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Nirvana — le bruit et la mélodie

Trois albums, une génération, et un groupe qui n'a jamais appris à durer

Nirvana1 h 09

Kurt Donald Cobain naît le 20 février 1967 à Aberdeen, une petite ville de bûcherons et de pêcheurs de l'État de Washington. Son père est mécanicien, sa mère serveuse. La famille ressemble à celles du quartier, jusqu'au divorce, quand Kurt a neuf ans. Il dira plus tard que ce moment a tout changé : l'enfant sage devient renfermé, colérique, et il passera le reste de son adolescence d'un foyer à l'autre, chez sa mère, chez son père, chez des amis de la famille.

Les Beatles sont sa première passion : sa tante lui fait écouter leurs disques, et il chante « Hey Jude » à deux ans. Il dessine, il peint, il écrit, et il souffre très tôt de douleurs d'estomac chroniques que les médecins ne sauront jamais expliquer. Cette douleur reviendra toute sa vie, et elle jouera un rôle dans tout ce qui suivra — la musique, les drogues, la façon dont il supportait ou non la célébrité.

Au lycée d'Aberdeen, il rencontre Krist Novoselic. Les deux traînent autour du local de répétition des Melvins, le groupe de Buzz Osborne, qui sera leur passeport vers le punk. Kurt veut monter un groupe avec Krist, mais celui-ci hésite pendant des années. Kurt lui donne une cassette de son projet Fecal Matter ; trois ans après leur rencontre, Krist l'écoute enfin et propose qu'ils jouent ensemble.

Les débuts sont chaotiques. Les deux amis montent d'abord un groupe de reprises de Creedence Clearwater Revival, Kurt à la batterie, puis essaient des compositions originales avec des batteurs de passage : Aaron Burckhard, Dale Crover, Dave Foster. Le groupe change de nom plusieurs fois — Skid Row, Pen Cap Chew, Bliss, Ted Ed Fred — avant de jouer pour la première fois sous le nom de Nirvana, le 19 mars 1988, à Tacoma. Kurt a choisi ce mot parce qu'il le trouvait beau, pas méchant.

Un groupe anglais portait déjà ce nom : une plainte s'ensuit, réglée à l'amiable. Kurt s'installe à Olympia, Krist à Tacoma, et les répétitions se font avec Dale Crover, puis avec Chad Channing, qui devient le batteur du premier disque. En novembre 1988, Nirvana sort un premier single, une reprise de « Love Buzz » du groupe néerlandais Shocking Blue, sur le label indépendant Sub Pop, basé à Seattle.

Sub Pop est le cœur de la scène grunge : Mudhoney, Soundgarden, Tad, Green River. Nirvana y signe un contrat longue durée, une première pour le label. En décembre 1988, le groupe enregistre son premier album avec Jack Endino, dans les studios Reciprocal de Seattle. Le budget est dérisoire : 606 dollars et 17 cents, avancés par Jason Everman, un ami qui sera crédité sur la pochette sans avoir joué une note.

Bleach sort en juin 1989. Le son est lourd, lent, saturé, marqué par les Melvins, Mudhoney et Black Sabbath, et Kurt y cache encore ses mélodies pop sous des murs de guitares. L'album devient un favori des radios universitaires et se vend à environ quarante mille exemplaires. Le groupe part en tournée nationale, puis se sépare d'Everman, sans même le prévenir. Personne ne lui dira qu'il est viré ; il dira plus tard qu'il était parti.

Le premier morceau de Bleach, « Blew », a été enregistré par accident un ton plus bas que prévu : le groupe croyait être en réglage standard, s'est accordé encore plus bas, et a gardé la prise. Cette erreur donne au morceau une épaisseur exceptionnelle, presque métallique, qui annonce le son de la suite. « Blew » restera dans les setlists jusqu'au dernier concert, à Munich, en mars 1994.

Sur Bleach, Kurt cache aussi une chanson qui ne ressemble pas aux autres : « About a Girl », écrite après avoir écouté Meet the Beatles ! en boucle. C'est une pop song jangly, avec une mélodie claire et une basse ronde, et Kurt savait qu'elle était risquée. Il dira : « Même mettre About a Girl sur Bleach était un risque. » Jack Endino, lui, a immédiatement vu le single potentiel.

La chanson est le premier signe de ce que sera Nirvana : une mélodie pop que l'on peut siffler, posée sur une guitare qui grince. Kurt était un enfant des Beatles autant que de Black Sabbath, et il refusait de choisir. C'est cette tension — la douceur et le bruit dans le même morceau — qui deviendra sa signature. En 1993, il la jouera en ouverture de l'Unplugged, en version acoustique, et elle sortira en single après sa mort, en octobre 1994.

En 1989 et 1990, le groupe change. Kurt écrit des chansons de plus en plus mélodiques, il le dit lui-même : « Les premiers morceaux étaient vraiment en colère… mais avec le temps, ils deviennent de plus en plus pop à mesure que je deviens plus heureux. » En avril 1990, Nirvana enregistre huit chansons avec Butch Vig aux Smart Studios de Madison, dans le Wisconsin. Ces démos circulent et attirent l'attention des majors.

Chad Channing quitte le groupe avant la fin de l'année : il n'était pas impliqué dans l'écriture et sentait que Kurt et Krist voulaient autre chose. En juillet 1990, Nirvana enregistre « Sliver » avec Dan Peters, le batteur de Mudhoney, puis Dale Crover assure la tournée de la côte ouest avec Sonic Youth. Il manque encore le batteur qui donnera au groupe sa puissance définitive.

En septembre 1990, Buzz Osborne présente aux deux musiciens un batteur de Washington, Dave Grohl, dont le groupe Scream vient de se séparer. Grohl auditionne quelques jours après son arrivée à Seattle. Krist dira : « On a su en deux minutes que c'était le bon batteur. » Grohl, lui, se souvient avoir pensé : « Quoi ? C'est ça, Nirvana ? Vous rigolez ? » Sur la pochette de Bleach, ils ressemblaient à des bûcherons psychopathes.

Avec Grohl, le trio trouve sa forme. Kurt est la voix, la guitare et les chansons ; Krist apporte la basse, l'humour et la carrure ; Dave apporte une frappe qui transforme chaque morceau en événement. Le groupe quitte Sub Pop, conseillé par Kim Gordon de Sonic Youth et par la manageuse Susan Silver, et signe chez DGC Records, une filiale de Geffen.

Nevermind est enregistré à l'été 1991 aux Sound City Studios de Van Nuys, avec Butch Vig. Le groupe y travaille pendant deux mois, reprend des chansons anciennes comme « In Bloom » et « Breed », en écrit de nouvelles, et enregistre vite. Le mixage de Vig ne convainc personne ; Andy Wallace, connu pour son travail avec Slayer, est appelé pour donner au disque un son plus poli — un son que le groupe critiquera ensuite publiquement.

L'album sort le 24 septembre 1991. DGC espérait en vendre 250 000 exemplaires, comme le Goo de Sonic Youth. Le premier single, « Smells Like Teen Spirit », change tout : le clip passe en boucle sur MTV, la radio s'empare du morceau, et le disque se met à vendre à une vitesse que personne n'avait prévue. À Noël 1991, il s'en vend 400 000 par semaine aux États-Unis.

Le titre vient d'une phrase de Kathleen Hanna, chanteuse de Bikini Kill : « Kurt sent le Teen Spirit. » Elle parlait d'un déodorant ; Kurt, lui, y a vu un slogan révolutionnaire. Le morceau est une tentative avouée d'écrire « la chanson pop ultime », en reprenant la dynamique douce/forte des Pixies. Le riff, que Kurt trouvait « cliché », est joué pendant une heure et demie jusqu'à ce que Krist et Dave trouvent le groove.

Le clip, réalisé par Samuel Bayer, montre un groupe dans un gymnase de lycée, des pom-pom girls en noir avec le symbole anarchiste, et une foule qui finit en émeute. Kurt a détesté le premier montage et a supervisé une réécriture. Le résultat donne à MTV une nouvelle génération à vendre et à Nirvana une célébrité qui dépasse immédiatement le groupe.

En janvier 1992, Nevermind détrône Dangerous de Michael Jackson à la première place du Billboard 200. Le disque se vendra à plus de trente millions d'exemplaires dans le monde, et il est crédité d'avoir mis fin à la suprématie du hair metal. Nirvana devient le groupe porte-drapeau d'une génération qu'on appellera X, avec tout ce que cela comporte d'attentes, de malentendus et de pression.

Le deuxième single, « Come as You Are », sort en février 1992. Le morceau est plus lent, plus trouble, avec un riff de guitare en boucle et une batterie qui avance comme un bateau. Kurt s'inquiétait de sa ressemblance avec « Eighties » de Killing Joke, au point de vouloir choisir un autre single ; le management le persuada que le potentiel commercial était trop fort.

Le texte joue sur les contradictions : « Come as you are, as you were, as I want you to be. » Kurt disait que la chanson parlait des gens et de ce qu'on attend d'eux. Pendant l'enregistrement, il a chanté par accident « No, I don't have a gun » à la place d'un « memoria » ; la prise a été gardée, et la phrase est devenue l'un des vers les plus célèbres du disque. Le clip de Kevin Kerslake s'inspire de la pochette de Nevermind.

« Lithium » est le troisième single, sorti en septembre 1991. Kurt l'a écrite en 1990 : c'est l'histoire fictive d'un homme qui se tourne vers la religion comme dernier recours pour ne pas se suicider après la mort de sa copine. Le contraste entre les couplets calmes et le refrain hurlé est l'un des exemples les plus purs de la formule du groupe, et le clip compile des images de concerts de 1991.

Butch Vig disait que le plus dur était de rendre les couplets relâchés et le refrain intense sans que la transition paraisse forcée. Kurt jouait la guitare saturée à travers une Big Muff et un ampli de basse Fender Bassman, ce qui donnait ce son sombre et épais. La chanson est devenue un pilier des concerts, et son refrain — « Yeah, yeah, yeah » — a fini par résumer Nirvana pour une partie du public.

« In Bloom » est le quatrième single, en novembre 1992. Kurt l'a écrite en pensant aux « jocks » et aux types superficiels qui commençaient à venir aux concerts après Bleach. La chanson est une satire de ce public, mais elle est si accrocheuse que des millions de personnes ont chanté le refrain sans comprendre qu'il se moquait d'eux. Le clip de Kevin Kerslake parodie les émissions de variété et gagnera le prix de la meilleure vidéo alternative aux MTV Awards 1993.

Cette ironie est au cœur de Nirvana : le groupe détestait la célébrité tout en écrivant des chansons faites pour être chantées par des foules. Kurt ne supportait pas l'idée d'être un produit, mais il adorait les mélodies pop, et il refusait de choisir entre les deux. C'est cette contradiction qui rend Nevermind si puissant, et qui rend la suite presque inévitable.

L'année 1992 est celle du vertige. En mars, Kurt obtient que les royalties d'écriture lui reviennent à 75 %, contre un partage égal auparavant ; Grohl et Novoselic acceptent, mais la tension reste. Le 24 février, Kurt épouse Courtney Love à Waikiki, à Hawaï ; le 18 août, leur fille Frances Bean naît. La presse people s'empare du couple, et Kurt déteste chaque seconde de cette exposition.

Le 30 août 1992, Nirvana clôt le festival de Reading, en Angleterre. Des rumeurs courent sur la santé du groupe ; Kurt entre sur scène poussé dans un fauteuil roulant, en blouse d'hôpital et perruque, se lève, chante une ligne de « The Rose », puis s'effondre avant de reprendre la guitare. Le concert reste comme l'un des plus grands de leur carrière, et « All Apologies » y est dédiée à Courtney et à Frances.

Quelques jours plus tard, aux MTV Video Music Awards, la chaîne refuse que le groupe joue « Rape Me ». Kurt commence les premières mesures du morceau, puis enchaîne sur « Lithium » ; le geste est resté comme une petite vengeance publique. Nirvana repart avec les prix de la meilleure vidéo alternative et du meilleur nouvel artiste. Le groupe est au sommet, et il donne l'impression de vouloir en descendre.

Après Nevermind, Nirvana ne refait pas de tournée américaine, invoquant l'épuisement. DGC espérait un nouvel album pour les fêtes de 1992 ; à la place, le label sort Incesticide en décembre, une compilation de raretés et de faces B destinée à concurrencer les bootlegs. Le disque est certifié or, mais il ne calme pas l'attente du public ni la pression de la maison de disques.

Pour In Utero, Kurt choisit Steve Albini, producteur de l'underground connu pour son intransigeance et son refus des artifices de studio. Le groupe enregistre en deux semaines, en février 1993, au Pachyderm Studio de Cannon Falls, dans le Minnesota, pour 25 000 dollars. Albini livre un son brut, sec, sans reverb ajoutée, et le groupe est d'abord convaincu d'avoir trouvé ce qu'il cherchait.

Très vite, des articles affirment que DGC juge l'album « impossible à sortir ». C'est faux, mais le bruit alimente la peur des fans de voir le groupe censuré. En réalité, Kurt trouve que « Heart-Shaped Box » et « All Apologies » ne sonnent pas parfaitement ; Scott Litt, producteur de R.E.M., est appelé pour remixer ces deux morceaux, avec des ajouts de guitare et de chœurs.

« Heart-Shaped Box » sort le 30 août 1993 comme premier single d'In Utero. Kurt a expliqué que la chanson parlait des enfants atteints de cancer en phase terminale, même si elle est souvent lue comme une chanson sur son couple. Le clip d'Anton Corbijn, avec ses champs de coquelicots, sa crucifixion et son esthétique de carnaval noir, gagne deux MTV Awards. Ce sera la dernière chanson jouée au dernier concert de Nirvana.

In Utero sort le 21 septembre 1993 et entre directement en tête des classements américain et britannique. Le disque se vendra à plus de cinq millions d'exemplaires aux États-Unis, et il est accueilli comme un retour au bruit après le poli de Nevermind. En octobre, Nirvana repart en tournée américaine, avec Pat Smear comme second guitariste et les Breeders en première partie.

« Rape Me » est le quatrième morceau d'In Utero, écrit dès mai 1991 comme une chanson anti-viol, avant même la sortie de Nevermind. Le titre et les paroles ont fait scandale avant même la sortie de l'album : MTV a refusé que le groupe la joue aux VMAs 1992, et une partie du public y a vu une provocation. Kurt, lui, défendait une chanson féministe, écrite contre le viol et contre la façon dont les médias traitent les femmes.

Le pont, écrit plus tard, évoque aussi le harcèlement médiatique que Kurt et Courtney ont subi après le succès. C'est cette ambiguïté qui rend la chanson dérangeante : elle n'est pas une métaphore propre, elle met l'auditeur mal à l'aise, et c'est exactement ce que Kurt voulait. « Rape Me » sort en décembre 1993 en face A d'un single partagé avec « All Apologies ».

« All Apologies » ferme In Utero. Kurt l'a écrite en 1990, sur un quatre-pistes, dans l'appartement d'Olympia ; Dave Grohl se souvient avoir pensé : « Ce type a un sens de la mélodie incroyable, je ne peux pas croire qu'il hurle tout le temps. » La version d'In Utero ajoute un violoncelle de Kera Schaley, et le résultat est une sorte de berceuse épuisée, à des années-lumière du bruit de « Breed ».

Kurt a dédié la chanson à Courtney et Frances à Reading, en 1992. Il disait vouloir qu'elle soit pour elles, tout en admettant que les paroles ne correspondaient pas exactement à leur vie : « le sentiment, oui, mais pas les paroles. » Il décrivait l'humeur du morceau comme « paisible, heureux, confortable — juste du bonheur ». C'est l'une des rares chansons de Nirvana qui ressemble à une prière.

En novembre 1993, MTV invite le groupe à enregistrer un Unplugged. Nirvana accepte, mais décide de ne pas jouer ses tubes. Kurt demande que la scène soit décorée de lis « Stargazer », de bougies noires et d'un chandelier de cristal ; le producteur Alex Coletti lui demande : « Vous voulez dire, comme des funérailles ? » Kurt répond : « Exactement. Comme des funérailles. »

Le concert est enregistré le 18 novembre 1993 aux Sony Music Studios de New York, en une seule prise, avec Pat Smear à la guitare et Lori Goldston au violoncelle. Le groupe joue quatre chansons de Nevermind, trois d'In Utero, une de Bleach et six reprises, dont trois chansons des Meat Puppets avec Cris et Curt Kirkwood. MTV aurait préféré des invités plus vendeurs ; Kurt impose ses choix.

Parmi les reprises, « The Man Who Sold the World » de David Bowie. Kurt joue sa guitare acoustique à travers un ampli et des pédales, cachés derrière un faux moniteur de scène : il ne supportait pas de ne pas entendre le son auquel il était habitué. Le résultat garde la mélodie circulaire de Bowie, mais la voix de Kurt la transforme en confession. Pour beaucoup, cette version est devenue la version définitive.

Le concert se termine par « Where Did You Sleep Last Night », une chanson traditionnelle américaine dans la version de Lead Belly, que Kurt considérait comme son interprète préféré. Il l'avait découverte en lisant une interview de William S. Burroughs, qui conseillait aux jeunes rockers d'écouter Lead Belly plutôt que leurs guitares. La chanson raconte une nuit, un train, une rivière, et un corps sous les pins.

Sur la dernière ligne, « I would shiver the whole night through », Kurt monte d'une octave, force sa voix jusqu'au cri, et le groupe s'arrête. Les producteurs voulaient un rappel ; Kurt a refusé, persuadé qu'il ne pourrait pas faire mieux. Le spectacle est diffusé en décembre 1993, et l'album sortira en novembre 1994, après sa mort : il entrera en tête du Billboard et gagnera le Grammy du meilleur album alternatif en 1996.

Début 1994, Nirvana part en tournée européenne. Le dernier concert a lieu à Munich, en Allemagne, le 1er mars. Le 4 mars, à Rome, Courtney Love trouve Kurt inconscient dans leur chambre d'hôtel, après un mélange de Rohypnol et d'alcool ; il est hospitalisé, le reste de la tournée est annulé. Dans les semaines qui suivent, son addiction à l'héroïne revient, et une intervention le pousse à entrer en cure.

Il en sort au bout de moins d'une semaine, escalade un mur de deux mètres et rentre à Seattle. Le 6 avril, Nirvana annonce son retrait du festival Lollapalooza et des rumeurs de séparation circulent. Le 8 avril, un électricien découvre le corps de Kurt à son domicile de Denny-Blaine, à Seattle. Il est mort d'une blessure par balle auto-infligée, environ trois jours plus tôt, le 5 avril 1994. Il avait vingt-sept ans.

La nouvelle fait le tour du monde en quelques heures. Les stocks de disques de Nirvana s'épuisent dans les magasins, les ventes explosent au Royaume-Uni, et des milliers de personnes se rassemblent au Seattle Center pour une veillée. Le 10 avril, environ sept mille fans sont là. Nirvana n'existe plus ; il n'y aura pas de réunion, pas de tournée d'adieux, pas de dernier album.

Après la mort de Kurt, Dave Grohl fonde les Foo Fighters en 1994. Krist Novoselic se tourne vers l'activisme politique et la musique expérimentale ; il écrira plus tard un livre sur son expérience. Les deux hommes et Courtney Love créent Nirvana LLC en 1997, mais un procès les oppose au sujet du contrôle du catalogue ; un accord est trouvé en 2002, juste avant le procès.

La compilation Nirvana sort en octobre 2002, avec un inédit : « You Know You're Right », la dernière chanson enregistrée par le groupe, le 30 janvier 1994, aux Robert Lang Studios de Seattle. Kurt était arrivé le troisième jour de la session, après deux jours d'absence ; le groupe a jamé vingt minutes, puis répété le morceau trois fois. Le résultat a été mis en ligne et a fuité en septembre 2002, avant de devenir un hit radio.

C'est une sorte d'épilogue : un morceau lent, lugubre, qui explose en refrain, avec la même structure que « Smells Like Teen Spirit » mais une fatigue en plus. Kurt y chante « I will crawl away for good », et la chanson est devenue, pour beaucoup, son dernier mot. Elle a atteint la première place des charts rock américains, huit ans après sa mort.

Le bilan est immense : plus de 75 millions de disques vendus, cinq numéros un au Billboard alternatif, quatre albums numéro un, et une influence qui dépasse largement le rock. Nevermind est crédité d'avoir fait entrer le grunge dans le mainstream et d'avoir mis fin à l'ère du hair metal. En 2014, Nirvana entre au Rock and Roll Hall of Fame dès sa première année d'éligibilité ; en 2023, le groupe reçoit un Grammy pour l'ensemble de sa carrière.

Musicalement, Nirvana tient sur trois albums studio et une session acoustique. Bleach est le disque de l'underground, lourd et fermé ; Nevermind est celui de la percée, avec des mélodies que tout le monde peut retenir ; In Utero est celui du retrait, plus brut, plus malade, plus expérimental ; Unplugged est celui de la mise à nu. Quatre visages d'un même groupe, en moins de cinq ans.

Le son repose sur peu de choses : la guitare rythmique de Kurt, souvent réduite à des accords de puissance et à des riffs de deux notes ; la basse de Krist, qui relie tout ; la batterie de Dave, qui transforme chaque refrain en catapulte. Kurt ne jouait presque jamais de solos conventionnels : il jouait la mélodie, ou du bruit, et il disait lui-même qu'il n'avait aucune idée de ce que signifiait « être musicien ».

Les paroles sont à l'image de cette économie : des images juxtaposées, des contradictions, des titres qui ne veulent rien dire, des phrases choisies pour leur son autant que pour leur sens. Kurt écrivait souvent au dernier moment, découpait des poèmes accumulés pendant deux ans, et refusait de s'expliquer. Sur In Utero, il disait que les textes étaient plus concentrés, presque construits autour de thèmes.

Il y a enfin la persona : l'homme en chemise à fleurs, les cheveux gras, la voix rauque, l'anticonformisme, la méfiance envers la célébrité. Kurt a été présenté comme le porte-parole de la génération X, un rôle qu'il n'a jamais demandé et qu'il a détesté. Il voulait écrire des chansons, pas représenter une époque ; il a fini par incarner une époque malgré lui.

Trente ans après, les chansons tiennent toujours. « Smells Like Teen Spirit » reste un déclencheur de foule, « Come as You Are » une berceuse sombre, « All Apologies » une prière, « Where Did You Sleep Last Night » un adieu. Les rééditions, les documentaires, les concerts hommages et les reprises n'ont pas épuisé le catalogue ; ils ont au contraire confirmé sa place dans l'histoire du rock.

Nirvana n'a pas duré. Le groupe a existé sept ans, a publié trois albums studio, et s'est arrêté avec la mort de son chanteur. Mais cette brièveté fait partie de son histoire : il n'a pas eu le temps de se répéter, de se diluer, de vieillir. Il laisse une poignée de chansons qui ont changé le son de la radio, et l'image d'un homme qui n'a jamais su quoi faire de la célébrité qu'il avait provoquée.

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title: Nirvana — le bruit et la mélodie
subtitle: Trois albums, une génération, et un groupe qui n'a jamais appris à durer
summary: De l'underground d'Aberdeen au sommet de Nevermind, Nirvana a fusionné la pop et le bruit jusqu'à faire basculer toute une industrie. Voici l'histoire de Kurt Cobain, Krist Novoselic et Dave Grohl — et d'un groupe qui s'est arrêté en plein vol.
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  - artist: Nirvana
tags: [grunge, seattle, rock-alternatif, annees-1990]
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Kurt Donald Cobain naît le 20 février 1967 à Aberdeen, une petite ville de bûcherons et de pêcheurs de l'État de Washington. Son père est mécanicien, sa mère serveuse. La famille ressemble à celles du quartier, jusqu'au divorce, quand Kurt a neuf ans. Il dira plus tard que ce moment a tout changé : l'enfant sage devient renfermé, colérique, et il passera le reste de son adolescence d'un foyer à l'autre, chez sa mère, chez son père, chez des amis de la famille.

Les Beatles sont sa première passion : sa tante lui fait écouter leurs disques, et il chante « Hey Jude » à deux ans. Il dessine, il peint, il écrit, et il souffre très tôt de douleurs d'estomac chroniques que les médecins ne sauront jamais expliquer. Cette douleur reviendra toute sa vie, et elle jouera un rôle dans tout ce qui suivra — la musique, les drogues, la façon dont il supportait ou non la célébrité.

Au lycée d'Aberdeen, il rencontre Krist Novoselic. Les deux traînent autour du local de répétition des Melvins, le groupe de Buzz Osborne, qui sera leur passeport vers le punk. Kurt veut monter un groupe avec Krist, mais celui-ci hésite pendant des années. Kurt lui donne une cassette de son projet Fecal Matter ; trois ans après leur rencontre, Krist l'écoute enfin et propose qu'ils jouent ensemble.

Les débuts sont chaotiques. Les deux amis montent d'abord un groupe de reprises de Creedence Clearwater Revival, Kurt à la batterie, puis essaient des compositions originales avec des batteurs de passage : Aaron Burckhard, Dale Crover, Dave Foster. Le groupe change de nom plusieurs fois — Skid Row, Pen Cap Chew, Bliss, Ted Ed Fred — avant de jouer pour la première fois sous le nom de Nirvana, le 19 mars 1988, à Tacoma. Kurt a choisi ce mot parce qu'il le trouvait beau, pas méchant.

Un groupe anglais portait déjà ce nom : une plainte s'ensuit, réglée à l'amiable. Kurt s'installe à Olympia, Krist à Tacoma, et les répétitions se font avec Dale Crover, puis avec Chad Channing, qui devient le batteur du premier disque. En novembre 1988, Nirvana sort un premier single, une reprise de « Love Buzz » du groupe néerlandais Shocking Blue, sur le label indépendant Sub Pop, basé à Seattle.

Sub Pop est le cœur de la scène grunge : Mudhoney, Soundgarden, Tad, Green River. Nirvana y signe un contrat longue durée, une première pour le label. En décembre 1988, le groupe enregistre son premier album avec Jack Endino, dans les studios Reciprocal de Seattle. Le budget est dérisoire : 606 dollars et 17 cents, avancés par Jason Everman, un ami qui sera crédité sur la pochette sans avoir joué une note.

Bleach sort en juin 1989. Le son est lourd, lent, saturé, marqué par les Melvins, Mudhoney et Black Sabbath, et Kurt y cache encore ses mélodies pop sous des murs de guitares. L'album devient un favori des radios universitaires et se vend à environ quarante mille exemplaires. Le groupe part en tournée nationale, puis se sépare d'Everman, sans même le prévenir. Personne ne lui dira qu'il est viré ; il dira plus tard qu'il était parti.

Le premier morceau de Bleach, « Blew », a été enregistré par accident un ton plus bas que prévu : le groupe croyait être en réglage standard, s'est accordé encore plus bas, et a gardé la prise. Cette erreur donne au morceau une épaisseur exceptionnelle, presque métallique, qui annonce le son de la suite. « Blew » restera dans les setlists jusqu'au dernier concert, à Munich, en mars 1994.

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Sur Bleach, Kurt cache aussi une chanson qui ne ressemble pas aux autres : « About a Girl », écrite après avoir écouté Meet the Beatles ! en boucle. C'est une pop song jangly, avec une mélodie claire et une basse ronde, et Kurt savait qu'elle était risquée. Il dira : « Même mettre About a Girl sur Bleach était un risque. » Jack Endino, lui, a immédiatement vu le single potentiel.

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En 1989 et 1990, le groupe change. Kurt écrit des chansons de plus en plus mélodiques, il le dit lui-même : « Les premiers morceaux étaient vraiment en colère… mais avec le temps, ils deviennent de plus en plus pop à mesure que je deviens plus heureux. » En avril 1990, Nirvana enregistre huit chansons avec Butch Vig aux Smart Studios de Madison, dans le Wisconsin. Ces démos circulent et attirent l'attention des majors.

Chad Channing quitte le groupe avant la fin de l'année : il n'était pas impliqué dans l'écriture et sentait que Kurt et Krist voulaient autre chose. En juillet 1990, Nirvana enregistre « Sliver » avec Dan Peters, le batteur de Mudhoney, puis Dale Crover assure la tournée de la côte ouest avec Sonic Youth. Il manque encore le batteur qui donnera au groupe sa puissance définitive.

En septembre 1990, Buzz Osborne présente aux deux musiciens un batteur de Washington, Dave Grohl, dont le groupe Scream vient de se séparer. Grohl auditionne quelques jours après son arrivée à Seattle. Krist dira : « On a su en deux minutes que c'était le bon batteur. » Grohl, lui, se souvient avoir pensé : « Quoi ? C'est ça, Nirvana ? Vous rigolez ? » Sur la pochette de Bleach, ils ressemblaient à des bûcherons psychopathes.

Avec Grohl, le trio trouve sa forme. Kurt est la voix, la guitare et les chansons ; Krist apporte la basse, l'humour et la carrure ; Dave apporte une frappe qui transforme chaque morceau en événement. Le groupe quitte Sub Pop, conseillé par Kim Gordon de Sonic Youth et par la manageuse Susan Silver, et signe chez DGC Records, une filiale de Geffen.

Nevermind est enregistré à l'été 1991 aux Sound City Studios de Van Nuys, avec Butch Vig. Le groupe y travaille pendant deux mois, reprend des chansons anciennes comme « In Bloom » et « Breed », en écrit de nouvelles, et enregistre vite. Le mixage de Vig ne convainc personne ; Andy Wallace, connu pour son travail avec Slayer, est appelé pour donner au disque un son plus poli — un son que le groupe critiquera ensuite publiquement.

L'album sort le 24 septembre 1991. DGC espérait en vendre 250 000 exemplaires, comme le Goo de Sonic Youth. Le premier single, « Smells Like Teen Spirit », change tout : le clip passe en boucle sur MTV, la radio s'empare du morceau, et le disque se met à vendre à une vitesse que personne n'avait prévue. À Noël 1991, il s'en vend 400 000 par semaine aux États-Unis.

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Le titre vient d'une phrase de Kathleen Hanna, chanteuse de Bikini Kill : « Kurt sent le Teen Spirit. » Elle parlait d'un déodorant ; Kurt, lui, y a vu un slogan révolutionnaire. Le morceau est une tentative avouée d'écrire « la chanson pop ultime », en reprenant la dynamique douce/forte des Pixies. Le riff, que Kurt trouvait « cliché », est joué pendant une heure et demie jusqu'à ce que Krist et Dave trouvent le groove.

Le clip, réalisé par Samuel Bayer, montre un groupe dans un gymnase de lycée, des pom-pom girls en noir avec le symbole anarchiste, et une foule qui finit en émeute. Kurt a détesté le premier montage et a supervisé une réécriture. Le résultat donne à MTV une nouvelle génération à vendre et à Nirvana une célébrité qui dépasse immédiatement le groupe.

En janvier 1992, Nevermind détrône Dangerous de Michael Jackson à la première place du Billboard 200. Le disque se vendra à plus de trente millions d'exemplaires dans le monde, et il est crédité d'avoir mis fin à la suprématie du hair metal. Nirvana devient le groupe porte-drapeau d'une génération qu'on appellera X, avec tout ce que cela comporte d'attentes, de malentendus et de pression.

Le deuxième single, « Come as You Are », sort en février 1992. Le morceau est plus lent, plus trouble, avec un riff de guitare en boucle et une batterie qui avance comme un bateau. Kurt s'inquiétait de sa ressemblance avec « Eighties » de Killing Joke, au point de vouloir choisir un autre single ; le management le persuada que le potentiel commercial était trop fort.

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Le texte joue sur les contradictions : « Come as you are, as you were, as I want you to be. » Kurt disait que la chanson parlait des gens et de ce qu'on attend d'eux. Pendant l'enregistrement, il a chanté par accident « No, I don't have a gun » à la place d'un « memoria » ; la prise a été gardée, et la phrase est devenue l'un des vers les plus célèbres du disque. Le clip de Kevin Kerslake s'inspire de la pochette de Nevermind.

« Lithium » est le troisième single, sorti en septembre 1991. Kurt l'a écrite en 1990 : c'est l'histoire fictive d'un homme qui se tourne vers la religion comme dernier recours pour ne pas se suicider après la mort de sa copine. Le contraste entre les couplets calmes et le refrain hurlé est l'un des exemples les plus purs de la formule du groupe, et le clip compile des images de concerts de 1991.

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Butch Vig disait que le plus dur était de rendre les couplets relâchés et le refrain intense sans que la transition paraisse forcée. Kurt jouait la guitare saturée à travers une Big Muff et un ampli de basse Fender Bassman, ce qui donnait ce son sombre et épais. La chanson est devenue un pilier des concerts, et son refrain — « Yeah, yeah, yeah » — a fini par résumer Nirvana pour une partie du public.

« In Bloom » est le quatrième single, en novembre 1992. Kurt l'a écrite en pensant aux « jocks » et aux types superficiels qui commençaient à venir aux concerts après Bleach. La chanson est une satire de ce public, mais elle est si accrocheuse que des millions de personnes ont chanté le refrain sans comprendre qu'il se moquait d'eux. Le clip de Kevin Kerslake parodie les émissions de variété et gagnera le prix de la meilleure vidéo alternative aux MTV Awards 1993.

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Cette ironie est au cœur de Nirvana : le groupe détestait la célébrité tout en écrivant des chansons faites pour être chantées par des foules. Kurt ne supportait pas l'idée d'être un produit, mais il adorait les mélodies pop, et il refusait de choisir entre les deux. C'est cette contradiction qui rend Nevermind si puissant, et qui rend la suite presque inévitable.

L'année 1992 est celle du vertige. En mars, Kurt obtient que les royalties d'écriture lui reviennent à 75 %, contre un partage égal auparavant ; Grohl et Novoselic acceptent, mais la tension reste. Le 24 février, Kurt épouse Courtney Love à Waikiki, à Hawaï ; le 18 août, leur fille Frances Bean naît. La presse people s'empare du couple, et Kurt déteste chaque seconde de cette exposition.

Le 30 août 1992, Nirvana clôt le festival de Reading, en Angleterre. Des rumeurs courent sur la santé du groupe ; Kurt entre sur scène poussé dans un fauteuil roulant, en blouse d'hôpital et perruque, se lève, chante une ligne de « The Rose », puis s'effondre avant de reprendre la guitare. Le concert reste comme l'un des plus grands de leur carrière, et « All Apologies » y est dédiée à Courtney et à Frances.

Quelques jours plus tard, aux MTV Video Music Awards, la chaîne refuse que le groupe joue « Rape Me ». Kurt commence les premières mesures du morceau, puis enchaîne sur « Lithium » ; le geste est resté comme une petite vengeance publique. Nirvana repart avec les prix de la meilleure vidéo alternative et du meilleur nouvel artiste. Le groupe est au sommet, et il donne l'impression de vouloir en descendre.

Après Nevermind, Nirvana ne refait pas de tournée américaine, invoquant l'épuisement. DGC espérait un nouvel album pour les fêtes de 1992 ; à la place, le label sort Incesticide en décembre, une compilation de raretés et de faces B destinée à concurrencer les bootlegs. Le disque est certifié or, mais il ne calme pas l'attente du public ni la pression de la maison de disques.

Pour In Utero, Kurt choisit Steve Albini, producteur de l'underground connu pour son intransigeance et son refus des artifices de studio. Le groupe enregistre en deux semaines, en février 1993, au Pachyderm Studio de Cannon Falls, dans le Minnesota, pour 25 000 dollars. Albini livre un son brut, sec, sans reverb ajoutée, et le groupe est d'abord convaincu d'avoir trouvé ce qu'il cherchait.

Très vite, des articles affirment que DGC juge l'album « impossible à sortir ». C'est faux, mais le bruit alimente la peur des fans de voir le groupe censuré. En réalité, Kurt trouve que « Heart-Shaped Box » et « All Apologies » ne sonnent pas parfaitement ; Scott Litt, producteur de R.E.M., est appelé pour remixer ces deux morceaux, avec des ajouts de guitare et de chœurs.

« Heart-Shaped Box » sort le 30 août 1993 comme premier single d'In Utero. Kurt a expliqué que la chanson parlait des enfants atteints de cancer en phase terminale, même si elle est souvent lue comme une chanson sur son couple. Le clip d'Anton Corbijn, avec ses champs de coquelicots, sa crucifixion et son esthétique de carnaval noir, gagne deux MTV Awards. Ce sera la dernière chanson jouée au dernier concert de Nirvana.

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In Utero sort le 21 septembre 1993 et entre directement en tête des classements américain et britannique. Le disque se vendra à plus de cinq millions d'exemplaires aux États-Unis, et il est accueilli comme un retour au bruit après le poli de Nevermind. En octobre, Nirvana repart en tournée américaine, avec Pat Smear comme second guitariste et les Breeders en première partie.

« Rape Me » est le quatrième morceau d'In Utero, écrit dès mai 1991 comme une chanson anti-viol, avant même la sortie de Nevermind. Le titre et les paroles ont fait scandale avant même la sortie de l'album : MTV a refusé que le groupe la joue aux VMAs 1992, et une partie du public y a vu une provocation. Kurt, lui, défendait une chanson féministe, écrite contre le viol et contre la façon dont les médias traitent les femmes.

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Le pont, écrit plus tard, évoque aussi le harcèlement médiatique que Kurt et Courtney ont subi après le succès. C'est cette ambiguïté qui rend la chanson dérangeante : elle n'est pas une métaphore propre, elle met l'auditeur mal à l'aise, et c'est exactement ce que Kurt voulait. « Rape Me » sort en décembre 1993 en face A d'un single partagé avec « All Apologies ».

« All Apologies » ferme In Utero. Kurt l'a écrite en 1990, sur un quatre-pistes, dans l'appartement d'Olympia ; Dave Grohl se souvient avoir pensé : « Ce type a un sens de la mélodie incroyable, je ne peux pas croire qu'il hurle tout le temps. » La version d'In Utero ajoute un violoncelle de Kera Schaley, et le résultat est une sorte de berceuse épuisée, à des années-lumière du bruit de « Breed ».

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Kurt a dédié la chanson à Courtney et Frances à Reading, en 1992. Il disait vouloir qu'elle soit pour elles, tout en admettant que les paroles ne correspondaient pas exactement à leur vie : « le sentiment, oui, mais pas les paroles. » Il décrivait l'humeur du morceau comme « paisible, heureux, confortable — juste du bonheur ». C'est l'une des rares chansons de Nirvana qui ressemble à une prière.

En novembre 1993, MTV invite le groupe à enregistrer un Unplugged. Nirvana accepte, mais décide de ne pas jouer ses tubes. Kurt demande que la scène soit décorée de lis « Stargazer », de bougies noires et d'un chandelier de cristal ; le producteur Alex Coletti lui demande : « Vous voulez dire, comme des funérailles ? » Kurt répond : « Exactement. Comme des funérailles. »

Le concert est enregistré le 18 novembre 1993 aux Sony Music Studios de New York, en une seule prise, avec Pat Smear à la guitare et Lori Goldston au violoncelle. Le groupe joue quatre chansons de Nevermind, trois d'In Utero, une de Bleach et six reprises, dont trois chansons des Meat Puppets avec Cris et Curt Kirkwood. MTV aurait préféré des invités plus vendeurs ; Kurt impose ses choix.

Parmi les reprises, « The Man Who Sold the World » de David Bowie. Kurt joue sa guitare acoustique à travers un ampli et des pédales, cachés derrière un faux moniteur de scène : il ne supportait pas de ne pas entendre le son auquel il était habitué. Le résultat garde la mélodie circulaire de Bowie, mais la voix de Kurt la transforme en confession. Pour beaucoup, cette version est devenue la version définitive.

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Le concert se termine par « Where Did You Sleep Last Night », une chanson traditionnelle américaine dans la version de Lead Belly, que Kurt considérait comme son interprète préféré. Il l'avait découverte en lisant une interview de William S. Burroughs, qui conseillait aux jeunes rockers d'écouter Lead Belly plutôt que leurs guitares. La chanson raconte une nuit, un train, une rivière, et un corps sous les pins.

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Sur la dernière ligne, « I would shiver the whole night through », Kurt monte d'une octave, force sa voix jusqu'au cri, et le groupe s'arrête. Les producteurs voulaient un rappel ; Kurt a refusé, persuadé qu'il ne pourrait pas faire mieux. Le spectacle est diffusé en décembre 1993, et l'album sortira en novembre 1994, après sa mort : il entrera en tête du Billboard et gagnera le Grammy du meilleur album alternatif en 1996.

Début 1994, Nirvana part en tournée européenne. Le dernier concert a lieu à Munich, en Allemagne, le 1er mars. Le 4 mars, à Rome, Courtney Love trouve Kurt inconscient dans leur chambre d'hôtel, après un mélange de Rohypnol et d'alcool ; il est hospitalisé, le reste de la tournée est annulé. Dans les semaines qui suivent, son addiction à l'héroïne revient, et une intervention le pousse à entrer en cure.

Il en sort au bout de moins d'une semaine, escalade un mur de deux mètres et rentre à Seattle. Le 6 avril, Nirvana annonce son retrait du festival Lollapalooza et des rumeurs de séparation circulent. Le 8 avril, un électricien découvre le corps de Kurt à son domicile de Denny-Blaine, à Seattle. Il est mort d'une blessure par balle auto-infligée, environ trois jours plus tôt, le 5 avril 1994. Il avait vingt-sept ans.

La nouvelle fait le tour du monde en quelques heures. Les stocks de disques de Nirvana s'épuisent dans les magasins, les ventes explosent au Royaume-Uni, et des milliers de personnes se rassemblent au Seattle Center pour une veillée. Le 10 avril, environ sept mille fans sont là. Nirvana n'existe plus ; il n'y aura pas de réunion, pas de tournée d'adieux, pas de dernier album.

Après la mort de Kurt, Dave Grohl fonde les Foo Fighters en 1994. Krist Novoselic se tourne vers l'activisme politique et la musique expérimentale ; il écrira plus tard un livre sur son expérience. Les deux hommes et Courtney Love créent Nirvana LLC en 1997, mais un procès les oppose au sujet du contrôle du catalogue ; un accord est trouvé en 2002, juste avant le procès.

La compilation Nirvana sort en octobre 2002, avec un inédit : « You Know You're Right », la dernière chanson enregistrée par le groupe, le 30 janvier 1994, aux Robert Lang Studios de Seattle. Kurt était arrivé le troisième jour de la session, après deux jours d'absence ; le groupe a jamé vingt minutes, puis répété le morceau trois fois. Le résultat a été mis en ligne et a fuité en septembre 2002, avant de devenir un hit radio.

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C'est une sorte d'épilogue : un morceau lent, lugubre, qui explose en refrain, avec la même structure que « Smells Like Teen Spirit » mais une fatigue en plus. Kurt y chante « I will crawl away for good », et la chanson est devenue, pour beaucoup, son dernier mot. Elle a atteint la première place des charts rock américains, huit ans après sa mort.

Le bilan est immense : plus de 75 millions de disques vendus, cinq numéros un au Billboard alternatif, quatre albums numéro un, et une influence qui dépasse largement le rock. Nevermind est crédité d'avoir fait entrer le grunge dans le mainstream et d'avoir mis fin à l'ère du hair metal. En 2014, Nirvana entre au Rock and Roll Hall of Fame dès sa première année d'éligibilité ; en 2023, le groupe reçoit un Grammy pour l'ensemble de sa carrière.

Musicalement, Nirvana tient sur trois albums studio et une session acoustique. Bleach est le disque de l'underground, lourd et fermé ; Nevermind est celui de la percée, avec des mélodies que tout le monde peut retenir ; In Utero est celui du retrait, plus brut, plus malade, plus expérimental ; Unplugged est celui de la mise à nu. Quatre visages d'un même groupe, en moins de cinq ans.

Le son repose sur peu de choses : la guitare rythmique de Kurt, souvent réduite à des accords de puissance et à des riffs de deux notes ; la basse de Krist, qui relie tout ; la batterie de Dave, qui transforme chaque refrain en catapulte. Kurt ne jouait presque jamais de solos conventionnels : il jouait la mélodie, ou du bruit, et il disait lui-même qu'il n'avait aucune idée de ce que signifiait « être musicien ».

Les paroles sont à l'image de cette économie : des images juxtaposées, des contradictions, des titres qui ne veulent rien dire, des phrases choisies pour leur son autant que pour leur sens. Kurt écrivait souvent au dernier moment, découpait des poèmes accumulés pendant deux ans, et refusait de s'expliquer. Sur In Utero, il disait que les textes étaient plus concentrés, presque construits autour de thèmes.

Il y a enfin la persona : l'homme en chemise à fleurs, les cheveux gras, la voix rauque, l'anticonformisme, la méfiance envers la célébrité. Kurt a été présenté comme le porte-parole de la génération X, un rôle qu'il n'a jamais demandé et qu'il a détesté. Il voulait écrire des chansons, pas représenter une époque ; il a fini par incarner une époque malgré lui.

Trente ans après, les chansons tiennent toujours. « Smells Like Teen Spirit » reste un déclencheur de foule, « Come as You Are » une berceuse sombre, « All Apologies » une prière, « Where Did You Sleep Last Night » un adieu. Les rééditions, les documentaires, les concerts hommages et les reprises n'ont pas épuisé le catalogue ; ils ont au contraire confirmé sa place dans l'histoire du rock.

Nirvana n'a pas duré. Le groupe a existé sept ans, a publié trois albums studio, et s'est arrêté avec la mort de son chanteur. Mais cette brièveté fait partie de son histoire : il n'a pas eu le temps de se répéter, de se diluer, de vieillir. Il laisse une poignée de chansons qui ont changé le son de la radio, et l'image d'un homme qui n'a jamais su quoi faire de la célébrité qu'il avait provoquée.