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Motomami — Rosalía, le collage comme autoportrait

Seize morceaux qui passent du reggaeton au flamenco, de la bachata au bolero, et une artiste qui refuse de choisir

Rosalía57 min

Le 18 mars 2022, Rosalía sort son troisième album, et personne ne sait à quoi s'attendre. Trois ans plus tôt, El Mal Querer l'a fait passer du flamenco de conservatoire à la pop mondiale : un disque-concept inspiré d'un roman occitan du treizième siècle, avec des productions avant-gardistes, deux Grammy latins et une place dans les listes de fin d'année. Entre-temps, elle a enchaîné les singles — Con Altura avec J Balvin, Yo x Ti, Tu x Mi avec Ozuna, TKN avec Travis Scott — et elle est devenue une star qu'on photographie dans les aéroports. La question, à ce moment-là, est simple : après un disque aussi construit, que fait-on ?

La réponse tient en un mot inventé. Motomami vient de sa mère, Pilar Tobella, qui l'emmenait en ville sur une moto quand elle était enfant. Le mot existait déjà : une amie de lycée l'utilisait dans son adresse Hotmail, et Rosalía l'a repris. Il y a aussi, plus prosaïquement, la société de sa mère, Motomami S.L., créée en 2018 pour gérer les affaires de l'artiste. Mais c'est la signification intime qui compte : moto pour la partie divine, expérimentale, dure, et mami pour la partie sincère, personnelle, vulnérable. Deux énergies opposées, dans un seul mot.

Ce n'est pas une pose : l'album est réellement coupé en deux. La première partie est celle du geste, du bruit, de la friction ; la seconde est celle de l'aveu, du piano, du regret. Et Rosalía a été claire sur l'intention : il y a une idée féministe là-dedans, implicite, dans le fait de revendiquer à la fois la force et la fragilité, sans choisir. Elle dit espérer que ce disque apporte « un contrepoids féministe à la misogynie » de l'industrie musicale.

L'enregistrement, lui, ressemble à un exil. Rosalía commence à travailler en 2019, mais la pandémie la bloque aux États-Unis : elle ne rentre pas en Espagne avant juin 2021. Elle enregistre à Miami, dans une maison louée qu'elle appelle Motomami House, mais aussi à New York, aux studios Electric Lady, à Los Angeles, à Barcelone et jusqu'à Saint-Domingue. Les séances durent douze à seize heures, presque tous les jours. Elle écrira près de trente morceaux, dont seize seront gardés. Elle parle d'une période de blocage, de solitude, de nostalgia — le mal du pays — et d'un mouvement qui l'a aidée : partir à New York avec Frank Ocean.

Les producteurs sont une équipe, pas un homme : El Guincho, son complice de toujours, Noah Goldstein, Michael Uzowuru, Dylan Wiggins, et pour la première fois Pharrell Williams, plus Tainy, Sky Rompiendo, Frank Dukes et Teo Halm. De cette équipe sort une méthode, que les critiques ont décrite comme six règles : des batteries agressives, des filtres qui éloignent le son, une voix nue sans harmonies ni reverb, des chops vocaux, et une répétition minimaliste. C'est ce qui donne à l'album son unité malgré les styles : tout est traité de la même façon, comme une matière.

Les influences, elles, sont partout, et Rosalía les a listées elle-même : Hector Lavoe, Nina Simone, Patti Smith, Bach, mais aussi l'artiste Michèle Lamy, le poète Ocean Vuong, Yayoi Kusama, l'architecte Ricardo Bofill et le cinéaste Andreï Tarkovski. En avril 2022, elle publie une playlist Spotify de sept heures, Inspo$ Motomami, où l'on trouve Daddy Yankee, Madonna, David Bowie, Björk, Snoop Dogg, Lole y Manuel, Carla Bruni. Ce n'est pas une liste de samples : c'est une bibliothèque de sensations.

Saoko ouvre l'album et donne le programme : un reggaeton alternatif avec des nappes industrielles, des pianos distordus et un avant-jazz qui passe par-dessus. Écoutez le contraste entre la batterie, très droite, et les synthés qui partent dans tous les sens : c'est un morceau de danse qui refuse de danser droit.

C'est le dernier morceau qu'elle a écrit pour l'album, et c'est aussi le plus manifeste : le texte célèbre la transformation, le changement, le fait de ne pas rester la même. Le clip, réalisé par Valentin Petit, la montre sur une moto qui voltige dans les rues de Kyiv, et il a valu à son monteur un prix aux MTV Video Music Awards. Il y a une ironie involontaire à voir ce clip tourné dans une ville qui, quelques semaines plus tard, serait au centre d'une autre histoire. Rosalía a choisi de le garder tel quel.

Candy enchaîne, et le contraste est immédiat : un reggaeton lent, des synthés qui scintillent, une voix presque murmurée. Écoutez la façon dont le morceau se construit par couches, sans jamais éclater : c'est une rupture amoureuse racontée sans drame, avec une forme de douceur.

Le clip, réalisé par Stillz, s'inspire de Lost in Translation de Sofia Coppola : une chambre d'hôtel, une ville étrangère, une forme de mélancolie. Et le morceau a un destin particulier : sans promotion radio, il est devenu le neuvième numéro un espagnol de Rosalía. C'est un des rares moments du disque où l'on entend de la douceur sans ironie, ce qui, dans un album aussi construit, est presque une audace.

La Fama est le single qui a annoncé l'album, en novembre 2021, et c'est une bachata : un genre dominicain, avec ses guitares, son rythme, et une tristesse de fond. The Weeknd y chante en espagnol. Écoutez l'équilibre entre les deux voix : elle d'un côté, lui de l'autre, et un refrain qui parle du prix de la célébrité.

Le morceau a été un succès immédiat : numéro un en Espagne, top 5 en France, deuxième aux États-Unis dans le classement latin. Le clip, réalisé par Director X, se passe dans un cabaret et s'inspire d'Une nuit en enfer de Robert Rodriguez, avec une apparition de l'acteur Danny Trejo. C'est une des clés du disque : Rosalía utilise un genre populaire — la bachata — pour parler de ce qui la ronge, et elle le fait sans condescendance.

Bulerías est le retour au flamenco, et c'est presque un cri : des palmas, des voix, un rythme qui accélère, et une Rosalía qui défend sa place. Écoutez la façon dont le morceau s'emballe à la fin : c'est du flamenco de fête, mais avec quelque chose de tendu dessous.

La bulería est un style flamenco rapide, traditionnellement associé à la fête et à l'improvisation. Ici, elle sert à autre chose : à répondre à ceux qui lui reprochent son succès, à revendiquer une légitimité qu'on lui conteste depuis ses débuts. C'est le morceau où l'on entend le mieux d'où elle vient : une fille de Sant Esteve Sesrovires, près de Barcelone, formée au conservatoire, qui a appris le flamenco par heart et non par folklore.

Chicken Teriyaki est l'autre face de la même pièce : un reggaeton rapide, presque un exercice de style, avec des paroles ironiques sur un voyage à New York. Écoutez la légèreté du morceau, et le fait qu'il est conçu pour être dansé sur TikTok : c'est assumé, et c'est même le sujet.

C'est le single qui a le plus divisé : certains y ont vu de la facilité, d'autres une blague volontaire. Les deux ont raison, et c'est là que le disque est malin : il alterne les morceaux « importants » et les morceaux « bêtes », et il refuse de dire lequel est lequel. Le titre, en soi, est une anecdote de voyage — un plat japonais mangé à New York — et il n'y a rien à chercher de plus profond.

Hentai est la ballade du disque, et c'est celle qui a fait le plus de bruit avant sa sortie : un titre explicite, des paroles crues, et une polémique sur TikTok avant même que le morceau existe. C'est en réalité un piano-voix très doux, avec des beats électroniques qui pulsent dessous, et un texte sur le plaisir et la sexualité féminine. Le contraste entre le sujet et la forme — une berceuse — est toute la démarche : elle parle de désir avec la délicatesse d'une chanson pour enfant.

Bizcochito est un ovni : un morceau chiptune, avec des sons de console de jeu, et une énergie qui ressemble à celle d'un camion de glace qui passe dans le quartier. Écoutez la légèreté apparente, et le fait que le morceau dure moins de deux minutes : c'est une vignette, pas un single.

Le morceau est devenu un phénomène sur les réseaux sociaux, et il résume une des idées de l'album : la pop peut être une collection de moments courts, pas seulement de chansons de trois minutes avec un refrain. Rosalía le chante presque en parlant, avec une désinvolture qui tranche avec la précision du reste du disque. C'est le genre de morceau qu'on déteste ou qu'on réécoute dix fois, et c'est exactement ce qu'elle cherche.

G3 N15 est le moment le plus intime : un piano, une voix, et un message vocal de sa grand-mère maternelle, en catalan. Écoutez le contraste entre l'électronique du début et la voix qui arrive à la fin : c'est un des rares moments du disque où Rosalía ne joue aucun rôle.

Le morceau parle de la solitude aux États-Unis pendant la pandémie, du mal du pays, et d'une certaine vision pessimiste de Los Angeles. Le titre est un code, et le message de la grand-mère est la seule chose du disque qui ne soit pas travaillée, retouchée, filtrée : une voix réelle, avec un accent, dans une langue qui n'est pas celle de l'album. C'est ce qui rend le morceau bouleversant, et c'est aussi ce qui montre que Motomami n'est pas seulement un exercice de style.

Motomami — le morceau — est un interlude d'une minute, et il sert de pivot : une voix, un beat, et le mot qui revient. Écoutez comme c'est court et comme ça suffit à changer l'atmosphère : après la confession de G3 N15, le disque repart.

C'est un choix de construction intéressant : un album qui se veut une compilation de styles a besoin de transitions, et Rosalía les assume comme des morceaux à part entière, avec des clips et des titres. Le disque n'est pas une suite de chansons, c'est un objet qu'on traverse — et les interludes en sont la ponctuation.

Abcdefg est l'autre interlude, et c'est un poème acrostiche récité en message vocal, un exercice d'école transformé en morceau. Écoutez la voix, très proche, presque chuchotée : c'est le degré zéro de la production, et dans un album aussi produit, ça fait l'effet d'une porte ouverte.

Il y a une audace à mettre ça sur un album de pop mondiale, entre deux morceaux susceptibles de passer en radio. C'est le genre de décision qui dit quelque chose de l'artiste : Rosalía ne cherche pas à maximiser l'écoute, elle cherche à ce que l'ensemble tienne comme un portrait. Et un portrait, ça contient aussi des notes griffonnées.

Diablo revient au reggaeton, mais tordu : des voix pitchées, une électronique sombre, un beat décalé. Écoutez le morceau avancer en boitant, et cette voix qui semble venir d'un autre endroit du spectre : c'est du reggaeton pour une boîte de nuit vide.

Le morceau contient des voix non créditées, dont celle de James Blake, ce qui est une manière de brouiller les pistes : dans un album où les featuring sont des événements (The Weeknd, Tokischa), les collaborations invisibles sont aussi nombreuses. C'est cohérent avec la méthode du collage : on prend des voix, on les traite, on les cache, et on laisse l'auditeur deviner.

Delirio de Grandeza est un des morceaux les plus intéressants du disque : il reprend un titre de 1968 de Justo Betancourt, chanteur portoricain de salsa, et y ajoute un sample du remix de Delirious de Vistoso Bosses par Soulja Boy. Écoutez la façon dont les deux époques se superposent : la salsa, le rap du milieu des années 2000, et une voix de 2022 par-dessus.

C'est exactement ce que l'album veut faire : mettre des musiques qui n'ont rien à voir ensemble dans la même pièce, et laisser le collage produire du sens. Rosalía ne sample pas par nostalgie, elle sample pour montrer une filiation — la salsa de ses parents, le rap de son adolescence, et la pop qu'elle fabrique aujourd'hui. Sur ce morceau, ça s'entend en trois secondes.

Cuuuuuuuuuute est peut-être le morceau le plus étrange du disque : un début cyberpunk, des bruits de club déconstruit, puis une rupture brutale vers une ballade au piano, et un retour. Écoutez le passage où tout s'arrête : c'est un collage dans le collage, et il est inspiré de Wuthering Heights de Kate Bush, ce qui explique la voix haut perchée.

C'est le morceau qui a le plus dérouté les critiques, et celui qui vieillit le mieux : il ne ressemble à rien de ce qui passait à la radio en 2022, et il contient en trois minutes une bonne partie du programme de l'album. La référence à Kate Bush n'est pas un hasard : c'est une artiste qui a fait exactement ce que Rosalía cherche à faire, imposer une voix et un univers sans se plier aux formats.

La Combi Versace est le morceau le plus léger de la seconde partie : un dembow minimaliste avec Tokischa, une amie et complice de la scène dominicaine. Écoutez la simplicité du beat et le plaisir évident des deux voix : c'est un morceau de fête, assumé, sans message caché.

La chanson a failli être très différente : la version initiale était prévue avec Tego Calderón, et l'arrangement a été refait en entier juste avant de rendre l'album, avec Tokischa. C'est une des dernières décisions du disque, et elle dit quelque chose de la méthode : Rosalía change jusqu'au bout, quitte à tout réenregistrer. Le titre est une image de mode — une combinaison Versace — et il n'a pas d'autre prétention que de faire danser.

Como un G est la ballade la plus classique du disque : un piano, une voix, une histoire d'amour non partagé et éphémère. Écoutez la sobriété de l'arrangement : il n'y a presque rien, et c'est ce qui rend le morceau poignant.

C'est un morceau qui aurait pu être écrit par n'importe qui, et c'est pour ça qu'il est important : après les collages, les samples et les beats décalés, Rosalía prouve qu'elle sait simplement écrire une chanson. Le texte parle de quelqu'un qui aime sans retour, et la production laisse la voix nue, ce qui est la règle du disque depuis le début : pas d'harmonies, pas de reverb, pas d'échappatoire.

Sakura ferme l'album, et c'est un final étonnant : un morceau qui sonne comme enregistré dans une arène, avec des cris du public, une guitare, et une voix qui compare sa vie de star à la vie brève d'un cerisier en fleurs. Écoutez la foule à la fin : ce sont de vrais enregistrements de la tournée El Mal Querer.

Le morceau a quelque chose d'un adieu, et c'est peut-être le vrai sujet de l'album : une artiste qui a vécu trois ans à toute vitesse, qui a eu peur, qui est tombée malade de solitude, et qui décide de le raconter en collant des morceaux ensemble. La fleur de cerisier dure une semaine, et tout l'album est construit autour de cette idée : ce qui est beau est bref, et il faut le fixer avant que ça disparaisse.

À sa sortie, l'album reçoit un accueil critique presque unanime : Metacritic le classe comme le disque le mieux noté et le plus discuté de 2022. Aux Latin Grammy Awards 2022, il gagne l'album de l'année, le meilleur album de musique alternative, le meilleur album ingénieur et le meilleur packaging — Rosalía devient la première femme à gagner l'album de l'année deux fois. Aux Grammy Awards 2023, il obtient le prix du meilleur album latin rock ou alternatif, mais son absence dans les catégories générales est largement commentée comme un « snub » de l'académie.

Commercialement, ce n'est pas un disque de stade : il atteint le top 40 aux États-Unis et au Royaume-Uni, mais il est numéro un en Espagne pendant six semaines, entre dans vingt-deux classements de dix-neuf pays, et devient le deuxième album le plus streamé d'une artiste féminine dans le monde cette année-là. La promotion, elle, est un cas d'école : teasing sur TikTok, compte Instagram privé « holamotomami » rendu public, graffitis à Miami Beach pendant Art Basel puis à Barcelone, Buenos Aires, New York, Madrid, Mexico, Milan, Séoul et Tokyo, une station de radio dans GTA Online, et une performance au Saturday Night Live — première artiste espagnole invitée comme invitée musicale du show.

En septembre 2022, une édition augmentée, Motomami +, ajoute cinq morceaux, dont Despechá, qui devient un tube de l'été. Et la tournée, de juillet à décembre, passe par l'Europe et les Amériques. Mais le disque lui-même reste cet objet étrange : un album de pop mondiale qui contient des interludes d'une minute, un poème acrostiche en message vocal, une chanson de salsa de 1968 samplée avec du rap de 2007, et une grand-mère qui parle catalan. Personne d'autre n'a fait ça en 2022.

Rosalía a résumé son projet dans une phrase : elle voulait « transmettre l'ambivalence », parce qu'un lieu ou un moment peut être à la fois très excitant et très hostile. C'est exactement ce que fait Motomami : un disque qui donne envie de danser et qui parle de solitude, de peur et de deuil. Le collage n'est pas un procédé esthétique, c'est la forme de quelqu'un qui ne veut pas choisir entre ses influences, ses langues, ses versions d'elle-même. Et c'est pour ça qu'il tient.

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title: Motomami — Rosalía, le collage comme autoportrait
subtitle: Seize morceaux qui passent du reggaeton au flamenco, de la bachata au bolero, et une artiste qui refuse de choisir
summary: Trois ans après El Mal Querer, Rosalía revient avec un disque construit comme une compilation de ses influences, enregistré pendant la pandémie entre Miami, New York, Los Angeles et Barcelone. C'est l'album le mieux noté de 2022, et le plus discuté.
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Le 18 mars 2022, Rosalía sort son troisième album, et personne ne sait à quoi s'attendre. Trois ans plus tôt, *El Mal Querer* l'a fait passer du flamenco de conservatoire à la pop mondiale : un disque-concept inspiré d'un roman occitan du treizième siècle, avec des productions avant-gardistes, deux Grammy latins et une place dans les listes de fin d'année. Entre-temps, elle a enchaîné les singles — *Con Altura* avec J Balvin, *Yo x Ti, Tu x Mi* avec Ozuna, *TKN* avec Travis Scott — et elle est devenue une star qu'on photographie dans les aéroports. La question, à ce moment-là, est simple : après un disque aussi construit, que fait-on ?

La réponse tient en un mot inventé. *Motomami* vient de sa mère, Pilar Tobella, qui l'emmenait en ville sur une moto quand elle était enfant. Le mot existait déjà : une amie de lycée l'utilisait dans son adresse Hotmail, et Rosalía l'a repris. Il y a aussi, plus prosaïquement, la société de sa mère, Motomami S.L., créée en 2018 pour gérer les affaires de l'artiste. Mais c'est la signification intime qui compte : *moto* pour la partie divine, expérimentale, dure, et *mami* pour la partie sincère, personnelle, vulnérable. Deux énergies opposées, dans un seul mot.

Ce n'est pas une pose : l'album est réellement coupé en deux. La première partie est celle du geste, du bruit, de la friction ; la seconde est celle de l'aveu, du piano, du regret. Et Rosalía a été claire sur l'intention : il y a une idée féministe là-dedans, implicite, dans le fait de revendiquer à la fois la force et la fragilité, sans choisir. Elle dit espérer que ce disque apporte « un contrepoids féministe à la misogynie » de l'industrie musicale.

L'enregistrement, lui, ressemble à un exil. Rosalía commence à travailler en 2019, mais la pandémie la bloque aux États-Unis : elle ne rentre pas en Espagne avant juin 2021. Elle enregistre à Miami, dans une maison louée qu'elle appelle Motomami House, mais aussi à New York, aux studios Electric Lady, à Los Angeles, à Barcelone et jusqu'à Saint-Domingue. Les séances durent douze à seize heures, presque tous les jours. Elle écrira près de trente morceaux, dont seize seront gardés. Elle parle d'une période de blocage, de solitude, de nostalgia — le mal du pays — et d'un mouvement qui l'a aidée : partir à New York avec Frank Ocean.

Les producteurs sont une équipe, pas un homme : El Guincho, son complice de toujours, Noah Goldstein, Michael Uzowuru, Dylan Wiggins, et pour la première fois Pharrell Williams, plus Tainy, Sky Rompiendo, Frank Dukes et Teo Halm. De cette équipe sort une méthode, que les critiques ont décrite comme six règles : des batteries agressives, des filtres qui éloignent le son, une voix nue sans harmonies ni reverb, des chops vocaux, et une répétition minimaliste. C'est ce qui donne à l'album son unité malgré les styles : tout est traité de la même façon, comme une matière.

Les influences, elles, sont partout, et Rosalía les a listées elle-même : Hector Lavoe, Nina Simone, Patti Smith, Bach, mais aussi l'artiste Michèle Lamy, le poète Ocean Vuong, Yayoi Kusama, l'architecte Ricardo Bofill et le cinéaste Andreï Tarkovski. En avril 2022, elle publie une playlist Spotify de sept heures, *Inspo$ Motomami*, où l'on trouve Daddy Yankee, Madonna, David Bowie, Björk, Snoop Dogg, Lole y Manuel, Carla Bruni. Ce n'est pas une liste de samples : c'est une bibliothèque de sensations.

*Saoko* ouvre l'album et donne le programme : un reggaeton alternatif avec des nappes industrielles, des pianos distordus et un avant-jazz qui passe par-dessus. Écoutez le contraste entre la batterie, très droite, et les synthés qui partent dans tous les sens : c'est un morceau de danse qui refuse de danser droit.

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C'est le dernier morceau qu'elle a écrit pour l'album, et c'est aussi le plus manifeste : le texte célèbre la transformation, le changement, le fait de ne pas rester la même. Le clip, réalisé par Valentin Petit, la montre sur une moto qui voltige dans les rues de Kyiv, et il a valu à son monteur un prix aux MTV Video Music Awards. Il y a une ironie involontaire à voir ce clip tourné dans une ville qui, quelques semaines plus tard, serait au centre d'une autre histoire. Rosalía a choisi de le garder tel quel.

*Candy* enchaîne, et le contraste est immédiat : un reggaeton lent, des synthés qui scintillent, une voix presque murmurée. Écoutez la façon dont le morceau se construit par couches, sans jamais éclater : c'est une rupture amoureuse racontée sans drame, avec une forme de douceur.

{{insert:track title="CANDY" artist="Rosalía" album="Motomami" year=2022 tidal=246965719 duration=193 yt=LGWG3Z8gJmI}}

Le clip, réalisé par Stillz, s'inspire de *Lost in Translation* de Sofia Coppola : une chambre d'hôtel, une ville étrangère, une forme de mélancolie. Et le morceau a un destin particulier : sans promotion radio, il est devenu le neuvième numéro un espagnol de Rosalía. C'est un des rares moments du disque où l'on entend de la douceur sans ironie, ce qui, dans un album aussi construit, est presque une audace.

*La Fama* est le single qui a annoncé l'album, en novembre 2021, et c'est une bachata : un genre dominicain, avec ses guitares, son rythme, et une tristesse de fond. The Weeknd y chante en espagnol. Écoutez l'équilibre entre les deux voix : elle d'un côté, lui de l'autre, et un refrain qui parle du prix de la célébrité.

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Le morceau a été un succès immédiat : numéro un en Espagne, top 5 en France, deuxième aux États-Unis dans le classement latin. Le clip, réalisé par Director X, se passe dans un cabaret et s'inspire d'*Une nuit en enfer* de Robert Rodriguez, avec une apparition de l'acteur Danny Trejo. C'est une des clés du disque : Rosalía utilise un genre populaire — la bachata — pour parler de ce qui la ronge, et elle le fait sans condescendance.

*Bulerías* est le retour au flamenco, et c'est presque un cri : des palmas, des voix, un rythme qui accélère, et une Rosalía qui défend sa place. Écoutez la façon dont le morceau s'emballe à la fin : c'est du flamenco de fête, mais avec quelque chose de tendu dessous.

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La bulería est un style flamenco rapide, traditionnellement associé à la fête et à l'improvisation. Ici, elle sert à autre chose : à répondre à ceux qui lui reprochent son succès, à revendiquer une légitimité qu'on lui conteste depuis ses débuts. C'est le morceau où l'on entend le mieux d'où elle vient : une fille de Sant Esteve Sesrovires, près de Barcelone, formée au conservatoire, qui a appris le flamenco par heart et non par folklore.

*Chicken Teriyaki* est l'autre face de la même pièce : un reggaeton rapide, presque un exercice de style, avec des paroles ironiques sur un voyage à New York. Écoutez la légèreté du morceau, et le fait qu'il est conçu pour être dansé sur TikTok : c'est assumé, et c'est même le sujet.

{{insert:track title="CHICKEN TERIYAKI" artist="Rosalía" album="Motomami" year=2022 tidal=246965723 duration=122 yt=lUSC_gQ_Aos}}

C'est le single qui a le plus divisé : certains y ont vu de la facilité, d'autres une blague volontaire. Les deux ont raison, et c'est là que le disque est malin : il alterne les morceaux « importants » et les morceaux « bêtes », et il refuse de dire lequel est lequel. Le titre, en soi, est une anecdote de voyage — un plat japonais mangé à New York — et il n'y a rien à chercher de plus profond.

*Hentai* est la ballade du disque, et c'est celle qui a fait le plus de bruit avant sa sortie : un titre explicite, des paroles crues, et une polémique sur TikTok avant même que le morceau existe. C'est en réalité un piano-voix très doux, avec des beats électroniques qui pulsent dessous, et un texte sur le plaisir et la sexualité féminine. Le contraste entre le sujet et la forme — une berceuse — est toute la démarche : elle parle de désir avec la délicatesse d'une chanson pour enfant.

*Bizcochito* est un ovni : un morceau chiptune, avec des sons de console de jeu, et une énergie qui ressemble à celle d'un camion de glace qui passe dans le quartier. Écoutez la légèreté apparente, et le fait que le morceau dure moins de deux minutes : c'est une vignette, pas un single.

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Le morceau est devenu un phénomène sur les réseaux sociaux, et il résume une des idées de l'album : la pop peut être une collection de moments courts, pas seulement de chansons de trois minutes avec un refrain. Rosalía le chante presque en parlant, avec une désinvolture qui tranche avec la précision du reste du disque. C'est le genre de morceau qu'on déteste ou qu'on réécoute dix fois, et c'est exactement ce qu'elle cherche.

*G3 N15* est le moment le plus intime : un piano, une voix, et un message vocal de sa grand-mère maternelle, en catalan. Écoutez le contraste entre l'électronique du début et la voix qui arrive à la fin : c'est un des rares moments du disque où Rosalía ne joue aucun rôle.

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Le morceau parle de la solitude aux États-Unis pendant la pandémie, du mal du pays, et d'une certaine vision pessimiste de Los Angeles. Le titre est un code, et le message de la grand-mère est la seule chose du disque qui ne soit pas travaillée, retouchée, filtrée : une voix réelle, avec un accent, dans une langue qui n'est pas celle de l'album. C'est ce qui rend le morceau bouleversant, et c'est aussi ce qui montre que *Motomami* n'est pas seulement un exercice de style.

*Motomami* — le morceau — est un interlude d'une minute, et il sert de pivot : une voix, un beat, et le mot qui revient. Écoutez comme c'est court et comme ça suffit à changer l'atmosphère : après la confession de *G3 N15*, le disque repart.

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C'est un choix de construction intéressant : un album qui se veut une compilation de styles a besoin de transitions, et Rosalía les assume comme des morceaux à part entière, avec des clips et des titres. Le disque n'est pas une suite de chansons, c'est un objet qu'on traverse — et les interludes en sont la ponctuation.

*Abcdefg* est l'autre interlude, et c'est un poème acrostiche récité en message vocal, un exercice d'école transformé en morceau. Écoutez la voix, très proche, presque chuchotée : c'est le degré zéro de la production, et dans un album aussi produit, ça fait l'effet d'une porte ouverte.

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Il y a une audace à mettre ça sur un album de pop mondiale, entre deux morceaux susceptibles de passer en radio. C'est le genre de décision qui dit quelque chose de l'artiste : Rosalía ne cherche pas à maximiser l'écoute, elle cherche à ce que l'ensemble tienne comme un portrait. Et un portrait, ça contient aussi des notes griffonnées.

*Diablo* revient au reggaeton, mais tordu : des voix pitchées, une électronique sombre, un beat décalé. Écoutez le morceau avancer en boitant, et cette voix qui semble venir d'un autre endroit du spectre : c'est du reggaeton pour une boîte de nuit vide.

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Le morceau contient des voix non créditées, dont celle de James Blake, ce qui est une manière de brouiller les pistes : dans un album où les featuring sont des événements (The Weeknd, Tokischa), les collaborations invisibles sont aussi nombreuses. C'est cohérent avec la méthode du collage : on prend des voix, on les traite, on les cache, et on laisse l'auditeur deviner.

*Delirio de Grandeza* est un des morceaux les plus intéressants du disque : il reprend un titre de 1968 de Justo Betancourt, chanteur portoricain de salsa, et y ajoute un sample du remix de *Delirious* de Vistoso Bosses par Soulja Boy. Écoutez la façon dont les deux époques se superposent : la salsa, le rap du milieu des années 2000, et une voix de 2022 par-dessus.

{{insert:track title="DELIRIO DE GRANDEZA" artist="Rosalía" album="Motomami" year=2022 tidal=246965741 duration=155 yt=0KQrG_sdtgQ}}

C'est exactement ce que l'album veut faire : mettre des musiques qui n'ont rien à voir ensemble dans la même pièce, et laisser le collage produire du sens. Rosalía ne sample pas par nostalgie, elle sample pour montrer une filiation — la salsa de ses parents, le rap de son adolescence, et la pop qu'elle fabrique aujourd'hui. Sur ce morceau, ça s'entend en trois secondes.

*Cuuuuuuuuuute* est peut-être le morceau le plus étrange du disque : un début cyberpunk, des bruits de club déconstruit, puis une rupture brutale vers une ballade au piano, et un retour. Écoutez le passage où tout s'arrête : c'est un collage dans le collage, et il est inspiré de *Wuthering Heights* de Kate Bush, ce qui explique la voix haut perchée.

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C'est le morceau qui a le plus dérouté les critiques, et celui qui vieillit le mieux : il ne ressemble à rien de ce qui passait à la radio en 2022, et il contient en trois minutes une bonne partie du programme de l'album. La référence à Kate Bush n'est pas un hasard : c'est une artiste qui a fait exactement ce que Rosalía cherche à faire, imposer une voix et un univers sans se plier aux formats.

*La Combi Versace* est le morceau le plus léger de la seconde partie : un dembow minimaliste avec Tokischa, une amie et complice de la scène dominicaine. Écoutez la simplicité du beat et le plaisir évident des deux voix : c'est un morceau de fête, assumé, sans message caché.

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La chanson a failli être très différente : la version initiale était prévue avec Tego Calderón, et l'arrangement a été refait en entier juste avant de rendre l'album, avec Tokischa. C'est une des dernières décisions du disque, et elle dit quelque chose de la méthode : Rosalía change jusqu'au bout, quitte à tout réenregistrer. Le titre est une image de mode — une combinaison Versace — et il n'a pas d'autre prétention que de faire danser.

*Como un G* est la ballade la plus classique du disque : un piano, une voix, une histoire d'amour non partagé et éphémère. Écoutez la sobriété de l'arrangement : il n'y a presque rien, et c'est ce qui rend le morceau poignant.

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C'est un morceau qui aurait pu être écrit par n'importe qui, et c'est pour ça qu'il est important : après les collages, les samples et les beats décalés, Rosalía prouve qu'elle sait simplement écrire une chanson. Le texte parle de quelqu'un qui aime sans retour, et la production laisse la voix nue, ce qui est la règle du disque depuis le début : pas d'harmonies, pas de reverb, pas d'échappatoire.

*Sakura* ferme l'album, et c'est un final étonnant : un morceau qui sonne comme enregistré dans une arène, avec des cris du public, une guitare, et une voix qui compare sa vie de star à la vie brève d'un cerisier en fleurs. Écoutez la foule à la fin : ce sont de vrais enregistrements de la tournée *El Mal Querer*.

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Le morceau a quelque chose d'un adieu, et c'est peut-être le vrai sujet de l'album : une artiste qui a vécu trois ans à toute vitesse, qui a eu peur, qui est tombée malade de solitude, et qui décide de le raconter en collant des morceaux ensemble. La fleur de cerisier dure une semaine, et tout l'album est construit autour de cette idée : ce qui est beau est bref, et il faut le fixer avant que ça disparaisse.

À sa sortie, l'album reçoit un accueil critique presque unanime : Metacritic le classe comme le disque le mieux noté et le plus discuté de 2022. Aux Latin Grammy Awards 2022, il gagne l'album de l'année, le meilleur album de musique alternative, le meilleur album ingénieur et le meilleur packaging — Rosalía devient la première femme à gagner l'album de l'année deux fois. Aux Grammy Awards 2023, il obtient le prix du meilleur album latin rock ou alternatif, mais son absence dans les catégories générales est largement commentée comme un « snub » de l'académie.

Commercialement, ce n'est pas un disque de stade : il atteint le top 40 aux États-Unis et au Royaume-Uni, mais il est numéro un en Espagne pendant six semaines, entre dans vingt-deux classements de dix-neuf pays, et devient le deuxième album le plus streamé d'une artiste féminine dans le monde cette année-là. La promotion, elle, est un cas d'école : teasing sur TikTok, compte Instagram privé « holamotomami » rendu public, graffitis à Miami Beach pendant Art Basel puis à Barcelone, Buenos Aires, New York, Madrid, Mexico, Milan, Séoul et Tokyo, une station de radio dans *GTA Online*, et une performance au *Saturday Night Live* — première artiste espagnole invitée comme invitée musicale du show.

En septembre 2022, une édition augmentée, *Motomami +*, ajoute cinq morceaux, dont *Despechá*, qui devient un tube de l'été. Et la tournée, de juillet à décembre, passe par l'Europe et les Amériques. Mais le disque lui-même reste cet objet étrange : un album de pop mondiale qui contient des interludes d'une minute, un poème acrostiche en message vocal, une chanson de salsa de 1968 samplée avec du rap de 2007, et une grand-mère qui parle catalan. Personne d'autre n'a fait ça en 2022.

Rosalía a résumé son projet dans une phrase : elle voulait « transmettre l'ambivalence », parce qu'un lieu ou un moment peut être à la fois très excitant et très hostile. C'est exactement ce que fait *Motomami* : un disque qui donne envie de danser et qui parle de solitude, de peur et de deuil. Le collage n'est pas un procédé esthétique, c'est la forme de quelqu'un qui ne veut pas choisir entre ses influences, ses langues, ses versions d'elle-même. Et c'est pour ça qu'il tient.