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Ramones — deux minutes, pas une de plus
Quatre garçons du Queens, un tempo impossible, et le rock réduit à son os
Forest Hills, dans le Queens, au milieu des années 70. Quatre garçons du quartier, qui se connaissent depuis le lycée, décident de monter un groupe sans savoir jouer. Johnny tient la guitare, Dee Dee la basse, Joey chante, Tommy s'assoit derrière la batterie. Ils prennent tous le même nom de famille, Ramone, et le nom du groupe vient d'un pseudonyme que Paul McCartney utilisait dans les hôtels au début des Beatles — Paul Ramon. Ils ne se prennent pas pour des artistes. Ils veulent faire du rock qui frappe vite et fort, comme les groupes qu'ils aiment, mais en plus simple, en plus rapide, en plus court. À une époque où les albums de rock s'étirent sur des morceaux de sept minutes avec des solos, cette décision ressemble à une plaisanterie. Elle va devenir une esthétique.
Ils descendent au CBGB en 1974, dans un club de Bowery où l'on joue devant trente personnes. Là, tout de suite, ils trouvent leur place : leur set dure vingt minutes, les morceaux s'enchaînent sans silence, et personne ne fait ça. Le tempo d'abord : Dee Dee compte, tout le monde part ensemble, et ça ne ralentit jamais. Les chansons font deux minutes, parfois moins. Pas de solo, pas de pont, pas d'intro : couplet, refrain, couplet, refrain, fin. Dans la salle, le public comprend qu'il assiste à quelque chose d'autre qu'un groupe de plus. Le punk anglais qui va déferler deux ans plus tard partira de cette leçon, et plusieurs groupes britanniques viendront les voir jouer avant de fonder les leurs.
Le premier album sort en 1976 et coûte moins de sept mille dollars. Il s'appelle Ramones, il dure vingt-neuf minutes, et il commence par un comptage : un, deux, trois, quatre. Blitzkrieg Bop est le premier morceau, et c'est une déclaration de guerre joyeuse, un refrain que tout le monde peut reprendre en une écoute, avec cette phrase — hey ho, let's go — qui résume tout le programme. La production est sèche, les guitares sont au premier plan, la batterie claque comme une porte. On entend un groupe en train de jouer, sans habillage. C'est le disque qui établit la règle : le rock peut se passer de tout, à condition de ne rien perdre en énergie. Il ne se vend pas beaucoup, mais il circule, et il change la vie de gens qui n'ont jamais vu les Ramones sur scène.
En 1977, le groupe ne s'arrête pas, il accélère. Leave Home sort au début de l'année, presque identique au premier album, et c'est exactement ce qu'on lui demande. Puis, à l'été 1976, les Ramones ont fait un voyage qui compte : quelques dates à Londres, au Roundhouse, devant un public qui découvre ce son. On raconte que les futurs Clash, Sex Pistols et Damned sont dans la salle. Ce n'est pas une légende de fan : le punk anglais a repris leur vitesse, leur coupe de cheveux, leurs tee-shirts, et l'idée qu'un groupe peut être une chose simple, bruyante et immédiate. Les Ramones, eux, n'en tireront presque rien financièrement. Ils continueront à jouer dans des salles de plus en plus petites aux États-Unis pendant que leurs héritiers remplissent des stades.
Rocket to Russia arrive à la fin de 1977 et c'est leur grand disque. Le son y est un peu plus large, les mélodies plus franches, et la production laisse respirer ce qui chez eux ne respire jamais. Sheena Is a Punk Rocker est un petit miracle : une histoire de fille qui quitte sa banlieue pour aller au club, un refrain qui monte, et cette basse qui saute. Le morceau est devenu l'hymne du groupe, celui que le public chante plus fort que Joey. Sur le même album, il y a Rockaway Beach, trois accords et un refrain d'été, qui prouve que les Ramones savent aussi écrire une chanson douce — à leur manière, c'est-à-dire à cent quatre-vingts à l'heure. Ce disque est celui où l'on comprend que leur simplicité n'est pas de la pauvreté : c'est un métier.
Rockaway Beach mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est le morceau le plus trompeur de leur répertoire. Derrière le refrain de vacances, il y a une des rares chansons où Joey chante sans crier, une ligne de guitare presque tendre, et un texte qui parle simplement d'un endroit où l'on va quand il fait beau. Les Ramones viennent de là : des plages du Queens, des après-midi d'été, des radios AM qui passent les Ronettes. Leur punk n'est pas une réaction contre la pop, c'est de la pop compressée. Quand ils reprennent des chansons des années 60, on comprend soudain que leurs propres morceaux sont bâtis sur les mêmes fondations : un refrain, une histoire, deux minutes. Rien de plus. C'est peut-être cela qui les rend si difficiles à imiter : tout le monde peut jouer vite, peu savent écrire un refrain qui tienne à cette vitesse.
Road to Ruin sort en 1978, et il porte un drôle de titre pour un groupe qui roule à cent à l'heure. C'est l'album de I Wanna Be Sedated, leur chanson la plus connue, écrite pendant une tournée épuisante : Joey s'ennuyait tellement qu'il a écrit une chanson sur le fait de vouloir être anesthésié. Le morceau est rapide, joyeux, et complètement désespéré, ce qui résume parfaitement le groupe. C'est aussi le dernier album avec Tommy à la batterie : il quitte le groupe peu après, fatigué de la route, et devient leur producteur. Marky Ramone le remplace, et le groupe continue avec la même vitesse, comme si rien ne s'était passé. Cette capacité à remplacer un membre fondateur sans changer une note est une force et une limite : chez les Ramones, le groupe est une machine, et les individus sont des pièces.
En 1979, ils font un film, Rock 'n' Roll High School, une comédie déglinguée où ils jouent leur propre rôle. Le film échoue au box-office mais devient culte. La même année, ils enregistrent avec Phil Spector, le légendaire producteur des années 60, et le résultat s'appelle End of the Century, en 1980. L'idée semble bonne sur le papier : le mur de son de Spector appliqué aux Ramones. En pratique, les séances sont un cauchemar — Spector fait rejouer les morceaux pendant des heures, impose des arrangements, et le groupe en sort épuisé. Le disque contient pourtant une reprise magnifique de Baby, I Love You des Ronettes, qui montre ce que les Ramones auraient pu être s'ils avaient accepté de ralentir un peu. Ils ne le feront jamais vraiment. C'est ce qui les perdra commercialement et ce qui les sauvera artistiquement.
Les années 80 sont une longue traversée du désert. Les albums se suivent — Pleasant Dreams, Subterranean Jungle, Too Tough to Die, Animal Boy — avec des producteurs qui cherchent parfois à les moderniser, des synthés, des chœurs, des choses qui ne leur vont pas. Too Tough to Die en 1984 marque un retour à la dureté des débuts, et les fans le considèrent comme leur meilleur disque de la décennie. Mais le public n'est plus là. Le groupe continue de tourner, sans fin, dans des conditions de plus en plus difficiles. Les caractères se durcissent : Johnny est autoritaire, Joey de plus en plus fragile, Dee Dee de plus en plus incontrôlable. Ils ne se parlent presque plus en dehors de la scène, et pourtant ils montent ensemble sur scène, soir après soir, avec la même énergie.
Dee Dee quitte le groupe en 1989, remplacé par C.J. Ramone, et c'est comme un signal. Le groupe continue six années de plus, avec une tournée d'adieu en 1996 qui s'étire en fait sur des mois. Puis les fins s'enchaînent. Joey meurt en 2001, Dee Dee en 2002, Johnny en 2004, Tommy en 2014. Il ne reste plus personne pour raconter l'histoire, sinon les disques. C'est une fin brutale, à l'image du groupe : pas de réconciliation, pas de dernière tournée triomphale, pas de réunion. Juste des hommes qui ont joué ensemble très vite pendant vingt ans et qui sont partis chacun de leur côté. Le Rock and Roll Hall of Fame les accueille en 2002, l'année où Joey disparaît, et c'est Johnny qui vient chercher le prix.
Les Ramones ont donné plus de deux mille deux cent soixante-trois concerts, une dizaine d'albums, et un nom qui sert aujourd'hui à décrire un son : rapide, sec, sans détour. Ils ont influencé le punk anglais, le hardcore américain, le grunge, et à peu près tous les groupes qui ont compris qu'une chanson de deux minutes pouvait contenir autant qu'une de sept. Ils n'ont jamais eu de tube au sommet des charts, jamais de voiture de luxe, jamais de vraie reconnaissance de leur vivant. Mais il y a une chose qu'ils ont eue et que peu de groupes peuvent revendiquer : une cohérence absolue. Ils ont trouvé leur forme au premier disque et n'en ont plus bougé. C'est une forme de pureté, et c'est peut-être ce qui les rend immortels.
Les morceaux
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title: Ramones — deux minutes, pas une de plus
subtitle: Quatre garçons du Queens, un tempo impossible, et le rock réduit à son os
summary: Ils ont pris le rock, l'ont coupé jusqu'à l'os et l'ont joué deux fois plus vite. Les Ramones n'ont jamais vendu beaucoup de disques, mais sans eux le punk n'existerait pas tel qu'on le connaît.
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- artist: Ramones
tags: [punk, new-york, cbgb]
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Forest Hills, dans le Queens, au milieu des années 70. Quatre garçons du quartier, qui se connaissent depuis le lycée, décident de monter un groupe sans savoir jouer. Johnny tient la guitare, Dee Dee la basse, Joey chante, Tommy s'assoit derrière la batterie. Ils prennent tous le même nom de famille, Ramone, et le nom du groupe vient d'un pseudonyme que Paul McCartney utilisait dans les hôtels au début des Beatles — Paul Ramon. Ils ne se prennent pas pour des artistes. Ils veulent faire du rock qui frappe vite et fort, comme les groupes qu'ils aiment, mais en plus simple, en plus rapide, en plus court. À une époque où les albums de rock s'étirent sur des morceaux de sept minutes avec des solos, cette décision ressemble à une plaisanterie. Elle va devenir une esthétique.
Ils descendent au CBGB en 1974, dans un club de Bowery où l'on joue devant trente personnes. Là, tout de suite, ils trouvent leur place : leur set dure vingt minutes, les morceaux s'enchaînent sans silence, et personne ne fait ça. Le tempo d'abord : Dee Dee compte, tout le monde part ensemble, et ça ne ralentit jamais. Les chansons font deux minutes, parfois moins. Pas de solo, pas de pont, pas d'intro : couplet, refrain, couplet, refrain, fin. Dans la salle, le public comprend qu'il assiste à quelque chose d'autre qu'un groupe de plus. Le punk anglais qui va déferler deux ans plus tard partira de cette leçon, et plusieurs groupes britanniques viendront les voir jouer avant de fonder les leurs.
Le premier album sort en 1976 et coûte moins de sept mille dollars. Il s'appelle *Ramones*, il dure vingt-neuf minutes, et il commence par un comptage : un, deux, trois, quatre. *Blitzkrieg Bop* est le premier morceau, et c'est une déclaration de guerre joyeuse, un refrain que tout le monde peut reprendre en une écoute, avec cette phrase — hey ho, let's go — qui résume tout le programme. La production est sèche, les guitares sont au premier plan, la batterie claque comme une porte. On entend un groupe en train de jouer, sans habillage. C'est le disque qui établit la règle : le rock peut se passer de tout, à condition de ne rien perdre en énergie. Il ne se vend pas beaucoup, mais il circule, et il change la vie de gens qui n'ont jamais vu les Ramones sur scène.
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En 1977, le groupe ne s'arrête pas, il accélère. *Leave Home* sort au début de l'année, presque identique au premier album, et c'est exactement ce qu'on lui demande. Puis, à l'été 1976, les Ramones ont fait un voyage qui compte : quelques dates à Londres, au Roundhouse, devant un public qui découvre ce son. On raconte que les futurs Clash, Sex Pistols et Damned sont dans la salle. Ce n'est pas une légende de fan : le punk anglais a repris leur vitesse, leur coupe de cheveux, leurs tee-shirts, et l'idée qu'un groupe peut être une chose simple, bruyante et immédiate. Les Ramones, eux, n'en tireront presque rien financièrement. Ils continueront à jouer dans des salles de plus en plus petites aux États-Unis pendant que leurs héritiers remplissent des stades.
*Rocket to Russia* arrive à la fin de 1977 et c'est leur grand disque. Le son y est un peu plus large, les mélodies plus franches, et la production laisse respirer ce qui chez eux ne respire jamais. *Sheena Is a Punk Rocker* est un petit miracle : une histoire de fille qui quitte sa banlieue pour aller au club, un refrain qui monte, et cette basse qui saute. Le morceau est devenu l'hymne du groupe, celui que le public chante plus fort que Joey. Sur le même album, il y a *Rockaway Beach*, trois accords et un refrain d'été, qui prouve que les Ramones savent aussi écrire une chanson douce — à leur manière, c'est-à-dire à cent quatre-vingts à l'heure. Ce disque est celui où l'on comprend que leur simplicité n'est pas de la pauvreté : c'est un métier.
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*Rockaway Beach* mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est le morceau le plus trompeur de leur répertoire. Derrière le refrain de vacances, il y a une des rares chansons où Joey chante sans crier, une ligne de guitare presque tendre, et un texte qui parle simplement d'un endroit où l'on va quand il fait beau. Les Ramones viennent de là : des plages du Queens, des après-midi d'été, des radios AM qui passent les Ronettes. Leur punk n'est pas une réaction contre la pop, c'est de la pop compressée. Quand ils reprennent des chansons des années 60, on comprend soudain que leurs propres morceaux sont bâtis sur les mêmes fondations : un refrain, une histoire, deux minutes. Rien de plus. C'est peut-être cela qui les rend si difficiles à imiter : tout le monde peut jouer vite, peu savent écrire un refrain qui tienne à cette vitesse.
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*Road to Ruin* sort en 1978, et il porte un drôle de titre pour un groupe qui roule à cent à l'heure. C'est l'album de *I Wanna Be Sedated*, leur chanson la plus connue, écrite pendant une tournée épuisante : Joey s'ennuyait tellement qu'il a écrit une chanson sur le fait de vouloir être anesthésié. Le morceau est rapide, joyeux, et complètement désespéré, ce qui résume parfaitement le groupe. C'est aussi le dernier album avec Tommy à la batterie : il quitte le groupe peu après, fatigué de la route, et devient leur producteur. Marky Ramone le remplace, et le groupe continue avec la même vitesse, comme si rien ne s'était passé. Cette capacité à remplacer un membre fondateur sans changer une note est une force et une limite : chez les Ramones, le groupe est une machine, et les individus sont des pièces.
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En 1979, ils font un film, *Rock 'n' Roll High School*, une comédie déglinguée où ils jouent leur propre rôle. Le film échoue au box-office mais devient culte. La même année, ils enregistrent avec Phil Spector, le légendaire producteur des années 60, et le résultat s'appelle *End of the Century*, en 1980. L'idée semble bonne sur le papier : le mur de son de Spector appliqué aux Ramones. En pratique, les séances sont un cauchemar — Spector fait rejouer les morceaux pendant des heures, impose des arrangements, et le groupe en sort épuisé. Le disque contient pourtant une reprise magnifique de *Baby, I Love You* des Ronettes, qui montre ce que les Ramones auraient pu être s'ils avaient accepté de ralentir un peu. Ils ne le feront jamais vraiment. C'est ce qui les perdra commercialement et ce qui les sauvera artistiquement.
Les années 80 sont une longue traversée du désert. Les albums se suivent — *Pleasant Dreams*, *Subterranean Jungle*, *Too Tough to Die*, *Animal Boy* — avec des producteurs qui cherchent parfois à les moderniser, des synthés, des chœurs, des choses qui ne leur vont pas. *Too Tough to Die* en 1984 marque un retour à la dureté des débuts, et les fans le considèrent comme leur meilleur disque de la décennie. Mais le public n'est plus là. Le groupe continue de tourner, sans fin, dans des conditions de plus en plus difficiles. Les caractères se durcissent : Johnny est autoritaire, Joey de plus en plus fragile, Dee Dee de plus en plus incontrôlable. Ils ne se parlent presque plus en dehors de la scène, et pourtant ils montent ensemble sur scène, soir après soir, avec la même énergie.
Dee Dee quitte le groupe en 1989, remplacé par C.J. Ramone, et c'est comme un signal. Le groupe continue six années de plus, avec une tournée d'adieu en 1996 qui s'étire en fait sur des mois. Puis les fins s'enchaînent. Joey meurt en 2001, Dee Dee en 2002, Johnny en 2004, Tommy en 2014. Il ne reste plus personne pour raconter l'histoire, sinon les disques. C'est une fin brutale, à l'image du groupe : pas de réconciliation, pas de dernière tournée triomphale, pas de réunion. Juste des hommes qui ont joué ensemble très vite pendant vingt ans et qui sont partis chacun de leur côté. Le Rock and Roll Hall of Fame les accueille en 2002, l'année où Joey disparaît, et c'est Johnny qui vient chercher le prix.
Les Ramones ont donné plus de deux mille deux cent soixante-trois concerts, une dizaine d'albums, et un nom qui sert aujourd'hui à décrire un son : rapide, sec, sans détour. Ils ont influencé le punk anglais, le hardcore américain, le grunge, et à peu près tous les groupes qui ont compris qu'une chanson de deux minutes pouvait contenir autant qu'une de sept. Ils n'ont jamais eu de tube au sommet des charts, jamais de voiture de luxe, jamais de vraie reconnaissance de leur vivant. Mais il y a une chose qu'ils ont eue et que peu de groupes peuvent revendiquer : une cohérence absolue. Ils ont trouvé leur forme au premier disque et n'en ont plus bougé. C'est une forme de pureté, et c'est peut-être ce qui les rend immortels.