui est nouveau, ce n'est pas la liste : c'est la façon de la faire tenir ensemble, sans nostalgie et sans pastiche.

L'enregistrement, lui, est un travail de studio au sens ancien : Murphy joue la plupart des instruments, empile les pistes, refait les prises. Deux studios sont crédités, Long View Farm dans le Massachusetts et Plantain Recording House à New York, et le mixage final est confié à Andy Wallace, un ingénieur célèbre pour avoir mixé *Nevermind* et *Grace*. C'est un choix qui dit tout : Murphy veut un son de disque de rock, pas un son de maquette électronique. Il veut que la basse claque, que la batterie respire, et que le tout puisse passer à la radio sans perdre son grain.

*Daft Punk Is Playing at My House* ouvre l'album par une blague : un type rêve que Daft Punk vient jouer dans son salon, et il organise la soirée. Écoutez la basse, qui vient directement de Liquid Liquid, le groupe new-yorkais des années 80 — c'est un hommage précis, presque citationnel, au son qui a inventé ce genre de funk minimal.

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Le morceau a été le tube du disque : numéro un du classement dance britannique, vingt-neuvième au Royaume-Uni, et une nomination aux Grammy Awards. C'est aussi un manifeste involontaire : un chanteur de trente ans y raconte une fête de banlieue avec des invités qui ont vingt ans de moins que lui. La légèreté apparente cache une question très sérieuse — qu'est-ce qu'on fait quand la musique qu'on aime est devenue un objet de collection ? — et c'est exactement ce que le reste de l'album va développer.

*Too Much Love* ralentit le tempo et change de couleur : un piano, une basse ronde, une voix qui prend son temps. Écoutez la façon dont le morceau s'installe, sans urgence, comme un slow dans une soirée qui se termine. C'est la face mélancolique de Murphy, celle qui fera plus tard *All My Friends*.

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C'est un morceau sur l'excès, et sur le manque : trop d'amour, pas assez, et cette impression qu'on est toujours en décalage d'un cran avec les gens. Murphy y chante d'une voix presque basse, avec des chœurs qui traînent, et le piano répète la même phrase jusqu'à ce qu'elle devienne obsédante. Dans un album qui parle beaucoup de culture et de posture, ce morceau-ci parle simplement de solitude, ce qui le rend plus difficile à écouter que les autres.

*Tribulations* est le morceau le plus dansant du disque : une ligne de synthé qui tourne, une batterie sèche, une voix qui répète des phrases comme des mantras. Écoutez le passage où tout s'arrête, vers la fin, avant que le beat ne revienne : c'est un truc de DJ, pas de groupe de rock, et c'est ce qui fait la différence.

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Le titre dit tout : les petites humiliations du quotidien, les compromis, les choses qu'on fait par obligation. Murphy les énumère sur un ton presque détaché, et le contraste entre la légèreté de la musique et la gravité du texte est exactement ce qu'il cherche. C'est aussi le morceau qui a le plus voyagé : il a été remixé, joué en club, et il reste aujourd'hui la meilleure porte d'entrée dans le groupe pour quelqu'un qui n'a jamais écouté de dance-punk.

*Movement* est court, sec, et très proche des Fall, ce groupe anglais que Murphy vénère : une guitare qui gratte, une basse qui avance, et une voix qui scande plus qu'elle ne chante. Écoutez le refrain, qui est presque un slogan : c'est du punk joué par un type qui sait exactement ce qu'il fait, et qui ne cherche pas à cacher ses références.

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C'est le morceau le plus court de l'album, trois minutes et quatre secondes, et c'est aussi le plus direct. Il y a une urgence là-dedans qui contraste avec le reste du disque, plus patiemment construit. On y entend la différence entre un groupe qui répète et un producteur qui assemble : ici, c'est un groupe, avec des instruments qui se répondent, et le chant de Murphy qui cherche la sortie. C'est le lien direct entre les Fall, Gang of Four et tout ce qui viendra après.

*Never as Tired as When I'm Waking Up* est l'autre slow du disque, et peut-être le plus beau. Une guitare qui arpège, un piano, une voix qui monte doucement, et des paroles sur le réveil, la fatigue et le regret. Écoutez la fin, quand le morceau s'ouvre et que les chœurs arrivent : c'est du rock de chambre, presque fragile.

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Le titre est une phrase qu'on dirait sortie d'un carnet, et la chanson garde cette qualité d'esquisse. Il y a du Lennon dans la façon de poser la voix, et du Jeff Buckley dans la fragilité, mais le traitement électronique est bien de 2005. C'est le genre de morceau qui aurait pu être gâché par une production trop léchée ; ici, il reste nu, et c'est ce qui le rend touchant. Sur la deuxième face, c'est le moment où l'on respire avant le grand morceau.

Et puis il y a *On Repeat*, huit minutes, qui est un peu le cœur du disque. Une boucle, une phrase qui revient — « on repeat » —, et une voix qui répète justement qu'elle répète. C'est une blague sur la musique électronique, une confession, et un très bon morceau de dance, tout à la fois. Écoutez la façon dont la boucle change imperceptiblement, couche après couche : c'est de la composition, pas de la répétition.

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Le morceau est une réponse directe à ceux qui reprochaient à la dance music d'être répétitive : oui, elle l'est, et c'est le sujet. Murphy y parle de sa propre obsession, de la façon dont on réécoute les mêmes disques, dont on répète les mêmes gestes. C'est aussi une déclaration de méthode : il ne cherche pas à faire du neuf avec du vieux, il cherche à faire entendre ce qu'il y a dans le vieux. Et sur huit minutes, il a le temps de le prouver.

*Thrills* est une petite bombe de trois minutes quarante-trois, avec un riff qui pique et un refrain qui ne s'oublie pas. Écoutez la batterie, très en avant, et la façon dont la guitare répond au synthé : c'est du punk-funk, ce genre qu'on croyait mort depuis 1981 et qui renaît ici avec une énergie intacte.

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C'est le morceau qui a le plus de mal à vieillir, parce qu'il est entièrement construit sur l'énergie. En concert, il fait partie de ceux qui retournent une salle, et le groupe l'a rejoué en 2022 sur le plateau de Saturday Night Live, dix-sept ans après sa sortie. Il y a une joie là-dedans qui n'a rien d'intellectuel : c'est le plaisir de jouer fort, ensemble, sur un riff qui ne demande qu'à être répété.

*Disco Infiltrator* est le morceau le plus étrange du disque : une voix robotique, un beat qui claque, et des paroles qui semblent annoncer une invasion. Écoutez le contraste entre la froideur du timbre et la chaleur de la basse : c'est là que le disque montre qu'il connaît ses classiques allemands autant que ses classiques new-yorkais.

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Le titre est une image : quelqu'un s'introduit dans la disco, ou la disco s'introduit dans quelqu'un. Le morceau a été édité en single dans une version plus courte, ce qui est un aveu : huit minutes de boucle, c'est bien en album, mais à la radio, il faut couper. C'est aussi le morceau où l'on entend le plus clairement l'héritage de Kraftwerk et de Suicide, ces deux groupes qui ont appris à faire de la musique avec des machines et une voix qui ne sourit pas.

*Great Release* ferme l'album, et c'est un choix courageux : six minutes et demie de lenteur, avec un piano, une voix qui s'élève, et des paroles sur la fin, le lâcher-prise, la paix qu'on trouve quand on arrête de lutter. Écoutez la dernière minute : le morceau s'ouvre, les accords montent, et tout retombe. C'est une sortie, pas une apothéose.

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Le morceau a été écrit pour la fin d'un album qui parle beaucoup de tension, et il fonctionne comme une respiration. Murphy y chante une sorte de prière laïque, sans ironie, et c'est peut-être le moment où le disque tombe le masque : le type qui se moquait des hipsters est aussi un homme de trente ans qui essaie de comprendre ce qu'il fait là. Beaucoup de gens trouvent ce morceau trop long. C'est justement sa qualité : il ne cède pas à l'envie de finir en beauté.

Le ton du disque est difficile à décrire, et c'est ce qui le rend intéressant. Murphy y est ironique et sincère dans la même phrase, il se moque de la posture du connaisseur tout en l'adoptant, il critique la nostalgie tout en la pratiquant. Robert Christgau, le critique du Village Voice, a résumé la chose en parlant d'un homme qui alterne entre « le type dance et le type rock, l'optimiste et le cynique ». C'est exactement ça : chaque morceau a l'air d'un exercice de style, et chacun finit par dire quelque chose de vrai. Ce double jeu est devenu la marque de fabrique du groupe, et ce qui le distingue de ses contemporains.

À sa sortie, le 24 janvier 2005, l'album est acclamé : 86 sur 100 à Metacritic, « Best New Music » chez Pitchfork avec 8,2, et des critiques qui parlent d'un disque à la fois dansant et intelligent, ce qui est rare dans les deux cas. Il est nommé aux Grammy Awards dans la catégorie meilleur album électronique/dance, et *Daft Punk Is Playing at My House* dans celle du meilleur enregistrement dance. Commercialement, ce n'est pas un triomphe : vingtième au Royaume-Uni, sixième du classement dance américain, sixième en Belgique, et environ cent quarante-sept mille exemplaires aux États-Unis en dix ans. Mais disque d'or au Royaume-Uni, et surtout un statut qui ne se mesure pas en ventes.

Il faut replacer le disque dans son moment. En 2005, New York vit une vague de groupes qui mélangent rock et dance : The Rapture, !!!, Radio 4, Liars, et bientôt Bloc Party à Londres. Le DFA produit une partie de ces disques, et les remixes circulent sur les blogs, qui sont alors le nouveau média. LCD Soundsystem arrive à la fin de cette vague, avec un peu de retard et beaucoup de recul, et c'est peut-être pour ça que son disque tient mieux que les autres : il regarde le mouvement de l'extérieur, avec l'œil du type qui a trente ans et qui a déjà vu passer deux ou trois modes.

Ce statut, c'est celui d'un groupe qui a défini une époque — celle des hipsters new-yorkais des années 2000, des blogs, de la nostalgie du post-punk. Murphy a dit une phrase qui résume tout : LCD Soundsystem était « un groupe à propos des groupes », un groupe snob qui pouvait être plus snob que n'importe quel collectionneur de disques. Et il l'assumait, y compris dans ses pires côtés. C'est ce qui rend cet album si particulier : il ne raconte pas seulement une histoire de musique, il raconte une manière d'être un auditeur en 2005, avec ses ridicules et sa sincérité.

La suite est connue, mais elle éclaire ce premier album. En 2007, *Sound of Silver* change d'échelle : *All My Friends*, ses sept minutes et sa répétition de piano, devient l'un des morceaux les plus importants de la décennie, et le groupe passe du statut de curiosité à celui de grand groupe. En 2011, Murphy arrête tout, avec un dernier concert au Madison Square Garden, filmé et documenté, puis revient en 2015 — décision qui fera grincer des dents ceux qui avaient pris le adieu au mot. Entre-temps, il aura produit pour Arcade Fire et les Yeah Yeah Yeahs, et participé à *Blackstar* de David Bowie. Rien de tout ça n'existerait sans les neuf morceaux de 2005.

Vingt ans après, le disque tient toujours, et pour une raison simple : les influences sont digérées, pas récitées. Les Talking Heads, Liquid Liquid, Can, Gang of Four, The Fall et Suicide sont là, mais ils servent une voix — celle de Murphy, qui doute, qui fanfaronne, qui se répète. C'est pour ça qu'on peut l'écouter sans connaître un seul de ces groupes, et qu'on peut aussi l'écouter en les connaissant tous. Un premier album, en général, on l'écrit avec ses maîtres. Celui-ci, on le fait avec le recul de quelqu'un qui les a déjà tous écoutés, et qui sait qu'il ne les égalera jamais.