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Rock Bottom — Robert Wyatt après la chute
Deuxième étage, nuit du 1er juin 1973, et un disque enregistré dans une ferme avec un van, des ânes et un harmonium
Rock Bottom est le deuxième album solo de Robert Wyatt, sorti le 26 juillet 1974 chez *Virgin Records, produit par Nick Mason, le batteur de Pink Floyd. Six morceaux, trente-neuf minutes, enregistrés dans une ferme du Wiltshire avec un studio mobile garé dans un champ, puis terminés aux studios The Manor et CBS* à Londres. C'est un disque lent, étrange, souvent qualifié d'art rock, et il est né dans des circonstances qu'on n'oublie pas : Wyatt était paraplégique depuis un an.
La nuit du *1er juin 1973, lors d'une fête arrosée à Maida Vale, Wyatt tombe d'une fenêtre de salle de bain du quatrième étage. Il est paralysé de la taille aux pieds et utilisera un fauteuil roulant pour le reste de sa vie. Ce qu'il faut dire tout de suite, parce que c'est souvent mal compris : l'essentiel de Rock Bottom avait été écrit avant l'accident, à Venise, au début de 1973, pendant que sa compagne Alfreda Benge travaillait comme assistante de montage sur Don't Look Now* de Nicolas Roeg. L'accident a changé la façon de l'enregistrer, pas la façon de l'écrire.
Il faut situer Wyatt, parce que son parcours explique le son du disque. Il est batteur et chanteur, membre fondateur de *Soft Machine, l'un des groupes pivots de la scène de Canterbury — ce réseau de musiciens anglais qui mélange rock, jazz et expérimentation, avec des groupes comme Caravan, Gong, Hatfield and the North. Wyatt chante avec une voix très haute, presque enfantine, et il quitte Soft Machine en 1971 pour former Matching Mole*, qui se sépare après deux albums. C'est donc un musicien sans groupe, avec un réseau d'amis partout dans le jazz et le rock progressif, qui se lance dans un projet solo au moment où tout s'arrête.
Sea Song ouvre l'album, et c'est le morceau le plus immédiatement beau : un piano qui tourne, une basse, une batterie discrète, et une voix qui monte dans les aigus avec une fragilité qu'on n'entendait pas chez Soft Machine. Écoutez le refrain : c'est une chanson d'amour, mais qui semble venue d'un autre monde.
Le morceau est le plus accessible du disque, et c'est pour cela qu'il a été repris : *Tears for Fears l'ont enregistré en 1985 en face B de I Believe*, avec un hommage explicite à Wyatt. C'est aussi le morceau où l'on entend le mieux la voix de Wyatt, ce vibrato instable, presque enfantin, qui contraste avec la complexité de la musique.
A Last Straw est plus étrange : une basse de *Hugh Hopper, des accords de piano, et une voix qui récite plus qu'elle ne chante. Écoutez les percussions : Wyatt joue d'un verre à vin de Delfina Entrecanales* et d'un plateau, des objets de cuisine devenus instruments.
Ce sont des détails de fabrication qui disent l'époque et le budget : Rock Bottom n'est pas un disque de studio luxueux, c'est un disque fait avec ce qu'on avait sous la main, dans une ferme, avec des amis. Wyatt joue du piano, des claviers, des percussions, de la guitare slide sur ce morceau, et il chante — c'est tout, et c'est suffisant.
Little Red Riding Hood Hit the Road est le morceau le plus long et le plus théâtral : une basse de *Richard Sinclair, des trompettes de Mongezi Feza, et la voix de Ivor Cutler* qui vient réciter un texte absurde. Écoutez le contraste entre la douceur de la musique et la voix de Cutler, très sèche, très écossaise : c'est du surréalisme à l'anglaise.
Ivor Cutler était un poète, chanteur et humoriste écossais, figure de l'underground britannique, et sa présence sur un disque de rock progressif était une anomalie réjouissante. Il apporte aussi un harmonium et un concertina sur le dernier morceau, ce qui donne à l'album une couleur de fête foraine, de chapelle et de cartoon à la fois.
Alifib et Alife forment un couple : deux morceaux qui se répondent, avec des titres presque identiques, et qui sont sans doute les plus intimes du disque. Écoutez la voix d'*Alfreda Benge sur Alife*, qui répond à celle de Wyatt : c'est un dialogue de couple, presque un jeu.
Alife est la réponse à Alifib, et c'est le même monde vu de l'autre côté : les titres sont des mots inventés, et les paroles sont un mélange de mots-valises et de phrases privées, avec des jeux sur les prénoms — « Ali » pour Alfreda. C'est un des aspects les plus déroutants du disque : on n'y comprend rien, et pourtant on sent une tendresse réelle, une intimité qu'on n'a pas besoin de décoder.
C'est aussi là qu'intervient *Gary Windo*, à la clarinette basse et au saxophone ténor, avec des lignes qui rôdent plutôt qu'elles ne jouent. Wyatt a expliqué qu'il cherchait une fusion jazz-rock « à l'envers », en prenant la souplesse et l'improvisation du jazz mais en gardant la structure des chansons — pas des solos interminables, pas du « noodling ».
Little Red Robin Hood Hit the Road ferme l'album, et c'est le morceau le plus dense : la guitare électrique de *Mike Oldfield, l'alto de Fred Frith, la basse de Richard Sinclair, la batterie de Laurie Allan*, et Ivor Cutler qui revient. Écoutez la fin : tout se superpose, et l'album s'arrête sur une sorte de chaos maîtrisé.
Le titre ressemble à une blague — Robin des Bois au lieu de Chaperon rouge —, et c'est bien une blague : Wyatt a toujours mêlé l'humour et le tragique, et Rock Bottom est plein de private jokes, de jeux de mots et de clins d'œil. C'est ce qui le rend supportable : un disque sur la paralysie qui ne se prend jamais au sérieux pendant plus de trois minutes.
L'accident n'a pas interrompu sa carrière, il l'a déplacée. Six mois après la chute, Wyatt est de retour en studio, et il monte sur la scène du *Rainbow Theatre de Londres aux côtés de Pink Floyd et de Soft Machine, qui donnent un concert de bienfaisance pour lui. C'est un moment de solidarité de toute une scène, et cela dit quelque chose de l'époque : en 1973, le rock progressif anglais est une communauté, avec ses artistes, ses ingénieurs, ses studios, et ses amitiés. C'est ce réseau qui rend Rock Bottom* possible : Wyatt n'a pas à chercher des musiciens, ils viennent.
Venise, début 1973 : Alfreda Benge travaille sur le montage de Don't Look Now de *Nicolas Roeg, et Wyatt écrit. C'est là que naissent la plupart des chansons, dans une ville d'eau, de brume et de passages — et cela s'entend dans Sea Song*, dans les images marines de la pochette, dans cette sensation de flottement qui traverse tout l'album. Wyatt a toujours dit que l'album n'était pas « le résultat direct » de l'accident, et il faut le croire : quand il tombe, en juin, les chansons existent déjà. Ce qui change, c'est le temps qu'il met à les enregistrer, et la lenteur que l'hôpital impose à sa vie.
Le titre, Rock Bottom, se traduit par « le fond du trou », et il a été choisi avec un humour très anglais : Wyatt a toujours refusé de se présenter comme une victime, et l'album est plein de blagues privées, de titres absurdes et de ruptures burlesques. C'est ce qui le distingue de la plupart des disques « de deuil » : il ne demande pas de compassion, il demande qu'on écoute. La pochette, elle, existe en deux versions : le dessin d'Alfreda Benge pour l'édition originale, et une autre image pour la réédition de 1998, ce qui a créé une petite confusion chez les collectionneurs.
Les conditions d'enregistrement sont restées célèbres. Une partie des pistes de base a été enregistrée à la ferme de *Delfina Entrecanales, près du village de Little Bedwyn, dans le Wiltshire : un studio mobile garé dans un champ, des câbles passés par les fenêtres, et donc aucune isolation phonique. Résultat : on entend des ânes et des tracteurs sur la bande, et Wyatt s'en amusait. Le reste a été enregistré aux studios The Manor, dans l'Oxfordshire, et à CBS* à Londres.
Le casting du disque est un who's who de deux scènes. *Hugh Hopper (basse) et Richard Sinclair (basse) viennent du monde de Canterbury ; Laurie Allan (batterie) a joué avec Gong et Delivery ; Gary Windo (clarinette basse, saxophone) est un jazzman anglais installé à New York ; Mongezi Feza, trompettiste sud-africain, est une figure du free jazz londonien, mort trop tôt en 1975 ; Fred Frith (alto) est le guitariste de Henry Cow ; Mike Oldfield sort de Tubular Bells ; Ivor Cutler est le poète absurde de l'underground ; et Nick Mason* produit. Des musiciens qui n'auraient jamais dû se rencontrer sur un même disque, et qui jouent pourtant ensemble.
La production est de *Nick Mason*, ce qui n'est pas anodin : Mason était batteur de Pink Floyd, et il connaissait Wyatt depuis l'époque de la scène de Canterbury. C'est lui qui a permis à Wyatt d'enregistrer dans de bonnes conditions malgré son état, et c'est lui qui a géré les séances avec des musiciens venus d'horizons très différents — jazz, rock progressif, chanson, poésie.
Rock Bottom sort sur *Virgin, le label de Richard Branson, qui est alors en pleine expansion et qui vient de publier Tubular Bells. C'est Branson qui organise le concert de Drury Lane, en racontant à Wyatt que des musiciens veulent jouer avec lui, et en racontant aux musiciens que Wyatt veut les recruter — une petite manipulation bienveillante qui fonctionne. C'est aussi Virgin qui sort, peu après, la reprise de *I'm a Believer** de Neil Diamond par Wyatt, un single inattendu qui devient un tube au Royaume-Uni et qui surprend tout le monde, y compris son auteur.
La pochette est un dessin au crayon d'*Alfreda Benge* : une plage, des jeunes filles, des châteaux de sable, un paquebot au loin, et sous la ligne de flottaison, une vie marine étrange. Benge a expliqué qu'elle voulait faire l'inverse de ce qui se faisait alors : « Toutes les pochettes devenaient de plus en plus compliquées, en concurrence pour en mettre plein la vue. Le seul moyen de contrer ça, c'était d'être absolument minimal et silencieux. »
À sa sortie, l'album se vend mieux que prévu et reçoit un bon accueil critique en Angleterre : NME, Melody Maker, Sounds et Record Mirror en parlent positivement. Aux États-Unis, il atteint la treizième place du classement *FM Action de Billboard*, qui mesurait la diffusion sur les radios rock progressives. Christgau lui donne un B+, en parlant d'un homme « paraplégique avec l'esprit de concevoir et d'enregistrer un album de drones et de chansons ».
Le concert de promotion est resté légendaire : le *8 septembre 1974, au Theatre Royal de Drury Lane, à Londres, Wyatt se produit avec un groupe assemblé pour l'occasion, Robert Wyatt & Friends, qui comprend une bonne partie des musiciens du disque, plus Dave Stewart, Julie Tippetts et Nick Mason. John Peel* présente la soirée en costume glam, et lance : « Et maintenant, pour Robert Wyatt de Twickenham… opportunity knocks ! » Wyatt entre sur scène, entre une table de mixage et des claviers, et reçoit une ovation debout.
Ce soir-là, il joue l'album en entier, plus des reprises de ses anciens groupes et une version longue de I'm a Believer de Neil Diamond, qu'il avait enregistrée en single. Simon Reynolds a comparé l'improvisation de Sea Song à un « Bitches Brew anglicisé », avec Wyatt qui part dans des acrobaties de scat en fausset. C'est un des moments où l'on comprend ce que le disque a de courageux : un homme en fauteuil roulant, sur une scène de West End, qui chante des chansons difficiles devant un public qui l'aime.
Il faut aussi souligner ce que le disque n'est pas. Ce n'est pas un album de rock progressif avec des solos et des développements symphoniques, ce n'est pas un disque de jazz avec des grilles et des thèmes, et ce n'est pas un album de chansons avec des couplets et des refrains. C'est un objet hybride, qui emprunte aux trois et ne ressemble à aucun, et c'est précisément ce que Wyatt cherchait : une fusion « à l'envers », où la structure de la chanson tient lieu de grille et où l'improvisation sert la forme au lieu de la dissoudre.
Un détail de fabrication, pour finir avec les objets : sur le pressage original, le cinquième morceau est crédité **Alifie* sur l'étiquette, mais *Alife* sur la pochette, à cause d'une coquille. Certaines rééditions utilisent l'une, d'autres l'autre, alors que la chanson est déposée sous le titre Alifie*. C'est une broutille de collectionneur, mais elle est raccord avec l'album : un disque fait à la main, avec des erreurs, des dessins au crayon, et des titres qui n'existent pas.
La postérité de Rock Bottom est celle d'un classique culte. *Pitchfork lui a donné 9 sur 10, et l'a classé quatre-vingt-dix-huitième meilleur album des années 1970 ; NME l'a mis 358e de sa liste des 500 plus grands albums en 2015 ; AllMusic parle d'un des plus beaux albums d'art rock. En 2018, le North Sea Radio Orchestra l'a joué en entier, et l'enregistrement est sorti sous le titre Folly Bololey*, avec des notes de Wyatt lui-même.
La critique a souvent décrit Rock Bottom comme un disque de « drones et de chansons », et c'est une formule juste. Les morceaux sont lents, les accords tiennent longtemps, les mélodies s'étirent, et il y a très peu de ruptures rythmiques. Chris Dahlen, dans Pitchfork, y entend « le temps étiré de la convalescence », et il ajoute que Wyatt s'y consacre aux claviers, « taillant ses synthés avec autant de curiosité qu'il affine ses textes ». C'est une musique qui prend le temps, au sens littéral : elle a été écrite par un homme qui en avait, pour la première fois de sa vie, beaucoup.
Ce qui reste de Rock Bottom, c'est une leçon de forme. Six morceaux lents, des drones, des chansons qui ne ressemblent pas à des chansons, des musiciens de jazz et de rock qui jouent ensemble sans se marcher dessus, et une voix qui vacille. Wyatt a dit que l'accident avait marqué « le début de sa maturité », que l'hôpital lui avait laissé « le temps de rêver » et de « vraiment penser la musique ». C'est peut-être la définition la plus juste de ce disque : de la musique pensée, lentement, par un homme qui avait le temps.
Les morceaux
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title: Rock Bottom — Robert Wyatt après la chute
subtitle: Deuxième étage, nuit du 1er juin 1973, et un disque enregistré dans une ferme avec un van, des ânes et un harmonium
summary: Paraplégique après une chute, Wyatt écrit la plupart des chansons avant l'accident, à Venise. Puis il les enregistre avec Mike Oldfield, Fred Frith, Ivor Cutler et Hugh Hopper, produites par Nick Mason, pour un album lent, étrange et bouleversant.
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- album: Rock Bottom
artist: Robert Wyatt
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*Rock Bottom* est le deuxième album solo de Robert Wyatt, sorti le 26 juillet 1974 chez **Virgin Records**, produit par **Nick Mason**, le batteur de Pink Floyd. Six morceaux, trente-neuf minutes, enregistrés dans une ferme du Wiltshire avec un studio mobile garé dans un champ, puis terminés aux studios **The Manor** et **CBS** à Londres. C'est un disque lent, étrange, souvent qualifié d'art rock, et il est né dans des circonstances qu'on n'oublie pas : Wyatt était paraplégique depuis un an.
La nuit du **1er juin 1973**, lors d'une fête arrosée à Maida Vale, Wyatt tombe d'une fenêtre de salle de bain du quatrième étage. Il est paralysé de la taille aux pieds et utilisera un fauteuil roulant pour le reste de sa vie. Ce qu'il faut dire tout de suite, parce que c'est souvent mal compris : l'essentiel de *Rock Bottom* avait été écrit **avant** l'accident, à Venise, au début de 1973, pendant que sa compagne **Alfreda Benge** travaillait comme assistante de montage sur *Don't Look Now* de Nicolas Roeg. L'accident a changé la façon de l'enregistrer, pas la façon de l'écrire.
Il faut situer Wyatt, parce que son parcours explique le son du disque. Il est batteur et chanteur, membre fondateur de **Soft Machine**, l'un des groupes pivots de la scène de **Canterbury** — ce réseau de musiciens anglais qui mélange rock, jazz et expérimentation, avec des groupes comme Caravan, Gong, Hatfield and the North. Wyatt chante avec une voix très haute, presque enfantine, et il quitte Soft Machine en 1971 pour former **Matching Mole**, qui se sépare après deux albums. C'est donc un musicien sans groupe, avec un réseau d'amis partout dans le jazz et le rock progressif, qui se lance dans un projet solo au moment où tout s'arrête.
*Sea Song* ouvre l'album, et c'est le morceau le plus immédiatement beau : un piano qui tourne, une basse, une batterie discrète, et une voix qui monte dans les aigus avec une fragilité qu'on n'entendait pas chez Soft Machine. Écoutez le refrain : c'est une chanson d'amour, mais qui semble venue d'un autre monde.
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Le morceau est le plus accessible du disque, et c'est pour cela qu'il a été repris : **Tears for Fears** l'ont enregistré en 1985 en face B de *I Believe*, avec un hommage explicite à Wyatt. C'est aussi le morceau où l'on entend le mieux la voix de Wyatt, ce vibrato instable, presque enfantin, qui contraste avec la complexité de la musique.
*A Last Straw* est plus étrange : une basse de **Hugh Hopper**, des accords de piano, et une voix qui récite plus qu'elle ne chante. Écoutez les percussions : Wyatt joue d'un verre à vin de **Delfina Entrecanales** et d'un plateau, des objets de cuisine devenus instruments.
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Ce sont des détails de fabrication qui disent l'époque et le budget : *Rock Bottom* n'est pas un disque de studio luxueux, c'est un disque fait avec ce qu'on avait sous la main, dans une ferme, avec des amis. Wyatt joue du piano, des claviers, des percussions, de la guitare slide sur ce morceau, et il chante — c'est tout, et c'est suffisant.
*Little Red Riding Hood Hit the Road* est le morceau le plus long et le plus théâtral : une basse de **Richard Sinclair**, des trompettes de **Mongezi Feza**, et la voix de **Ivor Cutler** qui vient réciter un texte absurde. Écoutez le contraste entre la douceur de la musique et la voix de Cutler, très sèche, très écossaise : c'est du surréalisme à l'anglaise.
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Ivor Cutler était un poète, chanteur et humoriste écossais, figure de l'underground britannique, et sa présence sur un disque de rock progressif était une anomalie réjouissante. Il apporte aussi un harmonium et un concertina sur le dernier morceau, ce qui donne à l'album une couleur de fête foraine, de chapelle et de cartoon à la fois.
*Alifib* et *Alife* forment un couple : deux morceaux qui se répondent, avec des titres presque identiques, et qui sont sans doute les plus intimes du disque. Écoutez la voix d'**Alfreda Benge** sur *Alife*, qui répond à celle de Wyatt : c'est un dialogue de couple, presque un jeu.
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*Alife* est la réponse à *Alifib*, et c'est le même monde vu de l'autre côté : les titres sont des mots inventés, et les paroles sont un mélange de mots-valises et de phrases privées, avec des jeux sur les prénoms — « Ali » pour Alfreda. C'est un des aspects les plus déroutants du disque : on n'y comprend rien, et pourtant on sent une tendresse réelle, une intimité qu'on n'a pas besoin de décoder.
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C'est aussi là qu'intervient **Gary Windo**, à la clarinette basse et au saxophone ténor, avec des lignes qui rôdent plutôt qu'elles ne jouent. Wyatt a expliqué qu'il cherchait une fusion jazz-rock « à l'envers », en prenant la souplesse et l'improvisation du jazz mais en gardant la structure des chansons — pas des solos interminables, pas du « noodling ».
*Little Red Robin Hood Hit the Road* ferme l'album, et c'est le morceau le plus dense : la guitare électrique de **Mike Oldfield**, l'alto de **Fred Frith**, la basse de Richard Sinclair, la batterie de **Laurie Allan**, et Ivor Cutler qui revient. Écoutez la fin : tout se superpose, et l'album s'arrête sur une sorte de chaos maîtrisé.
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Le titre ressemble à une blague — Robin des Bois au lieu de Chaperon rouge —, et c'est bien une blague : Wyatt a toujours mêlé l'humour et le tragique, et *Rock Bottom* est plein de private jokes, de jeux de mots et de clins d'œil. C'est ce qui le rend supportable : un disque sur la paralysie qui ne se prend jamais au sérieux pendant plus de trois minutes.
L'accident n'a pas interrompu sa carrière, il l'a déplacée. Six mois après la chute, Wyatt est de retour en studio, et il monte sur la scène du **Rainbow Theatre** de Londres aux côtés de **Pink Floyd** et de **Soft Machine**, qui donnent un concert de bienfaisance pour lui. C'est un moment de solidarité de toute une scène, et cela dit quelque chose de l'époque : en 1973, le rock progressif anglais est une communauté, avec ses artistes, ses ingénieurs, ses studios, et ses amitiés. C'est ce réseau qui rend *Rock Bottom* possible : Wyatt n'a pas à chercher des musiciens, ils viennent.
Venise, début 1973 : Alfreda Benge travaille sur le montage de *Don't Look Now* de **Nicolas Roeg**, et Wyatt écrit. C'est là que naissent la plupart des chansons, dans une ville d'eau, de brume et de passages — et cela s'entend dans *Sea Song*, dans les images marines de la pochette, dans cette sensation de flottement qui traverse tout l'album. Wyatt a toujours dit que l'album n'était pas « le résultat direct » de l'accident, et il faut le croire : quand il tombe, en juin, les chansons existent déjà. Ce qui change, c'est le temps qu'il met à les enregistrer, et la lenteur que l'hôpital impose à sa vie.
Le titre, *Rock Bottom*, se traduit par « le fond du trou », et il a été choisi avec un humour très anglais : Wyatt a toujours refusé de se présenter comme une victime, et l'album est plein de blagues privées, de titres absurdes et de ruptures burlesques. C'est ce qui le distingue de la plupart des disques « de deuil » : il ne demande pas de compassion, il demande qu'on écoute. La pochette, elle, existe en deux versions : le dessin d'Alfreda Benge pour l'édition originale, et une autre image pour la réédition de 1998, ce qui a créé une petite confusion chez les collectionneurs.
Les conditions d'enregistrement sont restées célèbres. Une partie des pistes de base a été enregistrée à la ferme de **Delfina Entrecanales**, près du village de Little Bedwyn, dans le Wiltshire : un studio mobile garé dans un champ, des câbles passés par les fenêtres, et donc aucune isolation phonique. Résultat : on entend des ânes et des tracteurs sur la bande, et Wyatt s'en amusait. Le reste a été enregistré aux studios **The Manor**, dans l'Oxfordshire, et à **CBS** à Londres.
Le casting du disque est un who's who de deux scènes. **Hugh Hopper** (basse) et **Richard Sinclair** (basse) viennent du monde de Canterbury ; **Laurie Allan** (batterie) a joué avec Gong et Delivery ; **Gary Windo** (clarinette basse, saxophone) est un jazzman anglais installé à New York ; **Mongezi Feza**, trompettiste sud-africain, est une figure du free jazz londonien, mort trop tôt en 1975 ; **Fred Frith** (alto) est le guitariste de Henry Cow ; **Mike Oldfield** sort de *Tubular Bells* ; **Ivor Cutler** est le poète absurde de l'underground ; et **Nick Mason** produit. Des musiciens qui n'auraient jamais dû se rencontrer sur un même disque, et qui jouent pourtant ensemble.
La production est de **Nick Mason**, ce qui n'est pas anodin : Mason était batteur de Pink Floyd, et il connaissait Wyatt depuis l'époque de la scène de Canterbury. C'est lui qui a permis à Wyatt d'enregistrer dans de bonnes conditions malgré son état, et c'est lui qui a géré les séances avec des musiciens venus d'horizons très différents — jazz, rock progressif, chanson, poésie.
*Rock Bottom* sort sur **Virgin**, le label de **Richard Branson**, qui est alors en pleine expansion et qui vient de publier *Tubular Bells*. C'est Branson qui organise le concert de Drury Lane, en racontant à Wyatt que des musiciens veulent jouer avec lui, et en racontant aux musiciens que Wyatt veut les recruter — une petite manipulation bienveillante qui fonctionne. C'est aussi Virgin qui sort, peu après, la reprise de ***I'm a Believer*** de Neil Diamond par Wyatt, un single inattendu qui devient un tube au Royaume-Uni et qui surprend tout le monde, y compris son auteur.
La pochette est un dessin au crayon d'**Alfreda Benge** : une plage, des jeunes filles, des châteaux de sable, un paquebot au loin, et sous la ligne de flottaison, une vie marine étrange. Benge a expliqué qu'elle voulait faire l'inverse de ce qui se faisait alors : « Toutes les pochettes devenaient de plus en plus compliquées, en concurrence pour en mettre plein la vue. Le seul moyen de contrer ça, c'était d'être absolument minimal et silencieux. »
À sa sortie, l'album se vend mieux que prévu et reçoit un bon accueil critique en Angleterre : *NME*, *Melody Maker*, *Sounds* et *Record Mirror* en parlent positivement. Aux États-Unis, il atteint la treizième place du classement **FM Action** de *Billboard*, qui mesurait la diffusion sur les radios rock progressives. Christgau lui donne un B+, en parlant d'un homme « paraplégique avec l'esprit de concevoir et d'enregistrer un album de drones et de chansons ».
Le concert de promotion est resté légendaire : le **8 septembre 1974**, au **Theatre Royal de Drury Lane**, à Londres, Wyatt se produit avec un groupe assemblé pour l'occasion, **Robert Wyatt & Friends**, qui comprend une bonne partie des musiciens du disque, plus Dave Stewart, Julie Tippetts et Nick Mason. **John Peel** présente la soirée en costume glam, et lance : « Et maintenant, pour Robert Wyatt de Twickenham… opportunity knocks ! » Wyatt entre sur scène, entre une table de mixage et des claviers, et reçoit une ovation debout.
Ce soir-là, il joue l'album en entier, plus des reprises de ses anciens groupes et une version longue de *I'm a Believer* de Neil Diamond, qu'il avait enregistrée en single. Simon Reynolds a comparé l'improvisation de *Sea Song* à un « *Bitches Brew* anglicisé », avec Wyatt qui part dans des acrobaties de scat en fausset. C'est un des moments où l'on comprend ce que le disque a de courageux : un homme en fauteuil roulant, sur une scène de West End, qui chante des chansons difficiles devant un public qui l'aime.
Il faut aussi souligner ce que le disque n'est pas. Ce n'est pas un album de rock progressif avec des solos et des développements symphoniques, ce n'est pas un disque de jazz avec des grilles et des thèmes, et ce n'est pas un album de chansons avec des couplets et des refrains. C'est un objet hybride, qui emprunte aux trois et ne ressemble à aucun, et c'est précisément ce que Wyatt cherchait : une fusion « à l'envers », où la structure de la chanson tient lieu de grille et où l'improvisation sert la forme au lieu de la dissoudre.
Un détail de fabrication, pour finir avec les objets : sur le pressage original, le cinquième morceau est crédité ***Alifie*** sur l'étiquette, mais ***Alife*** sur la pochette, à cause d'une coquille. Certaines rééditions utilisent l'une, d'autres l'autre, alors que la chanson est déposée sous le titre *Alifie*. C'est une broutille de collectionneur, mais elle est raccord avec l'album : un disque fait à la main, avec des erreurs, des dessins au crayon, et des titres qui n'existent pas.
La postérité de *Rock Bottom* est celle d'un classique culte. **Pitchfork** lui a donné 9 sur 10, et l'a classé quatre-vingt-dix-huitième meilleur album des années 1970 ; *NME* l'a mis 358e de sa liste des 500 plus grands albums en 2015 ; AllMusic parle d'un des plus beaux albums d'art rock. En 2018, le North Sea Radio Orchestra l'a joué en entier, et l'enregistrement est sorti sous le titre *Folly Bololey*, avec des notes de Wyatt lui-même.
La critique a souvent décrit *Rock Bottom* comme un disque de « drones et de chansons », et c'est une formule juste. Les morceaux sont lents, les accords tiennent longtemps, les mélodies s'étirent, et il y a très peu de ruptures rythmiques. Chris Dahlen, dans *Pitchfork*, y entend « le temps étiré de la convalescence », et il ajoute que Wyatt s'y consacre aux claviers, « taillant ses synthés avec autant de curiosité qu'il affine ses textes ». C'est une musique qui prend le temps, au sens littéral : elle a été écrite par un homme qui en avait, pour la première fois de sa vie, beaucoup.
Ce qui reste de *Rock Bottom*, c'est une leçon de forme. Six morceaux lents, des drones, des chansons qui ne ressemblent pas à des chansons, des musiciens de jazz et de rock qui jouent ensemble sans se marcher dessus, et une voix qui vacille. Wyatt a dit que l'accident avait marqué « le début de sa maturité », que l'hôpital lui avait laissé « le temps de rêver » et de « vraiment penser la musique ». C'est peut-être la définition la plus juste de ce disque : de la musique pensée, lentement, par un homme qui avait le temps.