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Les Rita Mitsouko — l'amour, la mort et le désordre
Un duo de rock français qui a fait danser les tubes les plus tristes des années 80
Catherine Ringer et Frédéric Chichin se rencontrent à Paris en 1979. Fred, guitariste de Gazoline, vient de sortir de prison après une affaire de drogue ; Catherine chante dans Flashes rouges, une comédie musicale de Marc'O et Geneviève Hervé. Deux musiciens quittent le spectacle faute de salaires, Fred est engagé pour les remplacer, et au bout d'une semaine de répétitions il lui dit : « Allez viens, on va faire un groupe de rock ! »
Ils commencent sous le nom des Sprats, tous les deux, avec un magnétophone ReVox comme orchestre. Ils jouent dans des restaurants, des bars, de petites salles, dont le Gibus. En 1980, ils composent la musique d'Aux limites de la mer, la première pièce d'Armando Llamas, mise en scène par Catherine Dasté, avec la danseuse Marcia Moretto. Cette rencontre va donner l'une des plus belles chansons du répertoire français.
En 1981, ils abandonnent les Sprats et adoptent le nom de Rita Mitsouko. Catherine a écrit une série de noms à partir des parfums de Guerlain — « Twinka Shalimar », « Rita Mitsouko » — et Fred choisit celui-là. Le nom associe la stripteaseuse Rita Renoir au parfum Mitsouko. Au début, ils plaisantent : Fred serait Rita, Catherine serait Mitsouko. Le public finira par croire que Rita Mitsouko est le nom de la chanteuse, ce qui les poussera à ajouter « Les » devant.
Ils signent chez Virgin France et sortent leur premier 45 tours, Minuit dansant, en 1981. En 1983, ils composent la musique de Pôle à pôle, un spectacle de danse présenté à la Biennale de Lyon. Leur look, leur énergie, leur mélange de rock, de funk et de théâtre attirent l'attention. Le premier album, Rita Mitsouko, sort au printemps 1984.
Ce premier disque contient déjà tout : des guitares nerveuses, des claviers, une voix qui passe du murmure au cri, et des chansons qui ne ressemblent pas à ce qu'on entend à la radio. Mais c'est un morceau en face B qui va tout changer : Marcia Baïla. La maison de disques croit d'abord à Restez avec moi et le sort en single ; les radios libres, elles, ne jurent que par Marcia Baïla, et le 45 tours finit par sortir quelques mois plus tard.
Marcia Baïla est un hommage à Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine née en 1946, morte d'un cancer le 21 mai 1983. Catherine Ringer l'avait rencontrée en 1976, puis retrouvée en 1980 pour la pièce d'Armando Llamas. La chanson raconte son agonie, mais sur une musique qui donne envie de danser : c'est la première grande leçon des Rita Mitsouko, la douleur peut avoir un refrain.
Le clip, réalisé par Philippe Gautier, montre Catherine dans une robe corset de Jean-Paul Gaultier, entourée de décors signés par les artistes de la Figuration libre — Di Rosa, Mosner, Combas. Il devient une référence visuelle des années 80. Le single obtient un disque d'or, avec plus de 500 000 exemplaires certifiés et près de 800 000 ventes réelles en France, et sera élu seconde meilleure chanson française de la décennie aux Victoires de la musique en 1990.
En 1986, le duo enregistre The No Comprendo avec Tony Visconti, le producteur de Bowie et de T. Rex. Pendant une partie des sessions, Jean-Luc Godard les filme pour son film Soigne ta droite. L'album sort le 20 septembre 1986 et contient trois tubes : Les Histoires d'A, Andy et C'est comme ça. Le groupe ajoute alors le « Les » devant Rita Mitsouko pour que le nom du groupe ne soit plus confondu avec celui de la chanteuse.
Les Histoires d'A ouvre l'album et empile des histoires d'amour qui finissent mal : Valérie s'ennuie dans les bras de Nicolas, Isabelle attend Patrick qui ne revient pas, et le refrain conclut que « les histoires d'amour finissent mal en général ». Le titre joue sur les mots, entre « histoires d'amour » et la lettre A. C'est drôle, cruel, dansant, et la voix de Catherine y passe d'une conversation à une plainte de music-hall.
Andy ne parle pas d'Andy Warhol, mais d'Andy Capp, le héros de la bande dessinée de Reg Smythe : un homme qui rentre du pub, se dispute avec sa femme, et rate sa vie avec le sourire. Le morceau est un single avec Un soir, un chien en face B, et il sera utilisé dans plusieurs films, dont Ma saison préférée d'André Téchiné. En 2024, il est repris lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris.
C'est comme ça sort en single la même année, dans une version longue d'environ huit minutes, avec deux titres en face B. C'est une chanson d'attitude : une basse qui avance, des cuivres, une Catherine Ringer qui semble parler à la fois à un amant et à la terre entière. Le titre dit ce qu'il veut dire, et le duo n'a jamais eu besoin d'expliquer ses chansons pour qu'elles fonctionnent.
En 1988 sort Marc & Robert, un album plus sombre, encore produit avec Tony Visconti. Il contient Le Petit Train, qui fait référence aux trains de la mort et à la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. La musique est une rumba entraînante, presque joyeuse, et le contraste est insoutenable : c'est exactement le geste des Rita Mitsouko, faire entendre l'horreur à travers une chanson qui pourrait passer à la fête.
Le morceau est souvent décrit comme une chanson sur la déportation, et il faut l'écouter jusqu'au bout pour comprendre où le train va. Le duo ne donne pas de leçon ; il laisse les images faire le travail. C'est une des chansons les plus graves du répertoire, et l'une des plus fortes, parce qu'elle ne renonce jamais à la musique pour dire le pire.
Après Marc & Robert, le duo publie Re en 1990, un album de remixes, puis Système D en 1993. L'album contient Y'a d'la haine, dont le titre est l'antithèse de Y a d'la joie de Charles Trenet. Le clip, réalisé par Sébastien Chantrel, remporte le prix du clip de l'année aux MTV Europe Music Awards en 1994. La chanson atteint la 33e place du classement français.
Y'a d'la haine est une chanson noire sur la haine ordinaire, la violence sociale, la bêtise. Elle est portée par une production dense, des guitares, des chœurs, et une Catherine Ringer qui crache plus qu'elle ne chante. Le clip, avec ses images de foule et de visages, transforme la chanson en constat politique. C'est l'un des rares moments où le duo regarde le monde extérieur aussi directement.
Les Amants est l'autre visage de Système D : une chanson d'amour physique, théâtrale, avec des images de cinéma et une voix qui joue les tragédiennes. Le duo a toujours aimé les personnages : la sorcière, l'inquisiteur, la femme d'affaires, le pornographe, l'amant. Catherine Ringer n'interprète pas des chansons, elle joue des rôles, et c'est ce qui donne à leurs concerts une dimension de cabaret.
En 2000 sort Cool Frénésie, un album de retour après sept ans. Il contient C'était un homme, chanson à la mémoire de Sam Ringer, le père de Catherine, déporté pendant la Seconde Guerre mondiale. Le titre est aussi une référence à Si c'est un homme de Primo Levi. La chanson est un tombeau discret, sans pathos, où la voix de Catherine porte le deuil de son père et, à travers lui, celui de toute une génération.
Cool Frénésie contient aussi La sorcière et l'inquisiteur, un morceau de théâtre noir où le duo s'amuse avec les figures de la persécution. L'album est nommé aux Victoires de la musique dans trois catégories. Le groupe n'a jamais cherché à être moderne ; il a continué à faire ce qu'il savait faire, avec une énergie d'adolescent et une culture de music-hall.
En 2002, Catherine Ringer joue le rôle-titre de Concha Bonita, une comédie musicale d'Alfredo Arias, et le duo publie La Femme Trombone. En 2004, ils se produisent avec l'Orchestre Lamoureux, un exercice de réorchestration qui montre que leurs chansons tiennent aussi sans guitares saturées. Le duo n'a jamais été un groupe de rock au sens étroit : c'est un laboratoire de formes, de voix et de personnages.
En 2007 sort Variéty, coproduit par Mark Plati, avec une version anglaise intitulée Variety. Le single Ding Dang Dong résume le duo : une mélodie de comptine, des cuivres, une Catherine Ringer qui joue la cloche et la diva. L'album est suivi d'une tournée européenne et d'un concert filmé à Rock en Seine le 25 août 2007. C'est le dernier live du duo.
En novembre 2007, la tournée est interrompue : Fred Chichin est malade, un cancer foudroyant a été diagnostiqué deux mois plus tôt. Le 13 novembre, Catherine Ringer monte seule sur la scène de l'Olympia. Dans la nuit du 27 au 28 novembre, Fred Chichin meurt à Villejuif, à 53 ans. Le duo devait se produire le soir même à l'Olympia. Le groupe s'arrête là, sur un concert qui n'a pas eu lieu.
Catherine Ringer reprend la route le 14 mars 2008, avec les mêmes musiciens, sous le titre « Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko and more ». Le 27 juillet 2008, elle donne le dernier concert de la tournée Variety au Métropolis de Montréal, dans le cadre des FrancoFolies. Elle y chante Andy et Marcia Baïla, en s'accompagnant elle-même à la guitare, là où Fred jouait autrefois.
Elle continue ensuite une carrière solo, entre chanson, théâtre, cinéma et concerts. En 2020, elle chante les Rita Mitsouko à la Philharmonie de Paris, avec un orchestre. La voix est toujours là, plus grave, plus libre, et les chansons prennent une autre dimension : elles ne sont plus des tubes de duo, elles sont devenues un répertoire.
Le 15 septembre 2026, Catherine Ringer meurt à son tour d'un cancer, aux Lilas, à l'âge de 68 ans. La nouvelle tombe dans la nuit du 14 au 15 septembre. Marcia Baïla, la chanson qu'elle avait écrite pour une amie morte du cancer, devient alors un étrange miroir : la chanteuse qui racontait la maladie d'une autre est emportée par la même maladie, quarante-trois ans plus tard.
Les Rita Mitsouko laissent une œuvre courte et dense : sept albums studio, des tubes, des clips, des spectacles, et une manière de mélanger le rock, le funk, la new wave, le hip-hop et le jazz sans jamais demander la permission. Ils ont inventé un espace où l'on peut danser sur la mort, rire de la haine, chanter l'amour et la déportation dans la même soirée.
Leur influence est partout dans la chanson française : les duos mixtes, les voix qui jouent, les clips comme des films, les chansons qui ne craignent pas le mauvais goût. Catherine Ringer et Fred Chichin n'ont jamais été des modèles de vertu ; ils ont été des artistes libres, avec leurs excès, leurs colères et leurs tendresses. C'est peut-être pour cela qu'on les aime autant.
Il reste les chansons. Marcia Baïla, Andy, Les Histoires d'A, C'est comme ça, Le Petit Train, Y'a d'la haine, Les Amants, C'était un homme, Ding Dang Dong. Elles ont survécu aux modes, aux procès, aux deuils. Elles continuent de passer à la radio, dans les fêtes, dans les films, et de faire danser des gens qui n'ont jamais vu le duo sur scène.
Les Rita Mitsouko n'ont jamais ressemblé à personne, et c'est leur plus grande réussite. Ils ont pris le rock, la chanson française, le théâtre et la danse, et ils en ont fait un objet bizarre, drôle, émouvant, qui porte encore aujourd'hui le nom de deux personnes : Catherine et Fred. Un duo, deux voix, une façon de danser sur les cendres — et des chansons qui continuent, longtemps après eux, à faire tenir les gens debout.
Les morceaux
La source markdown de ce récit (13350 caractères)
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title: Les Rita Mitsouko — l'amour, la mort et le désordre
subtitle: Un duo de rock français qui a fait danser les tubes les plus tristes des années 80
summary: Catherine Ringer et Fred Chichin ont inventé une façon de chanter l'amour et le deuil sur des musiques de fête. De Marcia Baïla à Ding Dang Dong, voici l'histoire d'un duo qui n'a jamais ressemblé à personne.
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- artist: Les Rita Mitsouko
tags: [rock-francais, annees-1980, duo, new-wave]
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Catherine Ringer et Frédéric Chichin se rencontrent à Paris en 1979. Fred, guitariste de Gazoline, vient de sortir de prison après une affaire de drogue ; Catherine chante dans *Flashes rouges*, une comédie musicale de Marc'O et Geneviève Hervé. Deux musiciens quittent le spectacle faute de salaires, Fred est engagé pour les remplacer, et au bout d'une semaine de répétitions il lui dit : « Allez viens, on va faire un groupe de rock ! »
Ils commencent sous le nom des Sprats, tous les deux, avec un magnétophone ReVox comme orchestre. Ils jouent dans des restaurants, des bars, de petites salles, dont le Gibus. En 1980, ils composent la musique d'*Aux limites de la mer*, la première pièce d'Armando Llamas, mise en scène par Catherine Dasté, avec la danseuse Marcia Moretto. Cette rencontre va donner l'une des plus belles chansons du répertoire français.
En 1981, ils abandonnent les Sprats et adoptent le nom de Rita Mitsouko. Catherine a écrit une série de noms à partir des parfums de Guerlain — « Twinka Shalimar », « Rita Mitsouko » — et Fred choisit celui-là. Le nom associe la stripteaseuse Rita Renoir au parfum Mitsouko. Au début, ils plaisantent : Fred serait Rita, Catherine serait Mitsouko. Le public finira par croire que Rita Mitsouko est le nom de la chanteuse, ce qui les poussera à ajouter « Les » devant.
Ils signent chez Virgin France et sortent leur premier 45 tours, *Minuit dansant*, en 1981. En 1983, ils composent la musique de *Pôle à pôle*, un spectacle de danse présenté à la Biennale de Lyon. Leur look, leur énergie, leur mélange de rock, de funk et de théâtre attirent l'attention. Le premier album, *Rita Mitsouko*, sort au printemps 1984.
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Ce premier disque contient déjà tout : des guitares nerveuses, des claviers, une voix qui passe du murmure au cri, et des chansons qui ne ressemblent pas à ce qu'on entend à la radio. Mais c'est un morceau en face B qui va tout changer : *Marcia Baïla*. La maison de disques croit d'abord à *Restez avec moi* et le sort en single ; les radios libres, elles, ne jurent que par *Marcia Baïla*, et le 45 tours finit par sortir quelques mois plus tard.
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*Marcia Baïla* est un hommage à Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine née en 1946, morte d'un cancer le 21 mai 1983. Catherine Ringer l'avait rencontrée en 1976, puis retrouvée en 1980 pour la pièce d'Armando Llamas. La chanson raconte son agonie, mais sur une musique qui donne envie de danser : c'est la première grande leçon des Rita Mitsouko, la douleur peut avoir un refrain.
Le clip, réalisé par Philippe Gautier, montre Catherine dans une robe corset de Jean-Paul Gaultier, entourée de décors signés par les artistes de la Figuration libre — Di Rosa, Mosner, Combas. Il devient une référence visuelle des années 80. Le single obtient un disque d'or, avec plus de 500 000 exemplaires certifiés et près de 800 000 ventes réelles en France, et sera élu seconde meilleure chanson française de la décennie aux Victoires de la musique en 1990.
En 1986, le duo enregistre *The No Comprendo* avec Tony Visconti, le producteur de Bowie et de T. Rex. Pendant une partie des sessions, Jean-Luc Godard les filme pour son film *Soigne ta droite*. L'album sort le 20 septembre 1986 et contient trois tubes : *Les Histoires d'A*, *Andy* et *C'est comme ça*. Le groupe ajoute alors le « Les » devant Rita Mitsouko pour que le nom du groupe ne soit plus confondu avec celui de la chanteuse.
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*Les Histoires d'A* ouvre l'album et empile des histoires d'amour qui finissent mal : Valérie s'ennuie dans les bras de Nicolas, Isabelle attend Patrick qui ne revient pas, et le refrain conclut que « les histoires d'amour finissent mal en général ». Le titre joue sur les mots, entre « histoires d'amour » et la lettre A. C'est drôle, cruel, dansant, et la voix de Catherine y passe d'une conversation à une plainte de music-hall.
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*Andy* ne parle pas d'Andy Warhol, mais d'Andy Capp, le héros de la bande dessinée de Reg Smythe : un homme qui rentre du pub, se dispute avec sa femme, et rate sa vie avec le sourire. Le morceau est un single avec *Un soir, un chien* en face B, et il sera utilisé dans plusieurs films, dont *Ma saison préférée* d'André Téchiné. En 2024, il est repris lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris.
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*C'est comme ça* sort en single la même année, dans une version longue d'environ huit minutes, avec deux titres en face B. C'est une chanson d'attitude : une basse qui avance, des cuivres, une Catherine Ringer qui semble parler à la fois à un amant et à la terre entière. Le titre dit ce qu'il veut dire, et le duo n'a jamais eu besoin d'expliquer ses chansons pour qu'elles fonctionnent.
En 1988 sort *Marc & Robert*, un album plus sombre, encore produit avec Tony Visconti. Il contient *Le Petit Train*, qui fait référence aux trains de la mort et à la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. La musique est une rumba entraînante, presque joyeuse, et le contraste est insoutenable : c'est exactement le geste des Rita Mitsouko, faire entendre l'horreur à travers une chanson qui pourrait passer à la fête.
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Le morceau est souvent décrit comme une chanson sur la déportation, et il faut l'écouter jusqu'au bout pour comprendre où le train va. Le duo ne donne pas de leçon ; il laisse les images faire le travail. C'est une des chansons les plus graves du répertoire, et l'une des plus fortes, parce qu'elle ne renonce jamais à la musique pour dire le pire.
Après *Marc & Robert*, le duo publie *Re* en 1990, un album de remixes, puis *Système D* en 1993. L'album contient *Y'a d'la haine*, dont le titre est l'antithèse de *Y a d'la joie* de Charles Trenet. Le clip, réalisé par Sébastien Chantrel, remporte le prix du clip de l'année aux MTV Europe Music Awards en 1994. La chanson atteint la 33e place du classement français.
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*Y'a d'la haine* est une chanson noire sur la haine ordinaire, la violence sociale, la bêtise. Elle est portée par une production dense, des guitares, des chœurs, et une Catherine Ringer qui crache plus qu'elle ne chante. Le clip, avec ses images de foule et de visages, transforme la chanson en constat politique. C'est l'un des rares moments où le duo regarde le monde extérieur aussi directement.
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*Les Amants* est l'autre visage de *Système D* : une chanson d'amour physique, théâtrale, avec des images de cinéma et une voix qui joue les tragédiennes. Le duo a toujours aimé les personnages : la sorcière, l'inquisiteur, la femme d'affaires, le pornographe, l'amant. Catherine Ringer n'interprète pas des chansons, elle joue des rôles, et c'est ce qui donne à leurs concerts une dimension de cabaret.
En 2000 sort *Cool Frénésie*, un album de retour après sept ans. Il contient *C'était un homme*, chanson à la mémoire de Sam Ringer, le père de Catherine, déporté pendant la Seconde Guerre mondiale. Le titre est aussi une référence à *Si c'est un homme* de Primo Levi. La chanson est un tombeau discret, sans pathos, où la voix de Catherine porte le deuil de son père et, à travers lui, celui de toute une génération.
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*Cool Frénésie* contient aussi *La sorcière et l'inquisiteur*, un morceau de théâtre noir où le duo s'amuse avec les figures de la persécution. L'album est nommé aux Victoires de la musique dans trois catégories. Le groupe n'a jamais cherché à être moderne ; il a continué à faire ce qu'il savait faire, avec une énergie d'adolescent et une culture de music-hall.
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En 2002, Catherine Ringer joue le rôle-titre de *Concha Bonita*, une comédie musicale d'Alfredo Arias, et le duo publie *La Femme Trombone*. En 2004, ils se produisent avec l'Orchestre Lamoureux, un exercice de réorchestration qui montre que leurs chansons tiennent aussi sans guitares saturées. Le duo n'a jamais été un groupe de rock au sens étroit : c'est un laboratoire de formes, de voix et de personnages.
En 2007 sort *Variéty*, coproduit par Mark Plati, avec une version anglaise intitulée *Variety*. Le single *Ding Dang Dong* résume le duo : une mélodie de comptine, des cuivres, une Catherine Ringer qui joue la cloche et la diva. L'album est suivi d'une tournée européenne et d'un concert filmé à Rock en Seine le 25 août 2007. C'est le dernier live du duo.
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En novembre 2007, la tournée est interrompue : Fred Chichin est malade, un cancer foudroyant a été diagnostiqué deux mois plus tôt. Le 13 novembre, Catherine Ringer monte seule sur la scène de l'Olympia. Dans la nuit du 27 au 28 novembre, Fred Chichin meurt à Villejuif, à 53 ans. Le duo devait se produire le soir même à l'Olympia. Le groupe s'arrête là, sur un concert qui n'a pas eu lieu.
Catherine Ringer reprend la route le 14 mars 2008, avec les mêmes musiciens, sous le titre « Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko and more ». Le 27 juillet 2008, elle donne le dernier concert de la tournée *Variety* au Métropolis de Montréal, dans le cadre des FrancoFolies. Elle y chante *Andy* et *Marcia Baïla*, en s'accompagnant elle-même à la guitare, là où Fred jouait autrefois.
Elle continue ensuite une carrière solo, entre chanson, théâtre, cinéma et concerts. En 2020, elle chante les Rita Mitsouko à la Philharmonie de Paris, avec un orchestre. La voix est toujours là, plus grave, plus libre, et les chansons prennent une autre dimension : elles ne sont plus des tubes de duo, elles sont devenues un répertoire.
Le 15 septembre 2026, Catherine Ringer meurt à son tour d'un cancer, aux Lilas, à l'âge de 68 ans. La nouvelle tombe dans la nuit du 14 au 15 septembre. *Marcia Baïla*, la chanson qu'elle avait écrite pour une amie morte du cancer, devient alors un étrange miroir : la chanteuse qui racontait la maladie d'une autre est emportée par la même maladie, quarante-trois ans plus tard.
Les Rita Mitsouko laissent une œuvre courte et dense : sept albums studio, des tubes, des clips, des spectacles, et une manière de mélanger le rock, le funk, la new wave, le hip-hop et le jazz sans jamais demander la permission. Ils ont inventé un espace où l'on peut danser sur la mort, rire de la haine, chanter l'amour et la déportation dans la même soirée.
Leur influence est partout dans la chanson française : les duos mixtes, les voix qui jouent, les clips comme des films, les chansons qui ne craignent pas le mauvais goût. Catherine Ringer et Fred Chichin n'ont jamais été des modèles de vertu ; ils ont été des artistes libres, avec leurs excès, leurs colères et leurs tendresses. C'est peut-être pour cela qu'on les aime autant.
Il reste les chansons. *Marcia Baïla*, *Andy*, *Les Histoires d'A*, *C'est comme ça*, *Le Petit Train*, *Y'a d'la haine*, *Les Amants*, *C'était un homme*, *Ding Dang Dong*. Elles ont survécu aux modes, aux procès, aux deuils. Elles continuent de passer à la radio, dans les fêtes, dans les films, et de faire danser des gens qui n'ont jamais vu le duo sur scène.
Les Rita Mitsouko n'ont jamais ressemblé à personne, et c'est leur plus grande réussite. Ils ont pris le rock, la chanson française, le théâtre et la danse, et ils en ont fait un objet bizarre, drôle, émouvant, qui porte encore aujourd'hui le nom de deux personnes : Catherine et Fred. Un duo, deux voix, une façon de danser sur les cendres — et des chansons qui continuent, longtemps après eux, à faire tenir les gens debout.