À écouter · Albums

Purple Rain — Prince prend le pouvoir

Un film arraché à sa maison de disques, cent chansons écrites, neuf gardées, et trois enregistrées en concert

Prince1 h 00

Purple Rain est le sixième album de Prince, sorti le 25 juin 1984 chez *Warner Bros., et c'est la bande originale du film du même nom, dans lequel il joue son propre rôle. Il est enregistré entre mai 1983 et mars 1984, entre le studio de sa maison de Chanhassen, The Warehouse à St. Louis Park, le Record Plant de New York, Sunset Sound à Hollywood, et — c'est nouveau pour lui — la scène du club First Avenue*, à Minneapolis.

Le groupe mérite d'être présenté, parce que c'est la première fois que Prince sonne comme un groupe et non comme un homme seul en studio. *The Revolution est officiellement nommé et élargi en 1983, avec l'arrivée de la guitariste Wendy Melvoin et de la claviériste Lisa Coleman, aux côtés de Doctor Fink, du bassiste Brown Mark et du batteur Bobby Z*. Doctor Fink a raconté que l'enregistrement avait été « un moment très créatif », avec beaucoup d'apports des membres du groupe, même si Prince restait l'auteur des textes et des mélodies. Melvoin, elle, parle de « égaux musicaux absolus » : Prince les respectait et les laissait contribuer sans interférer.

L'histoire commence par un rapport de force. Après le succès de 1999, Prince renégocie son contrat et pose une condition : Warner doit financer un grand film avec lui, et les chansons qui vont avec, sinon il part. Les dirigeants acceptent, avec un budget de *sept millions de dollars. L'album devait être un double ; en post-production, Prince décide d'en faire un simple. Il écrit plus de cent chansons*, et en garde neuf, en choisissant celles qui fonctionnent dans le film.

Le film est inseparable de l'album. Réalisé par *Albert Magnoli, Purple Rain raconte l'histoire d'un jeune musicien de Minneapolis, The Kid, qui se bat avec son père violent, son groupe, et une chanteuse incarnée par Apollonia Kotero*. Prince y joue son propre rôle, avec une présence qui a divisé les critiques de cinéma mais qui a fonctionné auprès du public. Le budget était de sept millions de dollars, et le film est devenu un succès commercial, contribuant à faire de l'album un phénomène culturel et non seulement musical.

Let's Go Crazy ouvre l'album, et c'est un des meilleurs débuts de l'histoire de la pop : un orgue d'église, une voix qui prêche, puis une guitare qui arrive et un groupe qui part à toute vitesse. Écoutez l'intro parlée : Prince y annonce que nous sommes réunis ici pour traverser cette chose appelée la vie, et que le « de-elevator » — le diable — essaie de nous faire descendre.

Le morceau est le deuxième single, sorti le 18 juillet 1984, et il devient le deuxième numéro un de Prince au Billboard. C'est aussi le morceau qui ouvre chaque concert de la tournée : un appel à la fête et, en même temps, un sermon. C'est cette ambiguïté qui fait la force de Prince : il peut prêcher et faire danser dans la même chanson, sans que l'un annule l'autre.

Les lieux d'enregistrement racontent la méthode. Le studio de sa maison de *Chanhassen, The Warehouse à St. Louis Park, le Record Plant de New York, Sunset Sound à Hollywood, et la scène du First Avenue, le club de Minneapolis où Prince jouait depuis ses débuts. Les trois derniers morceaux de l'album — I Would Die 4 U, Baby I'm a Star et Purple Rain — sont enregistrés en public le 3 août 1983*, avec des overdubs en septembre. C'est le premier album de Prince à contenir des enregistrements live, et cela s'entend : il y a une énergie de salle que le studio ne donne pas.

Take Me with U est un duo avec *Apollonia*, et c'est un des rares morceaux de l'album où le groupe joue au complet. Écoutez la légèreté : c'est du pop rock avec des cordes, et la voix d'Apollonia répond à celle de Prince comme dans une comédie musicale.

La chanson avait été écrite pour l'album d'Apollonia 6, et elle a été récupérée pour le film. C'est un des exemples de la méthode de Prince à cette période : il écrivait pour les autres, puis gardait ce qui était le meilleur pour lui. Le morceau est sorti en single en janvier 1985, après l'album.

Le chiffre de *cent chansons* écrites pour l'album est souvent cité comme une exagération de légende, mais il correspond à la méthode de Prince à cette période : il enregistrait en permanence, seul dans son studio, et accumulait les morceaux. Neuf ont été retenus, non pas parce que les autres étaient mauvais, mais parce que ce sont ceux qui fonctionnaient dans le récit du film. C'est une façon de composer très différente de celle des groupes de rock : pas d'album écrit d'un bloc, mais une réserve dans laquelle on puise.

The Beautiful Ones est la première grande ballade de l'album, et c'est un morceau qui monte lentement : des synthés, une voix douce, puis un cri vers la fin. Écoutez la dernière minute : Prince y hurle, et c'est un des moments les plus intenses de sa discographie.

C'est un morceau essentiellement solo : Prince y joue presque tout, et il y met une tension qui annonce Darling Nikki. Le texte parle d'une femme qu'il veut conquérir, et la façon dont la voix passe de la douceur au cri dit tout ce que la chanson ne dit pas explicitement.

Computer Blue est le morceau le plus étrange de l'album, et le seul coécrit avec les membres du Revolution : *Doctor Fink, Lisa Coleman et Wendy Melvoin. Écoutez le groove de basse synthétique de Fink, puis le passage du milieu, plus lent, qui vient d'un morceau du père de Prince, le pianiste de jazz John L. Nelson*.

Fink a raconté la genèse du morceau : il jouait une ligne de basse, le groupe a commencé à groover dessus, Prince a ajouté des choses, et le tout a été enregistré en version brute avant d'être retravaillé en studio. C'est un exemple rare de collaboration réelle dans un album où Prince contrôlait tout, et cela explique pourquoi le morceau sonne si différent du reste.

L'affaire du *PMRC mérite d'être racontée en détail, parce qu'elle dépasse la musique. En 1985, Tipper Gore, épouse du sénateur Al Gore, achète Purple Rain pour sa fille et tombe sur Darling Nikki. Elle fonde avec d'autres épouses de responsables politiques le Parents Music Resource Center, qui publie une liste de « quinze chansons obscènes » et demande à l'industrie un étiquetage. Après des auditions au Sénat, en septembre 1985, les maisons de disques acceptent le principe d'un autocollant « Parental Advisory »*, qui allait devenir universel. C'est donc une chanson de Prince qui a déclenché la première grande bataille américaine sur le contenu musical.

Darling Nikki est le morceau qui a fait scandale, et il faut raconter pourquoi. Écoutez le contraste : une mélodie pop, presque enfantine, et un texte explicite sur une femme qu'il rencontre dans un hôtel. C'est ce contraste qui a choqué, et c'est aussi ce qui fait la qualité du morceau.

*Tipper Gore, épouse du sénateur Al Gore, a entendu la chanson chez sa fille et a lancé avec le Parents Music Resource Center une campagne qui a abouti aux autocollants « Parental Advisory »* sur les albums. C'est donc une chanson de Prince qui a contribué à inventer le système de censure volontaire de l'industrie musicale américaine — un résultat dont personne, à l'époque, n'avait mesuré l'ampleur.

La campagne de singles est remarquable : cinq extraits, étalés de mai 1984 à janvier 1985, et quatre d'entre eux dans le top 10. *When Doves Cry (16 mai 1984) est le premier numéro un de Prince, cinq semaines en tête, et le single numéro un de l'année selon le Billboard. Let's Go Crazy (18 juillet) est le deuxième numéro un. Purple Rain (26 septembre) atteint la deuxième place et y reste deux semaines. I Would Die 4 U (28 novembre) est huitième. Take Me with U* (25 janvier 1985) est le dernier, après l'album. C'est une des plus belles séquences de singles des années 1980.

When Doves Cry est le premier single, et c'est un cas unique dans la pop des années 1980 : il n'y a *pas de basse*. Écoutez l'intro : une boîte à rythmes, un synthé, une guitare, et une voix. Le morceau est nu, étrange, et il fonctionne mieux que tout ce qui passait à la radio à l'époque.

Prince a écrit et enregistré le morceau *après tous les autres, en jouant de tous les instruments. Il y avait une ligne de basse, et il l'a retirée après une conversation avec la chanteuse Jill Jones*, trouvant la chanson trop conventionnelle avec. C'est un des gestes de production les plus audacieux de sa carrière : enlever la basse d'un morceau de funk, et en faire un tube mondial. Le single est resté cinq semaines numéro un au Billboard.

I Would Die 4 U est un des trois morceaux enregistrés en concert, au *First Avenue*, le 3 août 1983, avec des overdubs en septembre. Écoutez l'énergie : c'est un groupe sur scène, avec la foule, et le morceau en profite.

C'est le quatrième single, sorti en novembre 1984, et il atteint la huitième place du Billboard. Le texte est une déclaration d'amour absolue, avec une couleur religieuse — « je mourrais pour toi » — que Prince n'a jamais vraiment clarifiée. C'est aussi une des rares chansons de l'album où le groupe au complet est audible, avec un son de concert.

Baby I'm a Star est la face B de Take Me with U et un des morceaux les plus anciens de l'album : il date de 1981. Écoutez le funk : une basse qui avance, des cuivres, et un Prince qui joue au maître de cérémonie. C'est le morceau le plus « groupe » de l'album.

En concert, c'était un des sommets de la tournée, avec des solos et des chorégraphies. Sur l'album, il sert de transition vers la ballade finale, et il donne à la face B une énergie que la face A n'avait pas.

Purple Rain ferme l'album, et c'est la chanson qui a tout changé : huit minutes quarante et une, une intro de guitare, une montée lente, et un final qui ressemble à un hymne. Écoutez la façon dont le morceau prend son temps : ce n'est pas une ballade au sens habituel, c'est une cérémonie.

L'histoire du morceau est étonnante : Prince l'avait écrit comme une chanson *country, et il voulait la confier à Stevie Nicks. Elle a écouté l'instrumental de dix minutes et a appelé pour dire qu'elle ne pouvait pas, que c'était trop pour elle. Puis, en répétition, Wendy Melvoin* a commencé à jouer des accords de guitare, et Prince a entendu la chanson autrement : « il était excité d'entendre ça avec une autre voix », raconte Lisa Coleman. Ils l'ont jouée six heures d'affilée, et le morceau était écrit.

Le sens du titre, lui, n'a jamais été complètement fixé. Deux journalistes ont écrit que Prince l'avait pris aux paroles de Ventura Highway d'America, et le compositeur de la chanson, Gerry Beckley, a répondu « vous m'avez eu » quand on lui a demandé ce que « purple rain » voulait dire. Prince, lui, a donné une explication : « quand il y a du sang dans le ciel, rouge et bleu, ça fait du violet… Purple Rain parle de la fin du monde et d'être avec la personne qu'on aime, et de laisser sa foi nous guider à travers la pluie violette. » Lisa Coleman en a donné une autre : « un nouveau commencement. Le violet, c'est le ciel à l'aube ; la pluie, c'est ce qui nettoie. »

La pochette a été photographiée sur le *backlot de Warner Bros., dans un décor qui imite un immeuble new-yorkais, et Prince y pose sur une Honda CM400A* de 1981, en costume violet. C'est une image qui allait devenir une icône : la moto, le costume, et cette impression de staritude assumée.

Commercialement, l'album est un phénomène : il entre onzième du Billboard 200, atteint la première place le 4 août 1984, et y reste *vingt-quatre semaines consécutives*, jusqu'en janvier 1985. Il passe plus de trente-deux semaines dans le top 10 et cent soixante-sept semaines dans le classement. Prince devient, avec Elvis Presley et les Beatles, un des seuls artistes à avoir en même temps le numéro un des albums, des singles et du box-office aux États-Unis.

L'album est certifié *treize fois platine aux États-Unis en 1996, et il se vend à seize millions d'exemplaires dans le monde — vingt-cinq millions selon les estimations de 2008. Il est nommé aux Grammy dans la catégorie album de l'année, et gagne celui de la meilleure performance rock par un duo ou un groupe, ainsi que celui de la meilleure musique de film ; en 1985, il reçoit l'Oscar de la meilleure partition originale. En 2010, il entre au Grammy Hall of Fame, et en 2012 au National Recording Registry* de la Library of Congress — le film suivant en 2019 au National Film Registry.

La tournée qui suit est à la mesure du disque. Elle commence en novembre 1984 au *Joe Louis Arena de Detroit, avec Apollonia 6 et Sheila E. en première partie, et se termine en avril 1985 à l'Orange Bowl de Miami devant 55 000 personnes. Quatre-vingt-dix-huit concerts, 1,7 million de billets, et une mise en scène parmi les plus ambitieuses de l'époque, avec des changements de costumes, des plateformes et des invités-surprises — Bruce Springsteen et Madonna sont apparus sur scène. Rolling Stone* parle d'une tournée « révolutionnaire à bien des égards », qui a confirmé Prince comme « la star la plus dominante de la pop ».

La critique est presque unanime. *Metacritic donne 100 sur 100 à l'édition de 2015, Pitchfork 10 sur 10, AllMusic cinq étoiles, The Guardian et Mojo cinq étoiles, Christgau un A−. Kurt Loder, dans Rolling Stone, compare Prince à Jimi Hendrix et parle d'un artiste qui a « fusionné les styles noirs et blancs ». Carvell Wallace, dans Pitchfork*, écrit que pendant vingt-quatre semaines, « le gamin noir du Midwest était devenu l'expression la plus juste de la surabondance d'angoisse, d'amour, de désir, d'insouciance, d'idéalisme et d'espoir de la jeunesse américaine ».

La tournée, elle, dure de novembre 1984 à avril 1985 : *98 concerts, 1,7 million de billets, et une fin à l'Orange Bowl de Miami devant 55 000 personnes, où Prince dit au public : « Je dois partir maintenant. Je ne sais pas quand je reviendrai. Je veux que vous sachiez que Dieu vous aime. Il nous aime tous. » Deux semaines plus tard, Around the World in a Day sortait, et l'ère Purple Rain* était terminée.

Les classements ont confirmé la place du disque. Rolling Stone le met dans sa liste des 500 plus grands albums, et il figure dans presque toutes les listes de référence des années 1980. En 2010, il entre au *Grammy Hall of Fame ; en 2012, il est ajouté au National Recording Registry de la Library of Congress, qui le juge « culturellement, historiquement ou esthétiquement important » ; en 2019, c'est le film qui entre au National Film Registry*. C'est rare qu'un album et son film soient ainsi reconnus séparément, et cela dit la double nature du projet.

Prince est mort le *21 avril 2016, et l'album a connu un regain de ventes et d'écoute considérable. Les rééditions se sont multipliées, dont une édition deluxe en 2015 avec des versions alternatives et des inédits, et le catalogue de Prince a été réorganisé par sa succession. Mais Purple Rain* n'a jamais eu besoin de cela pour exister : il est resté, depuis 1984, un des rares disques que l'on peut mettre dans une soirée, dans une voiture, ou dans une église, sans que personne ne proteste.

Ce qui reste de Purple Rain, c'est un disque qui a fait tenir ensemble le funk, le rock, le gospel et la pop sans jamais choisir, et un film qui a transformé un musicien en star planétaire. Neuf chansons, quarante-quatre minutes, et une pluie violette qui, quarante ans plus tard, tombe encore.

Les morceaux

Tout sur Prince →

La source markdown de ce récit (17300 caractères)
---
slug: prince-purple-rain
kind: album
lang: fr
title: Purple Rain — Prince prend le pouvoir
subtitle: Un film arraché à sa maison de disques, cent chansons écrites, neuf gardées, et trois enregistrées en concert
summary: Sixième album de Prince, sorti en juin 1984, Purple Rain est la bande-son d'un film qu'il a imposé à Warner. Vingt-quatre semaines numéro un, un oscar, un Grammy, et une chanson — Darling Nikki — qui allait déclencher les autocollants « Parental Advisory ».
status: published
subjects:
  - album: Purple Rain
    artist: Prince
tags: [funk, pop, 1984, warner, prince]
---

*Purple Rain* est le sixième album de Prince, sorti le 25 juin 1984 chez **Warner Bros.**, et c'est la bande originale du film du même nom, dans lequel il joue son propre rôle. Il est enregistré entre mai 1983 et mars 1984, entre le studio de sa maison de Chanhassen, **The Warehouse** à St. Louis Park, le **Record Plant** de New York, **Sunset Sound** à Hollywood, et — c'est nouveau pour lui — la scène du club **First Avenue**, à Minneapolis.

Le groupe mérite d'être présenté, parce que c'est la première fois que Prince sonne comme un groupe et non comme un homme seul en studio. **The Revolution** est officiellement nommé et élargi en 1983, avec l'arrivée de la guitariste **Wendy Melvoin** et de la claviériste **Lisa Coleman**, aux côtés de **Doctor Fink**, du bassiste **Brown Mark** et du batteur **Bobby Z**. Doctor Fink a raconté que l'enregistrement avait été « un moment très créatif », avec beaucoup d'apports des membres du groupe, même si Prince restait l'auteur des textes et des mélodies. Melvoin, elle, parle de « égaux musicaux absolus » : Prince les respectait et les laissait contribuer sans interférer.

L'histoire commence par un rapport de force. Après le succès de *1999*, Prince renégocie son contrat et pose une condition : Warner doit financer un grand film avec lui, et les chansons qui vont avec, sinon il part. Les dirigeants acceptent, avec un budget de **sept millions de dollars**. L'album devait être un double ; en post-production, Prince décide d'en faire un simple. Il écrit plus de **cent chansons**, et en garde neuf, en choisissant celles qui fonctionnent dans le film.

Le film est inseparable de l'album. Réalisé par **Albert Magnoli**, *Purple Rain* raconte l'histoire d'un jeune musicien de Minneapolis, The Kid, qui se bat avec son père violent, son groupe, et une chanteuse incarnée par **Apollonia Kotero**. Prince y joue son propre rôle, avec une présence qui a divisé les critiques de cinéma mais qui a fonctionné auprès du public. Le budget était de sept millions de dollars, et le film est devenu un succès commercial, contribuant à faire de l'album un phénomène culturel et non seulement musical.

*Let's Go Crazy* ouvre l'album, et c'est un des meilleurs débuts de l'histoire de la pop : un orgue d'église, une voix qui prêche, puis une guitare qui arrive et un groupe qui part à toute vitesse. Écoutez l'intro parlée : Prince y annonce que nous sommes réunis ici pour traverser cette chose appelée la vie, et que le « de-elevator » — le diable — essaie de nous faire descendre.

{{insert:track title="Let's Go Crazy" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642640 duration=279 yt=WGtCC7bUkIw}}

Le morceau est le deuxième single, sorti le 18 juillet 1984, et il devient le deuxième numéro un de Prince au Billboard. C'est aussi le morceau qui ouvre chaque concert de la tournée : un appel à la fête et, en même temps, un sermon. C'est cette ambiguïté qui fait la force de Prince : il peut prêcher et faire danser dans la même chanson, sans que l'un annule l'autre.

Les lieux d'enregistrement racontent la méthode. Le studio de sa maison de **Chanhassen**, **The Warehouse** à St. Louis Park, le **Record Plant** de New York, **Sunset Sound** à Hollywood, et la scène du **First Avenue**, le club de Minneapolis où Prince jouait depuis ses débuts. Les trois derniers morceaux de l'album — *I Would Die 4 U*, *Baby I'm a Star* et *Purple Rain* — sont enregistrés en public le **3 août 1983**, avec des overdubs en septembre. C'est le premier album de Prince à contenir des enregistrements live, et cela s'entend : il y a une énergie de salle que le studio ne donne pas.

*Take Me with U* est un duo avec **Apollonia**, et c'est un des rares morceaux de l'album où le groupe joue au complet. Écoutez la légèreté : c'est du pop rock avec des cordes, et la voix d'Apollonia répond à celle de Prince comme dans une comédie musicale.

{{insert:track title="Take Me with U" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642642 duration=234 yt=HHmrJv4e6pE}}

La chanson avait été écrite pour l'album d'Apollonia 6, et elle a été récupérée pour le film. C'est un des exemples de la méthode de Prince à cette période : il écrivait pour les autres, puis gardait ce qui était le meilleur pour lui. Le morceau est sorti en single en janvier 1985, après l'album.

Le chiffre de **cent chansons** écrites pour l'album est souvent cité comme une exagération de légende, mais il correspond à la méthode de Prince à cette période : il enregistrait en permanence, seul dans son studio, et accumulait les morceaux. Neuf ont été retenus, non pas parce que les autres étaient mauvais, mais parce que ce sont ceux qui fonctionnaient dans le récit du film. C'est une façon de composer très différente de celle des groupes de rock : pas d'album écrit d'un bloc, mais une réserve dans laquelle on puise.

*The Beautiful Ones* est la première grande ballade de l'album, et c'est un morceau qui monte lentement : des synthés, une voix douce, puis un cri vers la fin. Écoutez la dernière minute : Prince y hurle, et c'est un des moments les plus intenses de sa discographie.

{{insert:track title="The Beautiful Ones" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642644 duration=314 yt=oK1Jl8tLzls}}

C'est un morceau essentiellement solo : Prince y joue presque tout, et il y met une tension qui annonce *Darling Nikki*. Le texte parle d'une femme qu'il veut conquérir, et la façon dont la voix passe de la douceur au cri dit tout ce que la chanson ne dit pas explicitement.

*Computer Blue* est le morceau le plus étrange de l'album, et le seul coécrit avec les membres du Revolution : **Doctor Fink**, **Lisa Coleman** et **Wendy Melvoin**. Écoutez le groove de basse synthétique de Fink, puis le passage du milieu, plus lent, qui vient d'un morceau du père de Prince, le pianiste de jazz **John L. Nelson**.

{{insert:track title="Computer Blue" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642645 duration=239 yt=wyKeCYYzIRk}}

Fink a raconté la genèse du morceau : il jouait une ligne de basse, le groupe a commencé à groover dessus, Prince a ajouté des choses, et le tout a été enregistré en version brute avant d'être retravaillé en studio. C'est un exemple rare de collaboration réelle dans un album où Prince contrôlait tout, et cela explique pourquoi le morceau sonne si différent du reste.

L'affaire du **PMRC** mérite d'être racontée en détail, parce qu'elle dépasse la musique. En 1985, **Tipper Gore**, épouse du sénateur Al Gore, achète *Purple Rain* pour sa fille et tombe sur *Darling Nikki*. Elle fonde avec d'autres épouses de responsables politiques le **Parents Music Resource Center**, qui publie une liste de « quinze chansons obscènes » et demande à l'industrie un étiquetage. Après des auditions au Sénat, en septembre 1985, les maisons de disques acceptent le principe d'un autocollant **« Parental Advisory »**, qui allait devenir universel. C'est donc une chanson de Prince qui a déclenché la première grande bataille américaine sur le contenu musical.

*Darling Nikki* est le morceau qui a fait scandale, et il faut raconter pourquoi. Écoutez le contraste : une mélodie pop, presque enfantine, et un texte explicite sur une femme qu'il rencontre dans un hôtel. C'est ce contraste qui a choqué, et c'est aussi ce qui fait la qualité du morceau.

{{insert:track title="Darling Nikki" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642646 duration=254 yt=I09-UWFo1Os}}

**Tipper Gore**, épouse du sénateur Al Gore, a entendu la chanson chez sa fille et a lancé avec le **Parents Music Resource Center** une campagne qui a abouti aux autocollants **« Parental Advisory »** sur les albums. C'est donc une chanson de Prince qui a contribué à inventer le système de censure volontaire de l'industrie musicale américaine — un résultat dont personne, à l'époque, n'avait mesuré l'ampleur.

La campagne de singles est remarquable : cinq extraits, étalés de mai 1984 à janvier 1985, et quatre d'entre eux dans le top 10. **When Doves Cry** (16 mai 1984) est le premier numéro un de Prince, cinq semaines en tête, et le single numéro un de l'année selon le Billboard. **Let's Go Crazy** (18 juillet) est le deuxième numéro un. **Purple Rain** (26 septembre) atteint la deuxième place et y reste deux semaines. **I Would Die 4 U** (28 novembre) est huitième. **Take Me with U** (25 janvier 1985) est le dernier, après l'album. C'est une des plus belles séquences de singles des années 1980.

*When Doves Cry* est le premier single, et c'est un cas unique dans la pop des années 1980 : il n'y a **pas de basse**. Écoutez l'intro : une boîte à rythmes, un synthé, une guitare, et une voix. Le morceau est nu, étrange, et il fonctionne mieux que tout ce qui passait à la radio à l'époque.

{{insert:track title="When Doves Cry" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642647 duration=354 yt=Izx6DQUrsag}}

Prince a écrit et enregistré le morceau **après** tous les autres, en jouant de tous les instruments. Il y avait une ligne de basse, et il l'a retirée après une conversation avec la chanteuse **Jill Jones**, trouvant la chanson trop conventionnelle avec. C'est un des gestes de production les plus audacieux de sa carrière : enlever la basse d'un morceau de funk, et en faire un tube mondial. Le single est resté cinq semaines numéro un au Billboard.

*I Would Die 4 U* est un des trois morceaux enregistrés en concert, au **First Avenue**, le 3 août 1983, avec des overdubs en septembre. Écoutez l'énergie : c'est un groupe sur scène, avec la foule, et le morceau en profite.

{{insert:track title="I Would Die 4 U" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642648 duration=178 yt="iGCIdHrRXW0"}}

C'est le quatrième single, sorti en novembre 1984, et il atteint la huitième place du Billboard. Le texte est une déclaration d'amour absolue, avec une couleur religieuse — « je mourrais pour toi » — que Prince n'a jamais vraiment clarifiée. C'est aussi une des rares chansons de l'album où le groupe au complet est audible, avec un son de concert.

*Baby I'm a Star* est la face B de *Take Me with U* et un des morceaux les plus anciens de l'album : il date de 1981. Écoutez le funk : une basse qui avance, des cuivres, et un Prince qui joue au maître de cérémonie. C'est le morceau le plus « groupe » de l'album.

{{insert:track title="Baby I'm a Star" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642649 duration=264 yt="NEvxLjxkEz8"}}

En concert, c'était un des sommets de la tournée, avec des solos et des chorégraphies. Sur l'album, il sert de transition vers la ballade finale, et il donne à la face B une énergie que la face A n'avait pas.

*Purple Rain* ferme l'album, et c'est la chanson qui a tout changé : huit minutes quarante et une, une intro de guitare, une montée lente, et un final qui ressemble à un hymne. Écoutez la façon dont le morceau prend son temps : ce n'est pas une ballade au sens habituel, c'est une cérémonie.

{{insert:track title="Purple Rain" artist="Prince" album="Purple Rain" year=1984 tidal=363642650 duration=521 yt=iSBVeZrDfGY}}

L'histoire du morceau est étonnante : Prince l'avait écrit comme une chanson **country**, et il voulait la confier à **Stevie Nicks**. Elle a écouté l'instrumental de dix minutes et a appelé pour dire qu'elle ne pouvait pas, que c'était trop pour elle. Puis, en répétition, **Wendy Melvoin** a commencé à jouer des accords de guitare, et Prince a entendu la chanson autrement : « il était excité d'entendre ça avec une autre voix », raconte Lisa Coleman. Ils l'ont jouée six heures d'affilée, et le morceau était écrit.

Le sens du titre, lui, n'a jamais été complètement fixé. Deux journalistes ont écrit que Prince l'avait pris aux paroles de *Ventura Highway* d'America, et le compositeur de la chanson, Gerry Beckley, a répondu « vous m'avez eu » quand on lui a demandé ce que « purple rain » voulait dire. Prince, lui, a donné une explication : « quand il y a du sang dans le ciel, rouge et bleu, ça fait du violet… *Purple Rain* parle de la fin du monde et d'être avec la personne qu'on aime, et de laisser sa foi nous guider à travers la pluie violette. » Lisa Coleman en a donné une autre : « un nouveau commencement. Le violet, c'est le ciel à l'aube ; la pluie, c'est ce qui nettoie. »

La pochette a été photographiée sur le **backlot de Warner Bros.**, dans un décor qui imite un immeuble new-yorkais, et Prince y pose sur une **Honda CM400A** de 1981, en costume violet. C'est une image qui allait devenir une icône : la moto, le costume, et cette impression de staritude assumée.

Commercialement, l'album est un phénomène : il entre onzième du Billboard 200, atteint la première place le 4 août 1984, et y reste **vingt-quatre semaines consécutives**, jusqu'en janvier 1985. Il passe plus de trente-deux semaines dans le top 10 et cent soixante-sept semaines dans le classement. Prince devient, avec Elvis Presley et les Beatles, un des seuls artistes à avoir en même temps le numéro un des albums, des singles et du box-office aux États-Unis.

L'album est certifié **treize fois platine** aux États-Unis en 1996, et il se vend à seize millions d'exemplaires dans le monde — vingt-cinq millions selon les estimations de 2008. Il est nommé aux Grammy dans la catégorie album de l'année, et gagne celui de la meilleure performance rock par un duo ou un groupe, ainsi que celui de la meilleure musique de film ; en 1985, il reçoit l'**Oscar** de la meilleure partition originale. En 2010, il entre au **Grammy Hall of Fame**, et en 2012 au **National Recording Registry** de la Library of Congress — le film suivant en 2019 au National Film Registry.

La tournée qui suit est à la mesure du disque. Elle commence en novembre 1984 au **Joe Louis Arena** de Detroit, avec Apollonia 6 et **Sheila E.** en première partie, et se termine en avril 1985 à l'**Orange Bowl** de Miami devant 55 000 personnes. Quatre-vingt-dix-huit concerts, **1,7 million de billets**, et une mise en scène parmi les plus ambitieuses de l'époque, avec des changements de costumes, des plateformes et des invités-surprises — **Bruce Springsteen** et **Madonna** sont apparus sur scène. *Rolling Stone* parle d'une tournée « révolutionnaire à bien des égards », qui a confirmé Prince comme « la star la plus dominante de la pop ».

La critique est presque unanime. **Metacritic** donne 100 sur 100 à l'édition de 2015, *Pitchfork* 10 sur 10, AllMusic cinq étoiles, *The Guardian* et *Mojo* cinq étoiles, Christgau un A−. Kurt Loder, dans *Rolling Stone*, compare Prince à **Jimi Hendrix** et parle d'un artiste qui a « fusionné les styles noirs et blancs ». Carvell Wallace, dans *Pitchfork*, écrit que pendant vingt-quatre semaines, « le gamin noir du Midwest était devenu l'expression la plus juste de la surabondance d'angoisse, d'amour, de désir, d'insouciance, d'idéalisme et d'espoir de la jeunesse américaine ».

La tournée, elle, dure de novembre 1984 à avril 1985 : **98 concerts**, **1,7 million de billets**, et une fin à l'Orange Bowl de Miami devant 55 000 personnes, où Prince dit au public : « Je dois partir maintenant. Je ne sais pas quand je reviendrai. Je veux que vous sachiez que Dieu vous aime. Il nous aime tous. » Deux semaines plus tard, *Around the World in a Day* sortait, et l'ère *Purple Rain* était terminée.

Les classements ont confirmé la place du disque. *Rolling Stone* le met dans sa liste des 500 plus grands albums, et il figure dans presque toutes les listes de référence des années 1980. En 2010, il entre au **Grammy Hall of Fame** ; en 2012, il est ajouté au **National Recording Registry** de la Library of Congress, qui le juge « culturellement, historiquement ou esthétiquement important » ; en 2019, c'est le film qui entre au **National Film Registry**. C'est rare qu'un album et son film soient ainsi reconnus séparément, et cela dit la double nature du projet.

Prince est mort le **21 avril 2016**, et l'album a connu un regain de ventes et d'écoute considérable. Les rééditions se sont multipliées, dont une édition deluxe en 2015 avec des versions alternatives et des inédits, et le catalogue de Prince a été réorganisé par sa succession. Mais *Purple Rain* n'a jamais eu besoin de cela pour exister : il est resté, depuis 1984, un des rares disques que l'on peut mettre dans une soirée, dans une voiture, ou dans une église, sans que personne ne proteste.

Ce qui reste de *Purple Rain*, c'est un disque qui a fait tenir ensemble le funk, le rock, le gospel et la pop sans jamais choisir, et un film qui a transformé un musicien en star planétaire. Neuf chansons, quarante-quatre minutes, et une pluie violette qui, quarante ans plus tard, tombe encore.