À écouter · Albums
After the Gold Rush — le rêve californien qui se réveille
Un scénario perdu, trois semaines d'écriture, une maison dans un canyon et onze chansons qui tiennent encore debout
Voilà ce qu'on entend en posant le disque : Tell Me Why, une guitare acoustique, une voix haute, des harmonies, et déjà une question qui ne se résout pas. C'est le premier morceau d'After the Gold Rush, le troisième album de *Neil Young, sorti en septembre 1970 chez Reprise Records. Onze chansons, 35 minutes*, et un son qui ne ressemble à aucun autre disque de l'époque : ni folk, ni rock, ni country, mais quelque chose entre les trois, avec beaucoup de silence autour.
En 1970, Neil Young a vingt-quatre ans, il est canadien, il vit aux États-Unis, et il sort d'une année étrange. Il vient d'enregistrer Déjà Vu avec *Crosby, Stills, Nash & Young, un des albums les plus vendus de l'année, et il est devenu une star malgré lui. After the Gold Rush* est un des quatre albums solo publiés par les membres de CSNY après ce disque — avec ceux de Stills, Crosby et Nash — et c'est le plus intime des quatre.
Musicalement, l'album est surtout fait de *country folk, avec quelques morceaux de rock — Southern Man et When You Dance* en tête. C'est une distinction importante : Young ne cherche pas à faire du rock avec des instruments acoustiques, il cherche à faire de la musique de canyon, où la pedal steel et le piano peuvent cohabiter avec une guitare saturée. Cette liberté de ton est ce qui rend le disque difficile à classer, et ce qui le rend inépuisable.
Il faut imaginer le lieu. Neil Young vit alors à *Topanga Canyon, une communauté d'artistes dans les collines au-dessus de Los Angeles, où l'on croise des musiciens, des acteurs, des peintres et des dealers. Il y a construit un studio dans sa maison, qu'il appelle Redwood Studios*, avec ses propres mains : « J'ai posé le bois sur les murs moi-même et j'ai adoré cette sensation. Ma maison était sur une pente raide qui dominait le canyon. Le joueur de cor s'est essoufflé dans mon allée. »
C'est là qu'il rencontre *Dean Stockwell, un acteur ami, et c'est de là que vient l'album. Stockwell a écrit un scénario avec Herb Bermann, lui aussi intitulé After the Gold Rush : une catastrophe écologique qui emporte la communauté hippie de Topanga Canyon, un déluge, une vague géante qui engloutit le Topanga Corral, le club où tout le monde se retrouve. Dennis Hopper avait poussé Stockwell à écrire après le succès d'Easy Rider*.
Le scénario n'a jamais été tourné. Stockwell le décrit comme « un film personnel, une découverte de soi jungienne » qui mêlait la kabbale et « beaucoup de choses obscures ». Neil Young, lui, se souvient d'un projet trop étrange pour Universal : « C'était à propos du jour du grand tremblement de terre à Topanga Canyon, quand une grande vague d'eau a inondé l'endroit. » Le script est aujourd'hui perdu, et il n'en reste que deux chansons de l'album.
Mais l'effet sur l'écriture a été décisif. Young raconte qu'il était bloqué depuis des mois, que sa maison de disques le pressait, et qu'après avoir lu le scénario il a écrit l'album en *trois semaines*. C'est une des rares fois où l'on peut dater précisément l'étincelle d'un disque : un script qu'un ami apporte à la maison, et une série de chansons qui sortent d'un coup.
Tell Me Why, qu'on vient d'entendre, en est un bon exemple. Le refrain pose une question que Young lui-même ne comprend plus : « Dis-moi pourquoi il est difficile de s'arranger avec soi-même, quand on est assez vieux pour rembourser mais assez jeune pour vendre. » En 1988, il confiait à Spin : « C'est une sacrée question, non ? Je ne la comprends pas. Ça me semble être du charabia. J'ai arrêté de chanter cette chanson. »
Le morceau a été enregistré le *12 mars 1970 dans le studio de la maison, avec Nils Lofgren à la guitare et aux chœurs et Ralph Molina* aux chœurs. C'est une des prises les plus simples de l'album : pas de batterie, pas de basse, juste des guitares et des voix. Et c'est déjà tout l'album : une économie de moyens qui laisse chaque note respirer.
After the Gold Rush, la chanson, est le cœur du disque. Elle vient directement du scénario : Young l'a écrite pour accompagner le personnage principal, qui porte l'arbre de la vie à travers Topanga Canyon jusqu'à l'océan. Il y a du piano, un cor, et un texte qui mélange le Moyen Âge, les années 1970 et un vaisseau spatial. Écoutez la façon dont la mélodie monte : on dirait une berceuse, et le texte parle de la fin du monde.
Le texte est né d'un rêve, et il envisage un futur où l'humanité utilise le voyage spatial pour perpétuer l'espèce après la destruction de l'environnement. Il y a une strophe célèbre sur la nature « en fuite dans les années 1970 » — une phrase qui a traversé les décennies, et qui sonne encore plus juste aujourd'hui. La version de l'album est jouée au piano par Young, avec *Bill Peterson* au bugle, et c'est un des rares morceaux où il n'y a presque rien d'autre.
Le bugle, justement, est une histoire, et elle résume la méthode de l'album : des musiciens qui ne sont pas là pour impressionner, mais pour trouver la note juste dans une pièce trop petite. Young raconte que Peterson « s'est essoufflé dans mon allée » : la maison était sur une pente si raide que le musicien est arrivé en haut à bout de souffle, et il a fallu attendre avant d'enregistrer. C'est le genre de détail qui donne le ton de l'album : rien n'a été fait dans les règles, tout a été fait dans une maison, avec des amis, et parfois dans l'urgence. On entend cette urgence partout, dans les respirations, dans les silences entre deux prises, dans les voix qui ne sont pas tout à fait au même niveau.
Il y a aussi une strophe manquante. Dans la version d'origine, une partie du texte a été coupée, et Young a longtemps refusé de la chanter en concert dans son intégralité. C'est un motif de sa carrière : il laisse des trous, il ne finit pas les choses, il préfère l'inachevé au propre. Et cela marche, parce que le flou fait partie de la chanson.
Only Love Can Break Your Heart est l'autre grand morceau du disque, et c'est une des plus belles choses que Young ait écrites. Il l'a écrite pour *Graham Nash, après sa rupture avec Joni Mitchell*, et il la lui a donnée comme on offre un objet. Écoutez la douceur : une guitare, un piano, une batterie légère, et une mélodie qui pourrait être une comptine.
Nash racontera : « J'avais rompu avec Joni, et Neil est venu me dire qu'il avait écrit une chanson pour moi, parce qu'il savait exactement ce que je ressentais. » C'est une des rares fois où l'on connaît la destination exacte d'une chanson de Young, et cela éclaire le morceau : ce n'est pas une plainte, c'est un cadeau. Le single sort en octobre 1970 et atteint la *33e place* du Billboard Hot 100.
L'album n'a pas été enregistré d'un bloc. Les premières sessions ont lieu en *août 1969 aux Sunset Sound Studios, à Hollywood, avec Crazy Horse — Danny Whitten à la guitare, Billy Talbot à la basse, Ralph Molina à la batterie. Elles suivent la tournée de Everybody Knows This Is Nowhere*, et elles sont marquées par la santé déclinante de Whitten, qui lutte contre la dépendance à l'héroïne.
Young mène alors une double vie : il enregistre avec Crazy Horse le matin, il répète avec CSNY l'après-midi, et il rentre dormir. C'est de cette période que viennent I Believe in You, Oh, Lonesome Me et Wonderin' — ce dernier restera hors de l'album. Et c'est aussi là qu'il coupe Helpless, dont la version avec Crazy Horse sera perdue parce que l'ingénieur n'avait pas lancé l'enregistrement.
Cette double appartenance ne plaît pas à tout le monde. Young raconte : « Crazy Horse était difficile à comprendre quand j'étais dans CSNY. CSN ne comprenait pas : “Qu'est-ce que tu fous avec Crazy Horse ?” » Il garde pourtant les deux, et l'album est justement le lieu où les deux mondes se rencontrent : des membres de Crazy Horse, des membres de CSNY, et des musiciens de passage.
Southern Man est le morceau qui a le plus vieilli de façon intéressante. C'est un rock lent, presque lourd, avec un texte sur l'esclavage et la ségrégation dans le Sud américain. Écoutez l'intensité : la guitare est abrasive, la voix monte, et le morceau dure plus de cinq minutes. C'est le Young en colère, celui qui allait inspirer une réponse célèbre à Lynyrd Skynyrd.
La colère du morceau, Young l'a souvent reliée à son mariage de l'époque. « C'était une chanson en colère. Je l'ai écrite dans mon studio à Topanga. Susan était en colère contre moi, pour une raison quelconque. » Il raconte qu'un matin, travaillant tôt sur le morceau, sa femme a jeté le petit-déjeuner contre la porte, puis le café. Ce n'est pas une anecdote décorative : cela explique la dureté du chant.
Le morceau a eu une postérité singulière. En 1974, *Lynyrd Skynyrd y répond avec Sweet Home Alabama, et la querelle entre les deux groupes est devenue une des plus célèbres de l'histoire du rock sudiste. Young a toujours pris la chose avec humour, et il a continué à jouer Southern Man* — parfois en l'introduisant par une dédicace ironique.
Till the Morning Comes est un des morceaux les plus courts de l'album, à peine plus d'une minute. Piano, guitares, harmonies, et un refrain qui passe comme un éclair. Écoutez la densité : en *1:20*, il y a un couplet, un refrain et une sortie. C'est une vignette, et cela donne à la face A un rythme qui l'empêche de s'appesantir.
Enregistré le *19 mars 1970 à la maison, le morceau réunit Young au piano, Danny Whitten à la guitare, Greg Reeves à la basse, Ralph Molina à la batterie, Stephen Stills aux chœurs et Bill Peterson* au bugle. C'est un des rares moments où CSNY et Crazy Horse jouent ensemble sur le même titre, et l'on entend la différence de cultures : les harmonies sont plus hautes, le son plus doux.
Oh, Lonesome Me est un cas à part : c'est la première chanson de l'album que Neil Young n'a pas écrite. C'est un standard de *Don Gibson*, enregistré en 1957, et Young en donne une version lente, sombre, presque funèbre. Écoutez le contraste avec l'original : la même mélodie, mais transformée en confidence.
L'arrangement date de ses années de café-concert à Toronto, en 1965 : « Je voulais essayer le truc acoustique solo dans le Village. J'avais un arrangement de Oh, Lonesome Me que j'aimais beaucoup, et les gens riaient, ils pensaient que c'était une parodie. Je l'ai utilisé sur After the Gold Rush, et ça a marché. » C'est la première fois qu'on entend Young à l'harmonica sur un disque, et la première fois qu'il enregistre une chanson qui n'est pas de lui.
Le morceau sort en single dès *février 1970, avant l'album, et il est enregistré le 2 août 1969* à Sunset Sound avec Crazy Horse. C'est un des plus anciens de l'album, et c'est aussi un des plus beaux : la voix de Young y est presque parlée, et la guitare semble jouer pour elle-même.
Le gros de l'album, pourtant, est enregistré en *mars 1970, dans la maison de Topanga. Les musiciens sont un mélange improbable : Greg Reeves, le bassiste de CSNY ; Ralph Molina, le batteur de Crazy Horse ; et Nils Lofgren*, dix-huit ans, qui n'avait jamais vraiment joué du piano. C'est Young qui insiste pour qu'il en joue, et le résultat donne à l'album une couleur très particulière.
Lofgren est alors le guitariste du groupe Grin, à Washington. Young l'entend, l'invite, et le met derrière un piano. Ce choix est typique de sa méthode : il préfère un musicien qui a une idée à un virtuose qui joue juste. Sur Only Love Can Break Your Heart, sur Southern Man, sur Don't Let It Bring You Down, c'est Lofgren qu'on entend, et son piano est une des signatures du disque.
Don't Let It Bring You Down est une des chansons les plus sombres de l'album, et une des plus aimées. Elle parle de dépression, et de la manière dont une rencontre peut vous en sortir. Écoutez le contraste entre la douceur de la guitare et le texte : « Voir les immeubles brûler » n'a jamais été chanté aussi calmement.
Young explique : « De temps en temps, quelque chose pouvait arriver, surtout quand j'étais plus jeune, qui me déprimait vraiment, puis je rencontrais quelqu'un et j'oubliais, simplement parce que j'étais embarqué dans autre chose. Les gens sont merveilleux comme ça. » Il a écrit le morceau pendant son premier voyage transatlantique, en tournée avec CSNY, et il le présentait sur scène avec une blague : « Voici une nouvelle chanson. Elle est garantie de vous déprimer. »
Birds est le morceau le plus dépouillé de l'album : un piano, une voix, et des harmonies qui arrivent comme un souffle. Le texte parle d'une rupture, avec des oiseaux comme métaphore, et c'est une des rares chansons de Young où l'on sent le geste du départ sans drame. Écoutez la fin : le piano s'arrête, les voix restent.
Le morceau existe depuis au moins 1968, et Young a essayé de l'enregistrer plusieurs fois. Une version avec *Graham Nash en duo est disponible sur les archives ; une autre, avec vibraphone et Crazy Horse, a été publiée par erreur en face B du single Only Love Can Break Your Heart — et elle est incomplète, Young ayant oublié la deuxième strophe en studio. La version de l'album, elle, est enregistrée le 30 juin 1970 à Sound City*, à Hollywood, pendant une pause de la tournée de CSNY : piano solo, et les membres de Crazy Horse aux chœurs.
When You Dance I Can Really Love est l'autre rocker de l'album, et le plus physique. Une guitare qui attaque, une basse qui pousse, un piano de *Jack Nitzsche* qui part dans tous les sens. Écoutez le refrain : c'est du Crazy Horse pur, avec cette façon de jouer légèrement en avance sur le temps.
La session d'avril 1970 est la dernière fois que Crazy Horse joue avec *Danny Whitten sur un disque de Young. Whitten mourra en 1972, et Young lui consacrera Tonight's the Night, un album entier hanté par sa disparition. Écouter When You Dance* aujourd'hui, c'est entendre un groupe au sommet, juste avant que tout se défasse.
I Believe in You est peut-être le morceau le plus grave de l'album. Une guitare, un piano, des vibraphones, et une voix qui semble chanter pour elle-même. Le texte parle d'un amour abandonné, et de la difficulté à dire « je crois en toi » quand on ne le pense plus tout à fait. Écoutez l'ouverture : on dirait un aveu.
Enregistré le *5 août 1969 à Sunset Sound, c'est un des plus anciens morceaux de l'album, et Young le considère comme un des plus personnels. Il confiait à Spin* : « Cette chanson a les paroles les plus hantantes. Est-ce que je te mens quand je dis que je crois en toi ? […] Cette chanson, je peux à peine en parler. Elle est trop profonde. » Il dit ne l'avoir chantée que six fois en tout, studio et scène confondus.
Cripple Creek Ferry ferme l'album, et c'est une miniature : *1:34, un piano, une voix, et une histoire de bateau. Le morceau vient, comme After the Gold Rush, du scénario de Stockwell, et il évoque la ruée vers l'or, les chercheurs, le voyage. Écoutez la légèreté : après la gravité de I Believe in You*, c'est une bouffée d'air.
Le morceau est enregistré le *17 mars 1970* à la maison, avec Whitten, Reeves et Molina, et il dure le temps d'un soupir. C'est une fin étrange pour un album : pas d'apothéose, pas de conclusion, juste une chanson qui passe. Et c'est cohérent avec le disque entier, qui refuse de conclure quoi que ce soit.
Il faut aussi mesurer le contexte de sortie. After the Gold Rush est un des *quatre albums solo publiés par les membres de Crosby, Stills, Nash & Young après Déjà Vu*, et tous les quatre entrent dans le top 15 : celui de Stephen Stills en novembre 1970, celui de David Crosby en février 1971, celui de Graham Nash en mai 1971. Quatre disques, quatre univers, et une même année : 1970-1971 est le moment où le groupe explose en étoiles séparées, tout en restant lié.
Il faut parler de la pochette, parce qu'elle est devenue une image. Elle est signée *Gary Burden, directeur artistique, et la photo est de Joel Bernstein* : Neil Young marchant devant une vieille femme, sur le campus de la faculté de droit de l'université de New York, à Greenwich Village. La photo était floue, alors Burden l'a solarisée — un procédé qui inverse les valeurs et donne cette couleur d'os.
Sur l'original, il y avait aussi *Graham Nash, à côté de Young. Il a été recadré, et l'image est devenue cette silhouette sombre qui avance devant un mur, presque fantomatique. Le verso montre le fond d'un jean de Young, couvert de pièces — et ces pièces ont été cousues par sa femme de l'époque, Susan Acevedo*, avec des cheveux à elle comme fil. Young a gardé le pantalon après leur séparation.
La réception, à la sortie, n'est pas triomphale. Rolling Stone publie une critique négative de *Langdon Winner, qui estime qu'« aucune des chansons ici ne s'élève au-dessus d'une surface uniformément terne ». C'est un jugement qui a très mal vieilli. Robert Christgau, dans le Village Voice*, est plus juste : « Pendant que David Crosby hurle à propos des assassinats, Young révèle des agonies plus sombres sans même prendre la peine de les rendre explicites. »
Le succès commercial est là, sans être spectaculaire : l'album entre au Billboard le *19 septembre 1970 et atteint la huitième place en octobre. Les singles font moins bien : Only Love Can Break Your Heart monte à la 33e place, When You Dance I Can Really Love à la 93e*. C'est un disque qui se vend sur la durée, porté par la scène et par le bouche-à-oreille.
Avec le temps, l'album est devenu un classique. En 1975, Rolling Stone parlait déjà d'un « chef-d'œuvre ». Il figure dans les listes : *71e des 500 plus grands albums en 2003, 74e en 2012, 90e en 2020 ; 47e pour The Guardian en 1997 ; 99e des meilleurs albums des années 1970 pour Pitchfork en 2004 ; et il est entré au Grammy Hall of Fame* en 2014.
Il y a aussi les rééditions : le remaster de 2009 dans la série Original Release Series, puis, pour les cinquante ans, une édition anniversaire en décembre 2020 et un coffret vinyle en mars 2021, avec deux versions de Wonderin' — un morceau resté hors de l'album en 1970. C'est le propre des grands disques : on finit par vouloir entendre ce qui n'y est pas.
Ce qui reste d'After the Gold Rush, c'est une manière de faire de la musique avec presque rien. Pas de production spectaculaire, pas de hit évident, pas de concept affiché : une maison dans un canyon, des amis, un adolescent au piano, et des chansons écrites en trois semaines après un scénario qui n'a jamais été tourné. Le rêve californien se terminait, et Neil Young a enregistré le bruit qu'il fait en se terminant.
Les morceaux
La source markdown de ce récit (20839 caractères)
---
slug: neil-young-after-the-gold-rush
kind: album
lang: fr
title: After the Gold Rush — le rêve californien qui se réveille
subtitle: Un scénario perdu, trois semaines d'écriture, une maison dans un canyon et onze chansons qui tiennent encore debout
summary: En 1970, Neil Young enregistre chez lui, à Topanga Canyon, l'album d'une génération qui regarde le rêve se terminer. Piano, guitare acoustique, Crazy Horse et un adolescent au piano.
status: published
subjects:
- album: After the Gold Rush
artist: Neil Young
tags: [folk-rock, 1970, reprise, topanga, neil-young]
---
{{insert:track title="Tell Me Why" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093312 duration=179 yt=sSWxU-mirqg}}
Voilà ce qu'on entend en posant le disque : *Tell Me Why*, une guitare acoustique, une voix haute, des harmonies, et déjà une question qui ne se résout pas. C'est le premier morceau d'*After the Gold Rush*, le troisième album de **Neil Young**, sorti en **septembre 1970** chez Reprise Records. Onze chansons, **35 minutes**, et un son qui ne ressemble à aucun autre disque de l'époque : ni folk, ni rock, ni country, mais quelque chose entre les trois, avec beaucoup de silence autour.
En 1970, Neil Young a vingt-quatre ans, il est canadien, il vit aux États-Unis, et il sort d'une année étrange. Il vient d'enregistrer *Déjà Vu* avec **Crosby, Stills, Nash & Young**, un des albums les plus vendus de l'année, et il est devenu une star malgré lui. *After the Gold Rush* est un des quatre albums solo publiés par les membres de CSNY après ce disque — avec ceux de Stills, Crosby et Nash — et c'est le plus intime des quatre.
Musicalement, l'album est surtout fait de **country folk**, avec quelques morceaux de rock — *Southern Man* et *When You Dance* en tête. C'est une distinction importante : Young ne cherche pas à faire du rock avec des instruments acoustiques, il cherche à faire de la musique de canyon, où la pedal steel et le piano peuvent cohabiter avec une guitare saturée. Cette liberté de ton est ce qui rend le disque difficile à classer, et ce qui le rend inépuisable.
Il faut imaginer le lieu. Neil Young vit alors à **Topanga Canyon**, une communauté d'artistes dans les collines au-dessus de Los Angeles, où l'on croise des musiciens, des acteurs, des peintres et des dealers. Il y a construit un studio dans sa maison, qu'il appelle **Redwood Studios**, avec ses propres mains : « J'ai posé le bois sur les murs moi-même et j'ai adoré cette sensation. Ma maison était sur une pente raide qui dominait le canyon. Le joueur de cor s'est essoufflé dans mon allée. »
C'est là qu'il rencontre **Dean Stockwell**, un acteur ami, et c'est de là que vient l'album. Stockwell a écrit un scénario avec **Herb Bermann**, lui aussi intitulé *After the Gold Rush* : une catastrophe écologique qui emporte la communauté hippie de Topanga Canyon, un déluge, une vague géante qui engloutit le Topanga Corral, le club où tout le monde se retrouve. Dennis Hopper avait poussé Stockwell à écrire après le succès d'*Easy Rider*.
Le scénario n'a jamais été tourné. Stockwell le décrit comme « un film personnel, une découverte de soi jungienne » qui mêlait la kabbale et « beaucoup de choses obscures ». Neil Young, lui, se souvient d'un projet trop étrange pour Universal : « C'était à propos du jour du grand tremblement de terre à Topanga Canyon, quand une grande vague d'eau a inondé l'endroit. » Le script est aujourd'hui perdu, et il n'en reste que deux chansons de l'album.
Mais l'effet sur l'écriture a été décisif. Young raconte qu'il était bloqué depuis des mois, que sa maison de disques le pressait, et qu'après avoir lu le scénario il a écrit l'album en **trois semaines**. C'est une des rares fois où l'on peut dater précisément l'étincelle d'un disque : un script qu'un ami apporte à la maison, et une série de chansons qui sortent d'un coup.
*Tell Me Why*, qu'on vient d'entendre, en est un bon exemple. Le refrain pose une question que Young lui-même ne comprend plus : « Dis-moi pourquoi il est difficile de s'arranger avec soi-même, quand on est assez vieux pour rembourser mais assez jeune pour vendre. » En 1988, il confiait à *Spin* : « C'est une sacrée question, non ? Je ne la comprends pas. Ça me semble être du charabia. J'ai arrêté de chanter cette chanson. »
Le morceau a été enregistré le **12 mars 1970** dans le studio de la maison, avec **Nils Lofgren** à la guitare et aux chœurs et **Ralph Molina** aux chœurs. C'est une des prises les plus simples de l'album : pas de batterie, pas de basse, juste des guitares et des voix. Et c'est déjà tout l'album : une économie de moyens qui laisse chaque note respirer.
*After the Gold Rush*, la chanson, est le cœur du disque. Elle vient directement du scénario : Young l'a écrite pour accompagner le personnage principal, qui porte l'arbre de la vie à travers Topanga Canyon jusqu'à l'océan. Il y a du piano, un cor, et un texte qui mélange le Moyen Âge, les années 1970 et un vaisseau spatial. Écoutez la façon dont la mélodie monte : on dirait une berceuse, et le texte parle de la fin du monde.
{{insert:track title="After the Gold Rush" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093314 duration=226 yt=gGEhbRvfNS4}}
Le texte est né d'un rêve, et il envisage un futur où l'humanité utilise le voyage spatial pour perpétuer l'espèce après la destruction de l'environnement. Il y a une strophe célèbre sur la nature « en fuite dans les années 1970 » — une phrase qui a traversé les décennies, et qui sonne encore plus juste aujourd'hui. La version de l'album est jouée au piano par Young, avec **Bill Peterson** au bugle, et c'est un des rares morceaux où il n'y a presque rien d'autre.
Le bugle, justement, est une histoire, et elle résume la méthode de l'album : des musiciens qui ne sont pas là pour impressionner, mais pour trouver la note juste dans une pièce trop petite. Young raconte que Peterson « s'est essoufflé dans mon allée » : la maison était sur une pente si raide que le musicien est arrivé en haut à bout de souffle, et il a fallu attendre avant d'enregistrer. C'est le genre de détail qui donne le ton de l'album : rien n'a été fait dans les règles, tout a été fait dans une maison, avec des amis, et parfois dans l'urgence. On entend cette urgence partout, dans les respirations, dans les silences entre deux prises, dans les voix qui ne sont pas tout à fait au même niveau.
Il y a aussi une strophe manquante. Dans la version d'origine, une partie du texte a été coupée, et Young a longtemps refusé de la chanter en concert dans son intégralité. C'est un motif de sa carrière : il laisse des trous, il ne finit pas les choses, il préfère l'inachevé au propre. Et cela marche, parce que le flou fait partie de la chanson.
*Only Love Can Break Your Heart* est l'autre grand morceau du disque, et c'est une des plus belles choses que Young ait écrites. Il l'a écrite pour **Graham Nash**, après sa rupture avec **Joni Mitchell**, et il la lui a donnée comme on offre un objet. Écoutez la douceur : une guitare, un piano, une batterie légère, et une mélodie qui pourrait être une comptine.
{{insert:track title="Only Love Can Break Your Heart" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093316 duration=188 yt=364qY0Oz-xs}}
Nash racontera : « J'avais rompu avec Joni, et Neil est venu me dire qu'il avait écrit une chanson pour moi, parce qu'il savait exactement ce que je ressentais. » C'est une des rares fois où l'on connaît la destination exacte d'une chanson de Young, et cela éclaire le morceau : ce n'est pas une plainte, c'est un cadeau. Le single sort en octobre 1970 et atteint la **33e place** du Billboard Hot 100.
L'album n'a pas été enregistré d'un bloc. Les premières sessions ont lieu en **août 1969** aux **Sunset Sound Studios**, à Hollywood, avec **Crazy Horse** — Danny Whitten à la guitare, Billy Talbot à la basse, Ralph Molina à la batterie. Elles suivent la tournée de *Everybody Knows This Is Nowhere*, et elles sont marquées par la santé déclinante de Whitten, qui lutte contre la dépendance à l'héroïne.
Young mène alors une double vie : il enregistre avec Crazy Horse le matin, il répète avec CSNY l'après-midi, et il rentre dormir. C'est de cette période que viennent *I Believe in You*, *Oh, Lonesome Me* et *Wonderin'* — ce dernier restera hors de l'album. Et c'est aussi là qu'il coupe *Helpless*, dont la version avec Crazy Horse sera perdue parce que l'ingénieur n'avait pas lancé l'enregistrement.
Cette double appartenance ne plaît pas à tout le monde. Young raconte : « Crazy Horse était difficile à comprendre quand j'étais dans CSNY. CSN ne comprenait pas : “Qu'est-ce que tu fous avec Crazy Horse ?” » Il garde pourtant les deux, et l'album est justement le lieu où les deux mondes se rencontrent : des membres de Crazy Horse, des membres de CSNY, et des musiciens de passage.
*Southern Man* est le morceau qui a le plus vieilli de façon intéressante. C'est un rock lent, presque lourd, avec un texte sur l'esclavage et la ségrégation dans le Sud américain. Écoutez l'intensité : la guitare est abrasive, la voix monte, et le morceau dure plus de cinq minutes. C'est le Young en colère, celui qui allait inspirer une réponse célèbre à Lynyrd Skynyrd.
{{insert:track title="Southern Man" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093318 duration=332 yt=m5FCcDEA6mY}}
La colère du morceau, Young l'a souvent reliée à son mariage de l'époque. « C'était une chanson en colère. Je l'ai écrite dans mon studio à Topanga. Susan était en colère contre moi, pour une raison quelconque. » Il raconte qu'un matin, travaillant tôt sur le morceau, sa femme a jeté le petit-déjeuner contre la porte, puis le café. Ce n'est pas une anecdote décorative : cela explique la dureté du chant.
Le morceau a eu une postérité singulière. En 1974, **Lynyrd Skynyrd** y répond avec *Sweet Home Alabama*, et la querelle entre les deux groupes est devenue une des plus célèbres de l'histoire du rock sudiste. Young a toujours pris la chose avec humour, et il a continué à jouer *Southern Man* — parfois en l'introduisant par une dédicace ironique.
*Till the Morning Comes* est un des morceaux les plus courts de l'album, à peine plus d'une minute. Piano, guitares, harmonies, et un refrain qui passe comme un éclair. Écoutez la densité : en **1:20**, il y a un couplet, un refrain et une sortie. C'est une vignette, et cela donne à la face A un rythme qui l'empêche de s'appesantir.
{{insert:track title="Till the Morning Comes" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093320 duration=80 yt=VCqb1iht-j0}}
Enregistré le **19 mars 1970** à la maison, le morceau réunit Young au piano, **Danny Whitten** à la guitare, **Greg Reeves** à la basse, **Ralph Molina** à la batterie, **Stephen Stills** aux chœurs et **Bill Peterson** au bugle. C'est un des rares moments où CSNY et Crazy Horse jouent ensemble sur le même titre, et l'on entend la différence de cultures : les harmonies sont plus hautes, le son plus doux.
*Oh, Lonesome Me* est un cas à part : c'est la première chanson de l'album que Neil Young n'a pas écrite. C'est un standard de **Don Gibson**, enregistré en 1957, et Young en donne une version lente, sombre, presque funèbre. Écoutez le contraste avec l'original : la même mélodie, mais transformée en confidence.
{{insert:track title="Oh, Lonesome Me" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093322 duration=231 yt=3p_yH5ItSgU}}
L'arrangement date de ses années de café-concert à Toronto, en 1965 : « Je voulais essayer le truc acoustique solo dans le Village. J'avais un arrangement de *Oh, Lonesome Me* que j'aimais beaucoup, et les gens riaient, ils pensaient que c'était une parodie. Je l'ai utilisé sur *After the Gold Rush*, et ça a marché. » C'est la première fois qu'on entend Young à l'harmonica sur un disque, et la première fois qu'il enregistre une chanson qui n'est pas de lui.
Le morceau sort en single dès **février 1970**, avant l'album, et il est enregistré le **2 août 1969** à Sunset Sound avec Crazy Horse. C'est un des plus anciens de l'album, et c'est aussi un des plus beaux : la voix de Young y est presque parlée, et la guitare semble jouer pour elle-même.
Le gros de l'album, pourtant, est enregistré en **mars 1970**, dans la maison de Topanga. Les musiciens sont un mélange improbable : **Greg Reeves**, le bassiste de CSNY ; **Ralph Molina**, le batteur de Crazy Horse ; et **Nils Lofgren**, dix-huit ans, qui n'avait jamais vraiment joué du piano. C'est Young qui insiste pour qu'il en joue, et le résultat donne à l'album une couleur très particulière.
Lofgren est alors le guitariste du groupe Grin, à Washington. Young l'entend, l'invite, et le met derrière un piano. Ce choix est typique de sa méthode : il préfère un musicien qui a une idée à un virtuose qui joue juste. Sur *Only Love Can Break Your Heart*, sur *Southern Man*, sur *Don't Let It Bring You Down*, c'est Lofgren qu'on entend, et son piano est une des signatures du disque.
*Don't Let It Bring You Down* est une des chansons les plus sombres de l'album, et une des plus aimées. Elle parle de dépression, et de la manière dont une rencontre peut vous en sortir. Écoutez le contraste entre la douceur de la guitare et le texte : « Voir les immeubles brûler » n'a jamais été chanté aussi calmement.
{{insert:track title="Don't Let It Bring You Down" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093324 duration=178 yt=eVy1h2FcRiM}}
Young explique : « De temps en temps, quelque chose pouvait arriver, surtout quand j'étais plus jeune, qui me déprimait vraiment, puis je rencontrais quelqu'un et j'oubliais, simplement parce que j'étais embarqué dans autre chose. Les gens sont merveilleux comme ça. » Il a écrit le morceau pendant son premier voyage transatlantique, en tournée avec CSNY, et il le présentait sur scène avec une blague : « Voici une nouvelle chanson. Elle est garantie de vous déprimer. »
*Birds* est le morceau le plus dépouillé de l'album : un piano, une voix, et des harmonies qui arrivent comme un souffle. Le texte parle d'une rupture, avec des oiseaux comme métaphore, et c'est une des rares chansons de Young où l'on sent le geste du départ sans drame. Écoutez la fin : le piano s'arrête, les voix restent.
{{insert:track title="Birds" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093326 duration=153 yt=k4imn-swb34}}
Le morceau existe depuis au moins 1968, et Young a essayé de l'enregistrer plusieurs fois. Une version avec **Graham Nash** en duo est disponible sur les archives ; une autre, avec vibraphone et Crazy Horse, a été publiée par erreur en face B du single *Only Love Can Break Your Heart* — et elle est incomplète, Young ayant oublié la deuxième strophe en studio. La version de l'album, elle, est enregistrée le **30 juin 1970** à **Sound City**, à Hollywood, pendant une pause de la tournée de CSNY : piano solo, et les membres de Crazy Horse aux chœurs.
*When You Dance I Can Really Love* est l'autre rocker de l'album, et le plus physique. Une guitare qui attaque, une basse qui pousse, un piano de **Jack Nitzsche** qui part dans tous les sens. Écoutez le refrain : c'est du Crazy Horse pur, avec cette façon de jouer légèrement en avance sur le temps.
{{insert:track title="When You Dance I Can Really Love" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093328 duration=245 yt=ZUnyuYPth5Q}}
La session d'avril 1970 est la dernière fois que Crazy Horse joue avec **Danny Whitten** sur un disque de Young. Whitten mourra en 1972, et Young lui consacrera *Tonight's the Night*, un album entier hanté par sa disparition. Écouter *When You Dance* aujourd'hui, c'est entendre un groupe au sommet, juste avant que tout se défasse.
*I Believe in You* est peut-être le morceau le plus grave de l'album. Une guitare, un piano, des vibraphones, et une voix qui semble chanter pour elle-même. Le texte parle d'un amour abandonné, et de la difficulté à dire « je crois en toi » quand on ne le pense plus tout à fait. Écoutez l'ouverture : on dirait un aveu.
{{insert:track title="I Believe in You" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093330 duration=208 yt=nhMHPQH4a8g}}
Enregistré le **5 août 1969** à Sunset Sound, c'est un des plus anciens morceaux de l'album, et Young le considère comme un des plus personnels. Il confiait à *Spin* : « Cette chanson a les paroles les plus hantantes. Est-ce que je te mens quand je dis que je crois en toi ? […] Cette chanson, je peux à peine en parler. Elle est trop profonde. » Il dit ne l'avoir chantée que six fois en tout, studio et scène confondus.
*Cripple Creek Ferry* ferme l'album, et c'est une miniature : **1:34**, un piano, une voix, et une histoire de bateau. Le morceau vient, comme *After the Gold Rush*, du scénario de Stockwell, et il évoque la ruée vers l'or, les chercheurs, le voyage. Écoutez la légèreté : après la gravité de *I Believe in You*, c'est une bouffée d'air.
{{insert:track title="Cripple Creek Ferry" artist="Neil Young" album="After the Gold Rush" year=1970 tidal=421093333 duration=95 yt=g_4qLDUoBX0}}
Le morceau est enregistré le **17 mars 1970** à la maison, avec Whitten, Reeves et Molina, et il dure le temps d'un soupir. C'est une fin étrange pour un album : pas d'apothéose, pas de conclusion, juste une chanson qui passe. Et c'est cohérent avec le disque entier, qui refuse de conclure quoi que ce soit.
Il faut aussi mesurer le contexte de sortie. *After the Gold Rush* est un des **quatre albums solo** publiés par les membres de Crosby, Stills, Nash & Young après *Déjà Vu*, et tous les quatre entrent dans le top 15 : celui de Stephen Stills en novembre 1970, celui de David Crosby en février 1971, celui de Graham Nash en mai 1971. Quatre disques, quatre univers, et une même année : 1970-1971 est le moment où le groupe explose en étoiles séparées, tout en restant lié.
Il faut parler de la pochette, parce qu'elle est devenue une image. Elle est signée **Gary Burden**, directeur artistique, et la photo est de **Joel Bernstein** : Neil Young marchant devant une vieille femme, sur le campus de la faculté de droit de l'université de New York, à Greenwich Village. La photo était floue, alors Burden l'a solarisée — un procédé qui inverse les valeurs et donne cette couleur d'os.
Sur l'original, il y avait aussi **Graham Nash**, à côté de Young. Il a été recadré, et l'image est devenue cette silhouette sombre qui avance devant un mur, presque fantomatique. Le verso montre le fond d'un jean de Young, couvert de pièces — et ces pièces ont été cousues par sa femme de l'époque, **Susan Acevedo**, avec des cheveux à elle comme fil. Young a gardé le pantalon après leur séparation.
La réception, à la sortie, n'est pas triomphale. *Rolling Stone* publie une critique négative de **Langdon Winner**, qui estime qu'« aucune des chansons ici ne s'élève au-dessus d'une surface uniformément terne ». C'est un jugement qui a très mal vieilli. **Robert Christgau**, dans le *Village Voice*, est plus juste : « Pendant que David Crosby hurle à propos des assassinats, Young révèle des agonies plus sombres sans même prendre la peine de les rendre explicites. »
Le succès commercial est là, sans être spectaculaire : l'album entre au Billboard le **19 septembre 1970** et atteint la **huitième place** en octobre. Les singles font moins bien : *Only Love Can Break Your Heart* monte à la **33e place**, *When You Dance I Can Really Love* à la **93e**. C'est un disque qui se vend sur la durée, porté par la scène et par le bouche-à-oreille.
Avec le temps, l'album est devenu un classique. En 1975, *Rolling Stone* parlait déjà d'un « chef-d'œuvre ». Il figure dans les listes : **71e** des 500 plus grands albums en 2003, **74e** en 2012, **90e** en 2020 ; **47e** pour *The Guardian* en 1997 ; **99e** des meilleurs albums des années 1970 pour Pitchfork en 2004 ; et il est entré au **Grammy Hall of Fame** en 2014.
Il y a aussi les rééditions : le remaster de 2009 dans la série *Original Release Series*, puis, pour les cinquante ans, une édition anniversaire en décembre 2020 et un coffret vinyle en mars 2021, avec deux versions de *Wonderin'* — un morceau resté hors de l'album en 1970. C'est le propre des grands disques : on finit par vouloir entendre ce qui n'y est pas.
Ce qui reste d'*After the Gold Rush*, c'est une manière de faire de la musique avec presque rien. Pas de production spectaculaire, pas de hit évident, pas de concept affiché : une maison dans un canyon, des amis, un adolescent au piano, et des chansons écrites en trois semaines après un scénario qui n'a jamais été tourné. Le rêve californien se terminait, et Neil Young a enregistré le bruit qu'il fait en se terminant.