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What's Going On — Marvin Gaye sort du silence
Onze ans de carrière, une dépression, une chanson refusée par tout le monde, et l'album que Rolling Stone classe premier de tous les temps
En 1971, Marvin Gaye a trente et un ans, onze albums, et une carrière qui ressemble à une prison dorée. Motown l'a transformé en voix de velours, en crooner de luxe, en homme qui chante l'amour sur des productions calibrées par une chaîne de montage. Mais à la fin des années 1960, sa vie privée s'effondre : sa partenaire de chant *Tammi Terrell est morte d'une tumeur au cerveau en mars 1970, son mariage avec Anna Gordy* se défait, il consomme de la cocaïne, il a des ennuis avec le fisc, et il traverse une dépression qui le laisse prostré chez lui. Un soir, dans un appartement de Detroit, il tente de se suicider avec une arme ; c'est le père de Berry Gordy qui l'en empêche.
Gaye décrit lui-même cette période avec une franchise brutale : il dit qu'il ne méritait pas son succès, et qu'il se sentait comme « une marionnette — la marionnette de Berry, la marionnette d'Anna. J'avais un esprit à moi et je ne m'en servais pas ». Il refuse de faire la promotion de son album de 1970, il laisse pousser sa barbe, il porte des survêtements au lieu des costumes, et il écoute de la musique classique. Il assiste aussi à des concerts du *Detroit Symphony Orchestra, ce qui n'est pas un détail : l'orchestration de What's Going On* viendra en partie de là.
La chanson qui donne son titre à l'album a une origine qu'on n'inventerait pas. Le *15 mai 1969, Renaldo « Obie » Benson, des Four Tops, est dans son bus de tournée quand il voit à Berkeley, en Californie, la police réprimer une manifestation anti-guerre autour de People's Park — ce qu'on appellera le Bloody Thursday. À son retour à Detroit, il en parle à Al Cleveland*, qui en tire une chanson ; les Four Tops la refusent, la trouvant trop protestataire. Benson la joue alors à Gaye, sur sa guitare, lors d'une partie de golf, et Gaye hésite : il pense d'abord la donner aux Originals. Benson le convainc qu'elle est pour lui, et Gaye demande à être crédité comme coauteur.
Ce qu'il en fait est décisif. Benson le dira d'une formule restée célèbre : « On lui a pris ses mesures, et il a fait un costume du tonnerre. » Gaye ajoute une nouvelle mélodie, de nouveaux accords, et surtout des paroles qui viennent de son propre dégoût — et de sa famille : son frère *Frankie* revient du Vietnam, et les lettres qu'il lui a envoyées pendant la guerre l'ont bouleversé. Gaye expliquera aussi que les émeutes de Watts, en 1965, ont été un moment de bascule : « Avec le monde qui explosait autour de moi, comment étais-je censé continuer à chanter des chansons d'amour ? » Quand il appelle Berry Gordy pour lui parler d'un disque engagé, la réponse est sèche : « Marvin, ne sois pas ridicule. Ça va trop loin. »
L'enregistrement du single commence le *1er juin 1970, à Hitsville U.S.A., le studio maison de Motown. Et dès le premier jour, quelque chose ne se passe pas comme d'habitude : Gaye ne convoque qu'une partie des Funk Brothers, les musiciens maison, et amène ses propres recrues, dont le batteur Chet Forest. James Jamerson, le bassiste légendaire, est récupéré dans un bar de blues où il joue ; il arrive ivre, incapable de s'asseoir correctement, et enregistre ses lignes — écrites par l'arrangeur David Van De Pitte* — allongé par terre. C'est sa basse qu'on entend, et elle est une des raisons pour lesquelles le morceau respire comme il respire.
Il y a aussi l'histoire du saxophone. *Eli Fontaine joue un riff d'alto au début du morceau, en pensant faire une simple démo ; quand Gaye entend la lecture, il décide que ce sera l'introduction du disque. Fontaine lui dit qu'il « traînait juste », et Gaye répond : « Eh bien, tu traînes exquisitement. Merci. » Et il y a l'accident fondateur : les ingénieurs Steve Smith et Kenneth Sands* doivent faire écouter à Gaye deux prises de voix pour qu'il choisisse ; ils les mixent ensemble par erreur, et Gaye adore le résultat. Cette superposition de sa propre voix, utilisée pour la première fois par accident, deviendra sa signature pour tout l'album.
Berry Gordy, lui, n'y croit pas. Selon plusieurs témoignages, il trouve le morceau « la pire chose qu'il ait jamais entendue » — il démentira, en disant qu'il aimait la couleur jazz mais craignait qu'elle soit démodée, et qu'elle fasse perdre à Gaye son public blanc. Le département « Quality Control » de Motown le refuse aussi : « Ils étaient habitués au baby baby, et là c'était un peu dur à saisir », dira *Harry Balk. Gaye se met en grève. Finalement, Balk et Barney Ales font presser et distribuer 100 000 exemplaires sans en informer Gordy ; le single explose, devient le plus rapide de l'histoire de Motown, et Gordy, stupéfait, propose un marché : Gaye pourra produire ce qu'il veut, à condition de livrer l'album en trente jours*.
Il en faudra *dix jours ouvrables, du 17 au 30 mars 1971. Les rythmiques et les overdubs sont enregistrés à Hitsville, les cordes, les cuivres et les voix à Golden World, puis le mixage est repris à The Sound Factory, à Los Angeles, pour rapprocher l'orchestre de la rythmique. Le résultat est un album de trente-cinq minutes, dont les morceaux s'enchaînent presque sans silence, et qui raconte l'histoire d'un vétéran du Vietnam* rentrant chez lui et découvrant la haine, la souffrance et l'injustice.
What's Going On ouvre l'album, et il faut écouter les dix premières secondes : le riff d'alto d'Eli Fontaine, puis la basse de James Jamerson, puis les voix de Gaye empilées. Écoutez le foisonnement : congas, triangle, cordes, chœurs — et pourtant tout reste lisible.
Le single est sorti le 20 janvier 1971, il a atteint la deuxième place du Billboard Hot 100 — derrière Joy to the World de Three Dog Night — et la première du classement soul pendant cinq semaines. C'est un morceau qui ne ressemble à rien de ce que Motown produisait : pas de batterie en avant, une basse mélodique, des cordes qui flottent, et une voix qui pose des questions au lieu d'affirmer. C'est aussi un morceau qui a changé la façon dont un label pouvait concevoir un album : après lui, il fallait une suite.
What's Happening Brother enchaîne directement, et c'est la chanson que Gaye dédie à son frère Frankie. Écoutez le contraste : le tempo est plus lent, la voix plus amère, et le texte parle d'un homme qui rentre de la guerre et ne reconnaît plus son pays.
C'est le morceau qui donne sa voix au vétéran qui traverse tout l'album : il ne comprend plus la culture populaire, il ne retrouve pas sa place, et il constate que personne ne l'attendait. C'est une des premières fois, dans la soul de Motown, qu'on entendait un soldat noir revenu du Vietnam parler comme ça — sans héroïsme, sans gloire, avec une fatigue qui ressemble à de la colère.
Flyin' High (In the Friendly Sky) est peut-être le morceau le plus sombre du disque, et il faut savoir ce qu'il raconte : la dépendance à l'héroïne, appelée « boy » dans l'argot de l'époque, et l'image d'un homme qui se sent libre alors qu'il est enchaîné. Écoutez la douceur trompeuse de la musique : elle plane, exactement comme le titre le dit.
Le titre vient d'un slogan publicitaire d'United Airlines — « fly the friendly skies » — détourné en une phrase de camé. C'est un des gestes les plus forts de l'album : prendre le langage de la publicité et le retourner contre lui, pour parler de l'esclavage chimique. Gaye connaissait le sujet de près, et cela s'entend dans la façon dont il chante, sans jugement, presque avec compassion.
Save the Children est la supplique de l'album, et c'est un des rares moments où Gaye hausse le ton : il demande qui va s'occuper des enfants défavorisés, qui va essayer de sauver un monde condamné, et il finit en criant « sauvez les bébés ». Écoutez la montée : c'est du gospel, mais un gospel qui s'adresse à la politique.
C'est le quatrième single, sorti en novembre 1971, et curieusement, c'est celui qui a le mieux marché au Royaume-Uni, où il a atteint la 41e place — alors que l'album, lui, n'est entré dans le classement britannique que vingt-cinq ans plus tard. C'est un morceau qui a mal vieilli pour certains, à cause de sa naïveté, mais qui porte une question que personne, en 1971, ne posait aussi directement sur un disque de Motown.
God Is Love est très court — une minute quarante-deux — et c'est presque un interlude. Écoutez la sobriété : quelques accords, une voix, et une phrase répétée. C'est le moment de respiration de l'album, et sa brièveté est volontaire.
Gaye était un homme profondément religieux, et l'album est traversé de références bibliques qui ne sont jamais démonstratives. God Is Love est le point où la spiritualité affleure directement, avant que Wholy Holy ne la reprenne plus loin. C'est aussi une des raisons pour lesquelles le disque ne se réduit pas à un pamphlet : il y a une foi, même vague, même douloureuse.
Mercy Mercy Me (The Ecology) est le morceau le plus célèbre de l'album après le titre, et c'est aussi celui qui a fait entrer l'écologie dans la soul. Écoutez le solo de *Wild Bill Moore* au saxophone ténor : il arrive comme une plainte, et il porte le morceau vers quelque chose de presque religieux.
Le morceau est sorti en single le 10 juin 1971, il a atteint la quatrième place du Hot 100 et la première du classement R&B. *Earl Van Dyke*, le chef des Funk Brothers, racontait que Berry Gordy ne connaissait pas le mot « ecology » et qu'il avait fallu lui expliquer — Gordy a démenti, mais l'anecdote dit bien le décalage entre Gaye et sa maison de disques. En 1971, parler de pollution et de mers mourantes dans une chanson de soul était une nouveauté absolue.
Right On est le morceau le plus long — sept minutes et demie — et c'est une jam, influencée par le funk rock et les rythmes latins. Écoutez la façon dont le morceau se construit : une basse, des congas, puis une voix qui arrive tard, et un refrain qui n'arrive jamais vraiment.
C'est le morceau le plus personnel du disque, et le plus difficile : Gaye y parle de son « âme divisée », de son désir d'aimer et de sa difficulté à le faire. Le texte finit par une supplique en fausset — « si tu me laisses, je t'emmènerai vivre là où l'amour est roi » — qui est une des plus belles phrases de l'album. C'est aussi, musicalement, le morceau qui annonce Let's Get It On, trois ans plus tard.
Wholy Holy est le pendant gospel de God Is Love, et c'est une invitation à se rassembler pour proclamer l'amour comme salut. Écoutez les chœurs : c'est du gospel d'église, avec la voix de Gaye qui prêche plus qu'elle ne chante.
C'est le morceau que Gaye a le plus défendu comme une profession de foi, et il est aussi celui que les critiques citent le moins. Il est pourtant essentiel à l'équilibre du disque : après la colère de Save the Children et avant le désespoir de Inner City Blues, il propose une forme d'espérance collective, sans naïveté — l'idée que l'amour n'est pas un sentiment mais une pratique.
Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) ferme l'album, et c'est sa conclusion logique : la pauvreté urbaine, les fins de mois, la violence sociale, sur une musique minimale et sombre. Écoutez les lignes de basse de *Bob Babbitt* : c'est lui qui joue ici, et c'est un des grooves les plus durs de l'histoire de la soul.
Le morceau est sorti en single le 16 septembre 1971 : neuvième du Hot 100 et premier du R&B, ce qui a fait de Gaye le *premier artiste masculin solo* à placer trois singles dans le top 10 américain à partir d'un seul album — et le premier à en placer trois en tête d'un même classement, celui du R&B. Le titre le dit : la ville rend fou, et la seule réponse possible est le cri.
À sa sortie, le 21 mai 1971, l'album est expédié disque d'or, entre sixième du Billboard 200, reste plus d'un an dans le classement, et devient numéro un du classement soul pendant neuf semaines. Il se vend à environ *deux millions* d'exemplaires en douze mois, ce qui en fait le plus gros succès de Motown à l'époque. C'est aussi un album qui a mis longtemps à franchir l'Atlantique : au Royaume-Uni, il n'entre dans le classement que vingt-cinq ans plus tard, et il est certifié platine par le BPI.
La critique est immédiate et durable. En 1985, les rédacteurs du *NME le votent meilleur album de tous les temps. En 2020 puis en 2023, Rolling Stone le classe premier de sa liste des 500 plus grands albums, alors qu'il était sixième en 2003. AllMusic lui donne cinq étoiles, Chicago Tribune quatre, The Observer* cinq. David Hepworth l'a décrit comme « un disque de jazz », non pas seulement parce qu'il en a les manières et les cordes, mais parce qu'« il s'écoute comme un seul long single ».
Son influence est de celles qui se mesurent en ramifications : What's Going On est considéré comme le premier grand album de *soul progressiste, une catégorie qui allait englober Stevie Wonder, Curtis Mayfield, Gil Scott-Heron et toute la soul politique des années 1970. Six mois après sa sortie, Sly and the Family Stone publient There's a Riot Goin' On, dont le titre est une réponse directe à celui de Gaye. Et il y a la photo de couverture, prise par Jim Hendin* dans le jardin de Gaye à Detroit : une averse de grésil blanchit ses cheveux et mouille son trench, et l'image d'homme qui a vieilli en quelques mois. Curtis McNair, le directeur artistique de Motown, a choisi ce cliché pour ça ; son supérieur l'a refusé, et c'est Gaye lui-même qui a imposé la photo.
Ce qui reste de What's Going On, c'est une leçon de courage industriel : un artiste au sommet de sa valeur commerciale a refusé de refaire ce qu'on attendait de lui, s'est mis en grève, a enregistré en dix jours, et a imposé à sa maison de disques un disque qui parlait de guerre, de drogue, d'écologie et de pauvreté. Trente-cinq minutes, neuf morceaux qui n'en font qu'un, et une voix multipliée par elle-même — par accident, puis par choix. Marvin Gaye voulait savoir ce qui se passait ; il a répondu par une question, et la question tient toujours.
Les morceaux
La source markdown de ce récit (15991 caractères)
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title: What's Going On — Marvin Gaye sort du silence
subtitle: Onze ans de carrière, une dépression, une chanson refusée par tout le monde, et l'album que Rolling Stone classe premier de tous les temps
summary: En 1970, Marvin Gaye refuse de chanter, refuse de sourire, et veut parler de la guerre, de la drogue, de la pauvreté et de l'écologie. Motown trouve ça invendable. Il enregistre quand même, en dix jours, avec les Funk Brothers, et signe le premier album de soul progressif de l'histoire.
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- album: What's Going On
artist: Marvin Gaye
tags: [soul, 1971, motown, tamla, marvin-gaye]
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En 1971, Marvin Gaye a trente et un ans, onze albums, et une carrière qui ressemble à une prison dorée. Motown l'a transformé en voix de velours, en crooner de luxe, en homme qui chante l'amour sur des productions calibrées par une chaîne de montage. Mais à la fin des années 1960, sa vie privée s'effondre : sa partenaire de chant **Tammi Terrell** est morte d'une tumeur au cerveau en mars 1970, son mariage avec **Anna Gordy** se défait, il consomme de la cocaïne, il a des ennuis avec le fisc, et il traverse une dépression qui le laisse prostré chez lui. Un soir, dans un appartement de Detroit, il tente de se suicider avec une arme ; c'est le père de Berry Gordy qui l'en empêche.
Gaye décrit lui-même cette période avec une franchise brutale : il dit qu'il ne méritait pas son succès, et qu'il se sentait comme « une marionnette — la marionnette de Berry, la marionnette d'Anna. J'avais un esprit à moi et je ne m'en servais pas ». Il refuse de faire la promotion de son album de 1970, il laisse pousser sa barbe, il porte des survêtements au lieu des costumes, et il écoute de la musique classique. Il assiste aussi à des concerts du **Detroit Symphony Orchestra**, ce qui n'est pas un détail : l'orchestration de *What's Going On* viendra en partie de là.
La chanson qui donne son titre à l'album a une origine qu'on n'inventerait pas. Le **15 mai 1969**, **Renaldo « Obie » Benson**, des Four Tops, est dans son bus de tournée quand il voit à Berkeley, en Californie, la police réprimer une manifestation anti-guerre autour de People's Park — ce qu'on appellera le **Bloody Thursday**. À son retour à Detroit, il en parle à **Al Cleveland**, qui en tire une chanson ; les Four Tops la refusent, la trouvant trop protestataire. Benson la joue alors à Gaye, sur sa guitare, lors d'une partie de golf, et Gaye hésite : il pense d'abord la donner aux Originals. Benson le convainc qu'elle est pour lui, et Gaye demande à être crédité comme coauteur.
Ce qu'il en fait est décisif. Benson le dira d'une formule restée célèbre : « On lui a pris ses mesures, et il a fait un costume du tonnerre. » Gaye ajoute une nouvelle mélodie, de nouveaux accords, et surtout des paroles qui viennent de son propre dégoût — et de sa famille : son frère **Frankie** revient du Vietnam, et les lettres qu'il lui a envoyées pendant la guerre l'ont bouleversé. Gaye expliquera aussi que les émeutes de Watts, en 1965, ont été un moment de bascule : « Avec le monde qui explosait autour de moi, comment étais-je censé continuer à chanter des chansons d'amour ? » Quand il appelle Berry Gordy pour lui parler d'un disque engagé, la réponse est sèche : « Marvin, ne sois pas ridicule. Ça va trop loin. »
L'enregistrement du single commence le **1er juin 1970**, à **Hitsville U.S.A.**, le studio maison de Motown. Et dès le premier jour, quelque chose ne se passe pas comme d'habitude : Gaye ne convoque qu'une partie des **Funk Brothers**, les musiciens maison, et amène ses propres recrues, dont le batteur **Chet Forest**. **James Jamerson**, le bassiste légendaire, est récupéré dans un bar de blues où il joue ; il arrive ivre, incapable de s'asseoir correctement, et enregistre ses lignes — écrites par l'arrangeur **David Van De Pitte** — allongé par terre. C'est sa basse qu'on entend, et elle est une des raisons pour lesquelles le morceau respire comme il respire.
Il y a aussi l'histoire du saxophone. **Eli Fontaine** joue un riff d'alto au début du morceau, en pensant faire une simple démo ; quand Gaye entend la lecture, il décide que ce sera l'introduction du disque. Fontaine lui dit qu'il « traînait juste », et Gaye répond : « Eh bien, tu traînes exquisitement. Merci. » Et il y a l'accident fondateur : les ingénieurs **Steve Smith** et **Kenneth Sands** doivent faire écouter à Gaye deux prises de voix pour qu'il choisisse ; ils les mixent ensemble par erreur, et Gaye adore le résultat. Cette superposition de sa propre voix, utilisée pour la première fois par accident, deviendra sa signature pour tout l'album.
Berry Gordy, lui, n'y croit pas. Selon plusieurs témoignages, il trouve le morceau « la pire chose qu'il ait jamais entendue » — il démentira, en disant qu'il aimait la couleur jazz mais craignait qu'elle soit démodée, et qu'elle fasse perdre à Gaye son public blanc. Le département « Quality Control » de Motown le refuse aussi : « Ils étaient habitués au *baby baby*, et là c'était un peu dur à saisir », dira **Harry Balk**. Gaye se met en grève. Finalement, Balk et **Barney Ales** font presser et distribuer **100 000 exemplaires** sans en informer Gordy ; le single explose, devient le plus rapide de l'histoire de Motown, et Gordy, stupéfait, propose un marché : Gaye pourra produire ce qu'il veut, à condition de livrer l'album en **trente jours**.
Il en faudra **dix jours ouvrables**, du 17 au 30 mars 1971. Les rythmiques et les overdubs sont enregistrés à Hitsville, les cordes, les cuivres et les voix à **Golden World**, puis le mixage est repris à **The Sound Factory**, à Los Angeles, pour rapprocher l'orchestre de la rythmique. Le résultat est un album de **trente-cinq minutes**, dont les morceaux s'enchaînent presque sans silence, et qui raconte l'histoire d'un **vétéran du Vietnam** rentrant chez lui et découvrant la haine, la souffrance et l'injustice.
*What's Going On* ouvre l'album, et il faut écouter les dix premières secondes : le riff d'alto d'Eli Fontaine, puis la basse de James Jamerson, puis les voix de Gaye empilées. Écoutez le foisonnement : congas, triangle, cordes, chœurs — et pourtant tout reste lisible.
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Le single est sorti le 20 janvier 1971, il a atteint la deuxième place du Billboard Hot 100 — derrière *Joy to the World* de Three Dog Night — et la première du classement soul pendant cinq semaines. C'est un morceau qui ne ressemble à rien de ce que Motown produisait : pas de batterie en avant, une basse mélodique, des cordes qui flottent, et une voix qui pose des questions au lieu d'affirmer. C'est aussi un morceau qui a changé la façon dont un label pouvait concevoir un album : après lui, il fallait une suite.
*What's Happening Brother* enchaîne directement, et c'est la chanson que Gaye dédie à son frère Frankie. Écoutez le contraste : le tempo est plus lent, la voix plus amère, et le texte parle d'un homme qui rentre de la guerre et ne reconnaît plus son pays.
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C'est le morceau qui donne sa voix au vétéran qui traverse tout l'album : il ne comprend plus la culture populaire, il ne retrouve pas sa place, et il constate que personne ne l'attendait. C'est une des premières fois, dans la soul de Motown, qu'on entendait un soldat noir revenu du Vietnam parler comme ça — sans héroïsme, sans gloire, avec une fatigue qui ressemble à de la colère.
*Flyin' High (In the Friendly Sky)* est peut-être le morceau le plus sombre du disque, et il faut savoir ce qu'il raconte : la dépendance à l'héroïne, appelée « boy » dans l'argot de l'époque, et l'image d'un homme qui se sent libre alors qu'il est enchaîné. Écoutez la douceur trompeuse de la musique : elle plane, exactement comme le titre le dit.
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Le titre vient d'un slogan publicitaire d'United Airlines — « fly the friendly skies » — détourné en une phrase de camé. C'est un des gestes les plus forts de l'album : prendre le langage de la publicité et le retourner contre lui, pour parler de l'esclavage chimique. Gaye connaissait le sujet de près, et cela s'entend dans la façon dont il chante, sans jugement, presque avec compassion.
*Save the Children* est la supplique de l'album, et c'est un des rares moments où Gaye hausse le ton : il demande qui va s'occuper des enfants défavorisés, qui va essayer de sauver un monde condamné, et il finit en criant « sauvez les bébés ». Écoutez la montée : c'est du gospel, mais un gospel qui s'adresse à la politique.
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C'est le quatrième single, sorti en novembre 1971, et curieusement, c'est celui qui a le mieux marché au Royaume-Uni, où il a atteint la 41e place — alors que l'album, lui, n'est entré dans le classement britannique que vingt-cinq ans plus tard. C'est un morceau qui a mal vieilli pour certains, à cause de sa naïveté, mais qui porte une question que personne, en 1971, ne posait aussi directement sur un disque de Motown.
*God Is Love* est très court — une minute quarante-deux — et c'est presque un interlude. Écoutez la sobriété : quelques accords, une voix, et une phrase répétée. C'est le moment de respiration de l'album, et sa brièveté est volontaire.
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Gaye était un homme profondément religieux, et l'album est traversé de références bibliques qui ne sont jamais démonstratives. *God Is Love* est le point où la spiritualité affleure directement, avant que *Wholy Holy* ne la reprenne plus loin. C'est aussi une des raisons pour lesquelles le disque ne se réduit pas à un pamphlet : il y a une foi, même vague, même douloureuse.
*Mercy Mercy Me (The Ecology)* est le morceau le plus célèbre de l'album après le titre, et c'est aussi celui qui a fait entrer l'écologie dans la soul. Écoutez le solo de **Wild Bill Moore** au saxophone ténor : il arrive comme une plainte, et il porte le morceau vers quelque chose de presque religieux.
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Le morceau est sorti en single le 10 juin 1971, il a atteint la quatrième place du Hot 100 et la première du classement R&B. **Earl Van Dyke**, le chef des Funk Brothers, racontait que Berry Gordy ne connaissait pas le mot « ecology » et qu'il avait fallu lui expliquer — Gordy a démenti, mais l'anecdote dit bien le décalage entre Gaye et sa maison de disques. En 1971, parler de pollution et de mers mourantes dans une chanson de soul était une nouveauté absolue.
*Right On* est le morceau le plus long — sept minutes et demie — et c'est une jam, influencée par le funk rock et les rythmes latins. Écoutez la façon dont le morceau se construit : une basse, des congas, puis une voix qui arrive tard, et un refrain qui n'arrive jamais vraiment.
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C'est le morceau le plus personnel du disque, et le plus difficile : Gaye y parle de son « âme divisée », de son désir d'aimer et de sa difficulté à le faire. Le texte finit par une supplique en fausset — « si tu me laisses, je t'emmènerai vivre là où l'amour est roi » — qui est une des plus belles phrases de l'album. C'est aussi, musicalement, le morceau qui annonce *Let's Get It On*, trois ans plus tard.
*Wholy Holy* est le pendant gospel de *God Is Love*, et c'est une invitation à se rassembler pour proclamer l'amour comme salut. Écoutez les chœurs : c'est du gospel d'église, avec la voix de Gaye qui prêche plus qu'elle ne chante.
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C'est le morceau que Gaye a le plus défendu comme une profession de foi, et il est aussi celui que les critiques citent le moins. Il est pourtant essentiel à l'équilibre du disque : après la colère de *Save the Children* et avant le désespoir de *Inner City Blues*, il propose une forme d'espérance collective, sans naïveté — l'idée que l'amour n'est pas un sentiment mais une pratique.
*Inner City Blues (Make Me Wanna Holler)* ferme l'album, et c'est sa conclusion logique : la pauvreté urbaine, les fins de mois, la violence sociale, sur une musique minimale et sombre. Écoutez les lignes de basse de **Bob Babbitt** : c'est lui qui joue ici, et c'est un des grooves les plus durs de l'histoire de la soul.
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Le morceau est sorti en single le 16 septembre 1971 : neuvième du Hot 100 et premier du R&B, ce qui a fait de Gaye le **premier artiste masculin solo** à placer trois singles dans le top 10 américain à partir d'un seul album — et le premier à en placer trois en tête d'un même classement, celui du R&B. Le titre le dit : la ville rend fou, et la seule réponse possible est le cri.
À sa sortie, le 21 mai 1971, l'album est expédié disque d'or, entre sixième du Billboard 200, reste plus d'un an dans le classement, et devient numéro un du classement soul pendant neuf semaines. Il se vend à environ **deux millions** d'exemplaires en douze mois, ce qui en fait le plus gros succès de Motown à l'époque. C'est aussi un album qui a mis longtemps à franchir l'Atlantique : au Royaume-Uni, il n'entre dans le classement que vingt-cinq ans plus tard, et il est certifié platine par le BPI.
La critique est immédiate et durable. En 1985, les rédacteurs du **NME** le votent **meilleur album de tous les temps**. En 2020 puis en 2023, *Rolling Stone* le classe **premier** de sa liste des 500 plus grands albums, alors qu'il était sixième en 2003. AllMusic lui donne cinq étoiles, *Chicago Tribune* quatre, *The Observer* cinq. David Hepworth l'a décrit comme « un disque de jazz », non pas seulement parce qu'il en a les manières et les cordes, mais parce qu'« il s'écoute comme un seul long single ».
Son influence est de celles qui se mesurent en ramifications : *What's Going On* est considéré comme le premier grand album de **soul progressiste**, une catégorie qui allait englober Stevie Wonder, Curtis Mayfield, Gil Scott-Heron et toute la soul politique des années 1970. Six mois après sa sortie, Sly and the Family Stone publient *There's a Riot Goin' On*, dont le titre est une réponse directe à celui de Gaye. Et il y a la photo de couverture, prise par **Jim Hendin** dans le jardin de Gaye à Detroit : une averse de grésil blanchit ses cheveux et mouille son trench, et l'image d'homme qui a vieilli en quelques mois. Curtis McNair, le directeur artistique de Motown, a choisi ce cliché pour ça ; son supérieur l'a refusé, et c'est Gaye lui-même qui a imposé la photo.
Ce qui reste de *What's Going On*, c'est une leçon de courage industriel : un artiste au sommet de sa valeur commerciale a refusé de refaire ce qu'on attendait de lui, s'est mis en grève, a enregistré en dix jours, et a imposé à sa maison de disques un disque qui parlait de guerre, de drogue, d'écologie et de pauvreté. Trente-cinq minutes, neuf morceaux qui n'en font qu'un, et une voix multipliée par elle-même — par accident, puis par choix. Marvin Gaye voulait savoir ce qui se passait ; il a répondu par une question, et la question tient toujours.