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async — le piano qui se défait

Après la maladie, Ryuichi Sakamoto a enregistré un disque sans tempo, où les sons arrivent quand ils veulent

Ryuichi Sakamoto31 min

En 2014, Ryuichi Sakamoto apprend qu'il a un cancer de la gorge. Il a soixante-deux ans, il compose depuis les années 70, il a fondé Yellow Magic Orchestra, il a écrit des musiques de films pour Bertolucci et pour Hollywood, et il travaille alors à un rythme que peu de musiciens de son âge tiennent encore. Le traitement l'arrête. Pendant près de deux ans, il ne joue presque plus, il écoute, il dort, il regarde les saisons passer depuis son appartement de New York. Quand il retourne au studio, il ne veut pas refaire ce qu'il faisait avant. Il ne veut pas d'un album de retour, avec des invités et des morceaux qui rassurent. Il veut faire un disque à la mesure de ce qu'il vient de traverser : quelque chose de lent, de fragile, où les sons ne sont plus au service d'une mélodie.

async sort le 29 mars 2017, et c'est son premier album solo en huit ans. Le titre dit tout : *asynchrone*, c'est-à-dire ce qui n'est pas ensemble. Dans la musique occidentale, tout est synchrone : les instruments sont accordés, les temps tombent au même endroit, l'orchestre respire d'un seul corps. Ici, les sons arrivent quand ils veulent. Un piano résonne et se prolonge pendant qu'un autre bruit commence. Une voix apparaît au milieu d'un silence qui n'était pas prévu. Ce n'est pas une théorie : c'est une façon d'enregistrer, et une façon d'écouter qui demande quelques minutes d'adaptation.

Le disque est fait de matières plus que de chansons. Sakamoto enregistre la ville — des pas, des portes, des voitures, la pluie — et il insère ces sons dans les morceaux comme des instruments. Il utilise des synthétiseurs qui ressemblent à des orgues, des basses profondes qu'on sent plus qu'on n'entend, et surtout du piano. Beaucoup de piano. Mais un piano qui ne se comporte pas comme un piano : il est désaccordé, ses cordes vibrent trop longtemps, ses notes se cassent. Sakamoto explique qu'il pensait à la *décomposition du piano*, à ce moment où l'instrument ne tient plus sa note et où le son devient autre chose. Ce qui, pour un pianiste, est une catastrophe : pour lui, c'était le sujet.

Le premier morceau s'appelle andata. C'est une ligne de piano simple, presque une berceuse, qui revient obstinément, avec un accompagnement électronique qui la soutient sans la pousser. Rien ne presse, rien ne monte vers un sommet. On entend l'instrument autant que la pièce où il a été enregistré, les pédales, les résonances. C'est une porte d'entrée volontairement modeste : pas d'annonce, pas de manifeste. Le disque commence comme quelqu'un qui s'assoit au piano sans savoir s'il va jouer longtemps.

disintegration est le cœur noir du disque, et son titre est une description. Le piano y est traité comme une matière qui se détruit : les notes sont étirées, saturées, précipitées dans des réverbérations qui les font disparaître. Il y a des basses qu'on ressent dans la poitrine, des textures qui ressemblent à des cordes frottées, et cette impression que le morceau pourrait s'effondrer à chaque mesure. C'est le morceau le plus physique de l'album, celui qui rappelle que Sakamoto vient de la musique électronique et qu'il sait faire trembler une pièce. Pourtant, rien n'y est agressif : la violence est celle d'une chose qui se défait, pas celle d'une attaque.

Après cette masse, solari fait l'effet d'un matin. Les arpèges sont clairs, presque naïfs, et le morceau avance par petites touches, avec des silences entre les phrases. On y entend des sons métalliques, des cloches lointaines, et cette manière qu'a Sakamoto de laisser un accord sonner jusqu'à ce qu'il devienne un bruit de fond. Le titre évoque le soleil, et c'est bien ce que ça produit : une lumière rasante, un réveil lent, quelque chose qui n'a pas encore décidé de la journée. C'est peut-être le morceau le plus accessible du disque, et il sert de respiration avant des pièces plus étranges.

ZURE est construit sur un mot japonais qui veut dire le *décalage*, l'écart, le moment où deux choses ne s'emboîtent plus. Un rythme régulier s'installe, mais quelque chose le contredit : une nappe, une voix, un bruit qui tombe à côté. Le morceau est un jeu de décalages minuscules, et il faut l'écouter comme on regarde un mécanisme : à un moment, l'engrenage se décale, et c'est précisément là que la musique devient intéressante. C'est l'idée du disque entier, résumée en cinq minutes : l'asynchrone n'est pas un défaut, c'est une autre façon d'être ensemble.

Fullmoon est le moment le plus bouleversant de l'album, et il vient d'un souvenir très ancien. En 1990, Sakamoto compose la musique de Un thé au Sahara, le film de Bertolucci adapté du roman de Paul Bowles. Pendant le tournage au Maroc, il enregistre la voix de Bowles lui-même. Vingt-sept ans plus tard, il ressort cet enregistrement : l'écrivain y lit un passage de son livre, celui où il est question de ne pas savoir quand on va mourir. Sakamoto superpose cette voix à d'autres voix, dans d'autres langues, qui disent le même texte. Le résultat n'est pas une citation, c'est une veillée : plusieurs personnes, dans plusieurs pays, répètent la même phrase sur un piano qui s'éloigne. Quand on connaît le parcours de Sakamoto, ce morceau prend une dimension qu'aucune note ne donne.

Life, Life est l'autre morceau avec une voix, et c'est David Sylvian, l'ancien chanteur de Japan, qui la prête. Le texte parle de la vie qui continue, de la lumière, des choses simples, et la diction est presque plate, comme une lecture qu'on ferait pour soi. Le piano est réduit à quelques accords, très espacés, et l'électronique se tient en retrait. Après Fullmoon, ce morceau pourrait être un soulagement, et il l'est à moitié : il y a dans cette voix une forme d'acceptation qui n'est pas gaie, mais qui n'est pas triste non plus. C'est le ton exact du disque, qui ne console jamais et ne s'apitoie jamais.

Les autres morceaux tiennent le disque ensemble. stakra, ubi, tri sont des pièces courtes, presque des études, où l'on entend des voix transformées et des pianos qui se répondent. async est le morceau-titre, deux minutes quarante qui ressemblent à un mécanisme qui s'éveille. honj et ff sont plus proches de la miniature, avec des accords isolés et des silences qui comptent autant que les notes. garden ferme l'album, et c'est une fin sans conclusion : la musique s'arrête, simplement, comme une conversation qu'on laisse en suspens. Quatorze titres, une heure et une minute : personne n'est obligé de tout écouter d'un coup, et c'est peut-être l'idée.

À sa sortie, le disque reçoit un accueil critique très favorable, et il surprend ceux qui attendaient un album de piano. La même année, Sakamoto publie async — remodels, un disque où d'autres artistes — Alva Noto, Oneohtrix Point Never, Jóhann Jóhannsson, Yves Tumor, Andy Stott, Electric Youth, Motion Graphics — reprennent les morceaux. C'est une façon élégante de dire que ce matériau n'appartient plus tout à fait à son auteur. En avril 2017, il joue l'album en concert au Park Avenue Armory, à New York, dans une installation où le public est assis autour de la scène : la musique est jouée comme une pièce, pas comme un spectacle.

Il faut dire un mot du contexte, parce qu'il éclaire l'écoute. Sakamoto est mort le 28 mars 2023, et son dernier album, 12, est sorti quelques mois plus tard, fait de sketches de piano enregistrés pendant ses derniers mois. Entre les deux, async marque un tournant : c'est le disque où il a décidé de ne plus chercher la beauté évidente, de laisser les sons se dégrader, de faire de la place au silence. On ne peut pas écouter ce disque sans savoir ce qu'il a traversé, et pourtant il ne demande pas de compassion. Il demande seulement qu'on accepte que les choses ne soient pas synchronisées.

Ce qui rend async si particulier, c'est qu'il *modifie l'écoute. Au début, on cherche la mélodie, le tempo, la structure — et l'on ne trouve rien de solide. Puis, au bout de quelques minutes, on commence à entendre les détails : la résonance d'une corde, un pas, une voix qui arrive trop tard, un accord qui reste suspendu. Le disque ne se donne pas, il s'apprivoise. Et quand on y est entré, on comprend que ce n'est pas un album sur la maladie, ni sur la mort : c'est un album sur la perception*, sur ce qu'on entend quand on arrête de vouloir que tout soit ensemble.

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kind: album
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title: async — le piano qui se défait
subtitle: Après la maladie, Ryuichi Sakamoto a enregistré un disque sans tempo, où les sons arrivent quand ils veulent
summary: Sorti en 2017, async est le premier album solo de Sakamoto après son cancer. Un disque de field recordings, de piano désaccordé et de voix lointaines, qui apprend à écouter autrement.
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subjects:
  - album: async
    artist: Ryuichi Sakamoto
tags: [ambient, electronique, japon]
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En 2014, Ryuichi Sakamoto apprend qu'il a un cancer de la gorge. Il a soixante-deux ans, il compose depuis les années 70, il a fondé Yellow Magic Orchestra, il a écrit des musiques de films pour Bertolucci et pour Hollywood, et il travaille alors à un rythme que peu de musiciens de son âge tiennent encore. Le traitement l'arrête. Pendant près de deux ans, il ne joue presque plus, il écoute, il dort, il regarde les saisons passer depuis son appartement de New York. Quand il retourne au studio, il ne veut pas refaire ce qu'il faisait avant. Il ne veut pas d'un album de retour, avec des invités et des morceaux qui rassurent. Il veut faire un disque à la mesure de ce qu'il vient de traverser : quelque chose de lent, de fragile, où les sons ne sont plus au service d'une mélodie.

*async* sort le 29 mars 2017, et c'est son premier album solo en huit ans. Le titre dit tout : **asynchrone**, c'est-à-dire ce qui n'est pas ensemble. Dans la musique occidentale, tout est synchrone : les instruments sont accordés, les temps tombent au même endroit, l'orchestre respire d'un seul corps. Ici, les sons arrivent quand ils veulent. Un piano résonne et se prolonge pendant qu'un autre bruit commence. Une voix apparaît au milieu d'un silence qui n'était pas prévu. Ce n'est pas une théorie : c'est une façon d'enregistrer, et une façon d'écouter qui demande quelques minutes d'adaptation.

Le disque est fait de matières plus que de chansons. Sakamoto enregistre la ville — des pas, des portes, des voitures, la pluie — et il insère ces sons dans les morceaux comme des instruments. Il utilise des synthétiseurs qui ressemblent à des orgues, des basses profondes qu'on sent plus qu'on n'entend, et surtout du piano. Beaucoup de piano. Mais un piano qui ne se comporte pas comme un piano : il est désaccordé, ses cordes vibrent trop longtemps, ses notes se cassent. Sakamoto explique qu'il pensait à la **décomposition du piano**, à ce moment où l'instrument ne tient plus sa note et où le son devient autre chose. Ce qui, pour un pianiste, est une catastrophe : pour lui, c'était le sujet.

Le premier morceau s'appelle *andata*. C'est une ligne de piano simple, presque une berceuse, qui revient obstinément, avec un accompagnement électronique qui la soutient sans la pousser. Rien ne presse, rien ne monte vers un sommet. On entend l'instrument autant que la pièce où il a été enregistré, les pédales, les résonances. C'est une porte d'entrée volontairement modeste : pas d'annonce, pas de manifeste. Le disque commence comme quelqu'un qui s'assoit au piano sans savoir s'il va jouer longtemps.

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*disintegration* est le cœur noir du disque, et son titre est une description. Le piano y est traité comme une matière qui se détruit : les notes sont étirées, saturées, précipitées dans des réverbérations qui les font disparaître. Il y a des basses qu'on ressent dans la poitrine, des textures qui ressemblent à des cordes frottées, et cette impression que le morceau pourrait s'effondrer à chaque mesure. C'est le morceau le plus physique de l'album, celui qui rappelle que Sakamoto vient de la musique électronique et qu'il sait faire trembler une pièce. Pourtant, rien n'y est agressif : la violence est celle d'une chose qui se défait, pas celle d'une attaque.

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Après cette masse, *solari* fait l'effet d'un matin. Les arpèges sont clairs, presque naïfs, et le morceau avance par petites touches, avec des silences entre les phrases. On y entend des sons métalliques, des cloches lointaines, et cette manière qu'a Sakamoto de laisser un accord sonner jusqu'à ce qu'il devienne un bruit de fond. Le titre évoque le soleil, et c'est bien ce que ça produit : une lumière rasante, un réveil lent, quelque chose qui n'a pas encore décidé de la journée. C'est peut-être le morceau le plus accessible du disque, et il sert de respiration avant des pièces plus étranges.

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*ZURE* est construit sur un mot japonais qui veut dire le **décalage**, l'écart, le moment où deux choses ne s'emboîtent plus. Un rythme régulier s'installe, mais quelque chose le contredit : une nappe, une voix, un bruit qui tombe à côté. Le morceau est un jeu de décalages minuscules, et il faut l'écouter comme on regarde un mécanisme : à un moment, l'engrenage se décale, et c'est précisément là que la musique devient intéressante. C'est l'idée du disque entier, résumée en cinq minutes : l'asynchrone n'est pas un défaut, c'est une autre façon d'être ensemble.

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*Fullmoon* est le moment le plus bouleversant de l'album, et il vient d'un souvenir très ancien. En 1990, Sakamoto compose la musique de *Un thé au Sahara*, le film de Bertolucci adapté du roman de Paul Bowles. Pendant le tournage au Maroc, il enregistre la voix de Bowles lui-même. Vingt-sept ans plus tard, il ressort cet enregistrement : l'écrivain y lit un passage de son livre, celui où il est question de ne pas savoir quand on va mourir. Sakamoto superpose cette voix à d'autres voix, dans d'autres langues, qui disent le même texte. Le résultat n'est pas une citation, c'est une veillée : plusieurs personnes, dans plusieurs pays, répètent la même phrase sur un piano qui s'éloigne. Quand on connaît le parcours de Sakamoto, ce morceau prend une dimension qu'aucune note ne donne.

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*Life, Life* est l'autre morceau avec une voix, et c'est David Sylvian, l'ancien chanteur de Japan, qui la prête. Le texte parle de la vie qui continue, de la lumière, des choses simples, et la diction est presque plate, comme une lecture qu'on ferait pour soi. Le piano est réduit à quelques accords, très espacés, et l'électronique se tient en retrait. Après *Fullmoon*, ce morceau pourrait être un soulagement, et il l'est à moitié : il y a dans cette voix une forme d'acceptation qui n'est pas gaie, mais qui n'est pas triste non plus. C'est le ton exact du disque, qui ne console jamais et ne s'apitoie jamais.

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Les autres morceaux tiennent le disque ensemble. *stakra*, *ubi*, *tri* sont des pièces courtes, presque des études, où l'on entend des voix transformées et des pianos qui se répondent. *async* est le morceau-titre, deux minutes quarante qui ressemblent à un mécanisme qui s'éveille. *honj* et *ff* sont plus proches de la miniature, avec des accords isolés et des silences qui comptent autant que les notes. *garden* ferme l'album, et c'est une fin sans conclusion : la musique s'arrête, simplement, comme une conversation qu'on laisse en suspens. Quatorze titres, une heure et une minute : personne n'est obligé de tout écouter d'un coup, et c'est peut-être l'idée.

À sa sortie, le disque reçoit un accueil critique très favorable, et il surprend ceux qui attendaient un album de piano. La même année, Sakamoto publie *async — remodels*, un disque où d'autres artistes — Alva Noto, Oneohtrix Point Never, Jóhann Jóhannsson, Yves Tumor, Andy Stott, Electric Youth, Motion Graphics — reprennent les morceaux. C'est une façon élégante de dire que ce matériau n'appartient plus tout à fait à son auteur. En avril 2017, il joue l'album en concert au Park Avenue Armory, à New York, dans une installation où le public est assis autour de la scène : la musique est jouée comme une pièce, pas comme un spectacle.

Il faut dire un mot du contexte, parce qu'il éclaire l'écoute. Sakamoto est mort le 28 mars 2023, et son dernier album, *12*, est sorti quelques mois plus tard, fait de sketches de piano enregistrés pendant ses derniers mois. Entre les deux, *async* marque un tournant : c'est le disque où il a décidé de ne plus chercher la beauté évidente, de laisser les sons se dégrader, de faire de la place au silence. On ne peut pas écouter ce disque sans savoir ce qu'il a traversé, et pourtant il ne demande pas de compassion. Il demande seulement qu'on accepte que les choses ne soient pas synchronisées.

Ce qui rend *async* si particulier, c'est qu'il **modifie l'écoute**. Au début, on cherche la mélodie, le tempo, la structure — et l'on ne trouve rien de solide. Puis, au bout de quelques minutes, on commence à entendre les détails : la résonance d'une corde, un pas, une voix qui arrive trop tard, un accord qui reste suspendu. Le disque ne se donne pas, il s'apprivoise. Et quand on y est entré, on comprend que ce n'est pas un album sur la maladie, ni sur la mort : c'est un album sur la **perception**, sur ce qu'on entend quand on arrête de vouloir que tout soit ensemble.