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Reality Awaits — les Strokes passent à l'auto-tune
Septième album, vingt-cinq ans de carrière, un Rick Rubin reconduit, et un virage que personne n'attendait
Juillet 2026. Vingt-cinq ans après Is This It, les Strokes sortent leur septième album, et le moins qu'on puisse dire c'est que personne ne l'attendait sous cette forme. Reality Awaits est sorti le 24 juillet 2026, chez RCA et Cult Records, produit par *Rick Rubin — le même homme qui avait signé The New Abnormal six ans plus tôt — et il assume un virage que beaucoup de fans vont détester : sur une grande partie du disque, la voix de Julian Casablancas passe dans un auto-tune*.
Ce n'est pas un détail de production. C'est le sujet du disque. Pitchfork parle d'un mécanisme de *distanciation, comparable à la distorsion qui noyait la voix du groupe sur ses deux premiers albums : dans les deux cas, on cache le chanteur derrière un effet, et on dit quelque chose sur l'époque en même temps qu'on chante. Et le critique du Guardian commence sa chronique par une phrase qu'aucun fan de la première heure n'a envie de lire : pour comprendre Reality Awaits, il faut d'abord comprendre The Voidz*.
Il faut se souvenir d'où ils viennent, parce que ça éclaire le virage. En 2001, Is This It a été un séisme : dix chansons, trente-cinq minutes, des guitares sèches et une voix filtrée qui semblait venir d'un autre siècle. Puis il y a eu Room on Fire, First Impressions of Earth, Angles, Comedown Machine en 2013, et un long silence de sept ans, rompu par The New Abnormal en 2020 — un disque de confinement qui a gagné le Grammy du meilleur album rock. À chaque fois, le groupe a déçu ceux qui attendaient le précédent, et c'est peut-être ce qui l'a maintenu en vie.
The Voidz, c'est l'autre groupe de Casablancas, celui où il fait ce qu'il veut depuis 2013, avec des disques bizarres, bruitistes, et de plus en plus libres. Virtue, en 2018, est devenu une sorte de terrain de jeu respectable, où il pouvait mélanger pop-rock, yacht rock et bedroom pop. Ce qui se passe sur Reality Awaits, c'est que l'étrangeté des Voidz entre dans les Strokes — pas pour les remplacer, mais pour les contaminer. Le Guardian parle d'un mariage entre « l'étrangeté loufoque » des projets parallèles et « le minimalisme pop » du groupe.
The Voidz, c'est le laboratoire. Depuis Tyranny en 2014, un disque proggy et difficile, Casablancas y teste tout ce que les Strokes ne peuvent pas absorber : des textures électroniques, des structures folles, des voix déformées, et déjà de l'auto-tune. Virtue, en 2018, a montré que ce laboratoire pouvait produire des chansons plaisantes, et pas seulement des expérimentations. C'est de là que vient le son de Reality Awaits : le groupe principal emprunte au groupe parallèle, et l'emprunt est assumé, au point que le Guardian en fait la clé de lecture de l'album.
L'enregistrement commence en *2022, deux ans après The New Abnormal, et il commence loin : dans la province de Guanacaste, au Costa Rica. Rubin a raconté la scène : « C'est comme si les Strokes donnaient un concert pour l'océan, au sommet d'une montagne. Et on a fait ça tous les jours, en jouant dehors, et ils ne voulaient pas partir. C'était la meilleure expérience. » Albert Hammond Jr.*, le guitariste, en parle comme du « cadre le plus fantastique » dans lequel il ait jamais enregistré, et d'un processus « un peu plus relâché » que d'habitude.
Les séances se poursuivent ensuite en Californie, dans deux studios de Rubin : *Shangri-La, à Malibu, et The Mansion, à Los Angeles. L'enregistrement et le mixage sont assurés par Jason Lader, le mastering par Stephen Marcussen* — deux noms qui reviennent dans l'entourage de Rubin depuis des années. C'est une production propre, nette, qui contraste avec les guitares sales des débuts : le son est celui d'un groupe de quarante ans qui sait exactement comment sonner à la radio.
Rick Rubin, lui, n'a pas changé de méthode : il écoute, il suggère, il laisse faire, et il cherche à réduire les morceaux à ce qu'ils ont d'essentiel. C'est ce qui explique la propreté du son : sur Reality Awaits, chaque élément est audible, les guitares sont distinctes, la basse est ronde, et la batterie de Fabrizio Moretti est mixée très haut. C'est un disque qui a été fait par des gens qui savent comment un morceau doit sonner dans une voiture, et qui ne s'en cachent pas.
La question de l'auto-tune mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle divise profondément. Pour une partie des auditeurs, c'est une trahison : la voix des Strokes était un instrument reconnaissable entre tous, et la passer dans un correcteur de hauteur, c'est effacer ce qui faisait le groupe. Pour une autre, c'est une continuation logique : sur Is This It, la voix était déjà filtrée, compressée, noyée dans la réverbération ; l'auto-tune n'est qu'un autre filtre, plus visible, et il dit quelque chose de l'époque — la voix corrigée, lissée, mise au format.
La sortie a été préparée comme un événement. Le 6 avril 2026, le groupe annonce l'album sur Instagram avec une vidéo montrant une *Nissan 300ZX des années 1980 et un slogan : « In the flesh, it's even sexier. » Le même jour, ils envoient des cassettes contenant le nouveau morceau, Going Shopping, à cent fans* qui avaient laissé leur adresse à leur service de SMS, et ils jouent le titre en concert au Bill Graham Civic Auditorium de San Francisco. Le lendemain, la pochette est dévoilée et le single sort sur les plateformes.
Le choix de Richard Prince n'est pas anodin non plus. Prince est célèbre pour avoir *rephotographié* des publicités — notamment les cow-boys des Marlboro — et les avoir exposées comme des œuvres, ce qui a fait de lui une figure centrale du questionnement sur l'appropriation. Prendre une de ses images pour la pochette d'un album des Strokes, c'est une mise en abyme : le groupe a passé sa carrière à être accusé de recycler les années 1970 et 1980, et il choisit pour couverture l'œuvre d'un artiste dont le geste est de recycler. Pitchfork parle d'une « publicité de cigarette déconstruite », et l'expression est exacte.
La pochette, justement, mérite qu'on s'y arrête. Elle est signée *Johann Rashid, mais elle est fondée sur une photographie de Richard Prince, Untitled (Cowboy), de 1989 — une image que Prince avait produite en rephotographiant* des publicités Marlboro, c'est-à-dire en s'appropriant une image publicitaire pour en faire de l'art. Utiliser un Prince pour un album des Strokes, c'est un geste cohérent : le groupe a toujours été accusé de recycler, et il choisit pour couverture l'œuvre d'un artiste dont tout le travail consiste à recycler.
Il y a aussi eu un contretemps : l'album devait sortir le 26 juin, et le 11 juin le groupe a annoncé un report au *24 juillet*, en même temps qu'un grand concert à New York avec Beach House et Fcukers. Ce genre de report est devenu banal, mais il a nourri l'idée d'un groupe qui avance sans se presser, vingt-cinq ans après avoir été l'objet le plus pressé du rock.
Il y a aussi un contexte politique, et il est important pour comprendre le ton. En 2026, les Strokes ont joué à Coachella un Oblivius avec une scénographie anti-impérialiste, et Casablancas a continué à multiplier les déclarations — sur l'internet, sur la voiture, sur la politique américaine — dans des interviews et des formats courts. Pitchfork parle d'un homme « incapable d'exprimer une opinion politique sans emballage ironique ». C'est une critique, mais c'est aussi une description juste : l'album est plein de ce double langage, et il ne faut pas y chercher un manifeste.
Psycho Shit ouvre l'album, et c'est une entrée en matière qui ne ressemble à rien de ce que les Strokes ont fait avant : un slow burn à la Ozzy Osbourne du début des années 1980, sur une force maléfique qui tue ses proies depuis derrière un bureau. Écoutez la voix : elle est entièrement prise dans l'auto-tune, comme un exorcisme numérique.
Pitchfork parle d'un morceau qui sonne « comme un exorcisme numérique » et qui n'a aucun équivalent dans le catalogue du groupe. C'est aussi le titre qui annonce la couleur : si vous ne supportez pas l'auto-tune, vous n'aimerez pas Reality Awaits. Le groupe assume, et c'est précisément ce qui rend l'album intéressant : il ne cherche pas à rassurer.
Dine N'Dash est le morceau le plus sale du disque, avec une langueur à la Iggy Pop de la période Idiot — celle des guitares qui traînent et des voix qui murmurent. Écoutez la façon dont le morceau avance sans jamais courir : c'est du rock de quarantenaires qui ont encore envie de faire les idiots.
Lonely in the Future est le morceau le plus immédiatement « Strokes » du disque : une guitare qui descend vite, une batterie disco, et un refrain qui ressemble à ceux du premier album. C'est aussi le plus drôle : Casablancas y cite le journaliste *Chris Hedges, confond Josh Groban et John Legend, et égratigne le critique YouTube Anthony Fantano*, qui a répondu depuis.
C'est le candidat le plus évident à la viralité, et c'est un peu le paradoxe de l'album : un groupe qui critique la façon dont internet aplatit la communication, et qui construit des morceaux taillés pour les extraits de quinze secondes. Pitchfork le dit très bien : l'album est « pleinement conscient du gag », sur le plan sonore comme sur le plan des textes.
Falling out of Love est le deuxième single, sorti le 13 mai 2026, et c'est aussi le morceau le plus long du disque : six minutes vingt et une. Écoutez la façon dont il prend son temps, avec une intro qui s'installe et un refrain qui n'arrive pas tout de suite : c'est du Strokes qui a appris à laisser respirer.
Le choix de ce titre comme single est lui-même un signe : à une époque où les singles font deux minutes et demie, le groupe sort un morceau de six minutes pour annoncer un album. C'est un geste de groupe installé, qui n'a plus besoin de séduire en trente secondes — et qui, en même temps, prend le risque de ne pas être écouté.
Going to Babble On est le moment le plus touchant de l'album : une power-pop glam, une mélodie qui monte, et un refrain qui répète qu'il faut « ne jamais faire ce qu'ils disent ». Le Guardian parle d'un des morceaux les plus sincères du groupe depuis ses débuts.
C'est aussi le morceau où l'on entend le mieux ce que Pitchfork appelle « le Strokes qui reprend les Strokes » : les harmonies de guitare, le rythme de batterie, la voix qui traîne. Mais la différence, c'est la production : plus propre, plus pop, et une forme de tendresse qui n'était pas là avant. Casablancas y chante qu'il « recommence », et on le croit.
Going Shopping est le premier single, et c'est le morceau le plus drôle du disque : un groove de yacht rock simple et insistant, sur lequel *Nick Valensi* improvise de plus en plus fort, pendant que Casablancas chante qu'il est un « zombie de deux mètres » et qu'il finit au centre commercial. Écoutez la désinvolture : c'est du pastiche, et c'est assumé.
Le clip est un hommage au You Can Call Me Al de Paul Simon : *Walton Goggins* y joue le rôle de Chevy Chase, c'est-à-dire le type plus grand qui fait semblant de chanter à la place du chanteur. Sauf que chez les Strokes, la fin n'est pas une fête : la bande, le livreur Uber Eats et deux clowns dansent, saluent, puis se font faucher par des coups de feu hors champ. Pitchfork trouve la métaphore un peu appuyée, et il a raison — mais c'est aussi ce qui rend le morceau mémorable.
Liar's Remorse étire le remords amoureux en territoire psychédélique : des guitares qui se répondent, une voix qui flotte, et une durée de presque cinq minutes qui permet au morceau de se transformer. Écoutez le passage au milieu, quand tout se déforme : c'est là que le disque assume sa parenté avec les Voidz.
The Fruits of Conquest est le morceau le plus politique du disque, et le plus tendu : la première moitié est sinueuse et confiante, avec une couleur dub et un groove qui rappelle les années 1980 troubles d'Angles ; puis la seconde moitié s'assombrit, et Casablancas répète qu'il est une « sangsue ». Écoutez le passage d'un état à l'autre : c'est une des rares fois où le groupe laisse un morceau se retourner contre lui-même.
Le refrain « ils n'obéissent pas, donc nous n'obéirons pas » est ce que Pitchfork appelle du radicalisme ironique : une phrase qui peut être chantée en festival par des gens nés après First Impressions of Earth, et qui dit en même temps quelque chose de sérieux sur le rapport à l'autorité. C'est le genre de double langage que Casablancas pratique depuis vingt-cinq ans.
Tyrants of the Mellow Moon ferme l'album, et c'est le morceau qui divise le plus : un final long, lent, avec Casablancas en « robot triste » à la Roy Rogers, et une production qui laisse l'auto-tune à nu. Le Guardian le trouve « informe et pesant », et y voit le seul moment où le côté Voidz menace d'éclipser le côté Strokes.
Le titre fait référence à la pochette, et il contient une phrase qui a fait parler : « nous voici, pour la dernière fois ». Avec le départ de *Nick Valensi pour la tournée — remplacé par Steve Schiltz, de Longwave — et les tensions évoquées par Casablancas en interview, on peut y voir un adieu. Pitchfork rappelle que le groupe essaie de se séparer depuis Is This It*, et que ça n'a jamais pris. Mais le doute est là, et il donne au morceau une gravité qu'il n'aurait pas eu autrement.
Il faut dire un mot du départ de *Nick Valensi pour la tournée. Le guitariste, l'un des deux piliers sonores du groupe avec Albert Hammond Jr., a pris un congé et a été remplacé par Steve Schiltz*, du groupe Longwave. Le groupe n'a pas donné d'explication détaillée, et il ne faut pas en inventer. Mais dans un album qui parle de fin, de fatigue et de recommencement, ce départ pèse : les duels de guitares qui font la signature des Strokes seront joués par quelqu'un d'autre, et ce n'est pas rien.
Le titre lui-même a été lu de plusieurs façons. Pitchfork se demande si Reality Awaits annonce un futur vécu sans le filtre d'un groupe de rock célèbre — c'est-à-dire une vie après les Strokes. Une autre lecture, plus simple, est que le groupe constate que la réalité l'attend, lui, ses quarante ans et son époque, et qu'il ne peut plus faire semblant d'être ailleurs. Les deux interprétations tiennent, et le disque ne tranche pas : c'est ce qui le rend plus intéressant qu'un simple retour.
Les critiques sont partagées, et c'est cohérent avec un disque qui ne cherche pas à plaire. *Metacritic donne 70 sur 100 sur dix-sept critiques, AnyDecentMusic 6,5 sur 10. The Guardian met quatre étoiles et parle du « meilleur album du groupe depuis des années », d'un « mariage parfait entre chaos et mélodie ». Pitchfork donne 6,5 et parle du disque « le plus libre, le plus drôle et le meilleur depuis avant le lancement de Facebook » — ce qui est à la fois un compliment et une nuance. Rolling Stone met trois étoiles et parle d'un ajout « parfois palpitant, souvent insondable, parfois carrément bizarre ». Slant* est plus dur : « auto-tuné et en pilote automatique ».
Commercialement, c'est solide sans être un triomphe : *treizième du Billboard 200 avec 29 991 unités la première semaine, dont 17 934 ventes, huitième au Royaume-Uni, quatrième en Écosse, troisième en Belgique wallonne, sixième au Portugal, septième en Suisse, huitième en Autriche, douzième en France — et premier du classement rock japonais*. Pour un groupe de cette longévité, ce sont des chiffres de groupe installé, pas de phénomène.
Ce qui reste, c'est un disque de *milieu de vie assumé. Les Strokes ne sont plus les cinq garçons de 2001, et ils ne font plus semblant : ils ont quarante ans passés, ils regardent le monde brûler depuis un festival, et ils chantent l'aliénation au centre commercial avec un auto-tune qui dit exactement ce qu'il a à dire. Le Guardian conclut qu'il y a « encore beaucoup de route » devant eux ; Pitchfork, plus sceptique, entend dans le dernier morceau la tentation d'en finir. Les deux lectures sont possibles, et c'est probablement ce qui rend Reality Awaits* plus intéressant que la plupart des albums de réunion : il ne tranche pas.
Les morceaux
La source markdown de ce récit (18079 caractères)
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kind: album
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title: Reality Awaits — les Strokes passent à l'auto-tune
subtitle: Septième album, vingt-cinq ans de carrière, un Rick Rubin reconduit, et un virage que personne n'attendait
summary: Enregistré en 2022 au Costa Rica, puis à Malibu et Los Angeles, Reality Awaits est le disque où Julian Casablancas fait entrer l'étrangeté de son groupe parallèle, The Voidz, dans la maison Strokes. Auto-tune, yacht rock, punk 1980, et une pochette de Richard Prince.
status: published
subjects:
- album: Reality Awaits
artist: The Strokes
tags: [indie-rock, art-rock, 2026, rca, julian-casablancas]
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Juillet 2026. Vingt-cinq ans après *Is This It*, les Strokes sortent leur septième album, et le moins qu'on puisse dire c'est que personne ne l'attendait sous cette forme. *Reality Awaits* est sorti le 24 juillet 2026, chez RCA et Cult Records, produit par **Rick Rubin** — le même homme qui avait signé *The New Abnormal* six ans plus tôt — et il assume un virage que beaucoup de fans vont détester : sur une grande partie du disque, la voix de **Julian Casablancas** passe dans un **auto-tune**.
Ce n'est pas un détail de production. C'est le sujet du disque. Pitchfork parle d'un mécanisme de **distanciation**, comparable à la distorsion qui noyait la voix du groupe sur ses deux premiers albums : dans les deux cas, on cache le chanteur derrière un effet, et on dit quelque chose sur l'époque en même temps qu'on chante. Et le critique du Guardian commence sa chronique par une phrase qu'aucun fan de la première heure n'a envie de lire : pour comprendre *Reality Awaits*, il faut d'abord comprendre **The Voidz**.
Il faut se souvenir d'où ils viennent, parce que ça éclaire le virage. En 2001, *Is This It* a été un séisme : dix chansons, trente-cinq minutes, des guitares sèches et une voix filtrée qui semblait venir d'un autre siècle. Puis il y a eu *Room on Fire*, *First Impressions of Earth*, *Angles*, *Comedown Machine* en 2013, et un long silence de sept ans, rompu par *The New Abnormal* en 2020 — un disque de confinement qui a gagné le Grammy du meilleur album rock. À chaque fois, le groupe a déçu ceux qui attendaient le précédent, et c'est peut-être ce qui l'a maintenu en vie.
The Voidz, c'est l'autre groupe de Casablancas, celui où il fait ce qu'il veut depuis 2013, avec des disques bizarres, bruitistes, et de plus en plus libres. *Virtue*, en 2018, est devenu une sorte de terrain de jeu respectable, où il pouvait mélanger pop-rock, yacht rock et bedroom pop. Ce qui se passe sur *Reality Awaits*, c'est que l'étrangeté des Voidz entre dans les Strokes — pas pour les remplacer, mais pour les contaminer. Le Guardian parle d'un mariage entre « l'étrangeté loufoque » des projets parallèles et « le minimalisme pop » du groupe.
The Voidz, c'est le laboratoire. Depuis *Tyranny* en 2014, un disque proggy et difficile, Casablancas y teste tout ce que les Strokes ne peuvent pas absorber : des textures électroniques, des structures folles, des voix déformées, et déjà de l'auto-tune. *Virtue*, en 2018, a montré que ce laboratoire pouvait produire des chansons plaisantes, et pas seulement des expérimentations. C'est de là que vient le son de *Reality Awaits* : le groupe principal emprunte au groupe parallèle, et l'emprunt est assumé, au point que le Guardian en fait la clé de lecture de l'album.
L'enregistrement commence en **2022**, deux ans après *The New Abnormal*, et il commence loin : dans la province de **Guanacaste**, au **Costa Rica**. Rubin a raconté la scène : « C'est comme si les Strokes donnaient un concert pour l'océan, au sommet d'une montagne. Et on a fait ça tous les jours, en jouant dehors, et ils ne voulaient pas partir. C'était la meilleure expérience. » **Albert Hammond Jr.**, le guitariste, en parle comme du « cadre le plus fantastique » dans lequel il ait jamais enregistré, et d'un processus « un peu plus relâché » que d'habitude.
Les séances se poursuivent ensuite en Californie, dans deux studios de Rubin : **Shangri-La**, à Malibu, et **The Mansion**, à Los Angeles. L'enregistrement et le mixage sont assurés par **Jason Lader**, le mastering par **Stephen Marcussen** — deux noms qui reviennent dans l'entourage de Rubin depuis des années. C'est une production propre, nette, qui contraste avec les guitares sales des débuts : le son est celui d'un groupe de quarante ans qui sait exactement comment sonner à la radio.
Rick Rubin, lui, n'a pas changé de méthode : il écoute, il suggère, il laisse faire, et il cherche à réduire les morceaux à ce qu'ils ont d'essentiel. C'est ce qui explique la propreté du son : sur *Reality Awaits*, chaque élément est audible, les guitares sont distinctes, la basse est ronde, et la batterie de Fabrizio Moretti est mixée très haut. C'est un disque qui a été fait par des gens qui savent comment un morceau doit sonner dans une voiture, et qui ne s'en cachent pas.
La question de l'auto-tune mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle divise profondément. Pour une partie des auditeurs, c'est une trahison : la voix des Strokes était un instrument reconnaissable entre tous, et la passer dans un correcteur de hauteur, c'est effacer ce qui faisait le groupe. Pour une autre, c'est une continuation logique : sur *Is This It*, la voix était déjà filtrée, compressée, noyée dans la réverbération ; l'auto-tune n'est qu'un autre filtre, plus visible, et il dit quelque chose de l'époque — la voix corrigée, lissée, mise au format.
La sortie a été préparée comme un événement. Le 6 avril 2026, le groupe annonce l'album sur Instagram avec une vidéo montrant une **Nissan 300ZX** des années 1980 et un slogan : « In the flesh, it's even sexier. » Le même jour, ils envoient des **cassettes** contenant le nouveau morceau, *Going Shopping*, à **cent fans** qui avaient laissé leur adresse à leur service de SMS, et ils jouent le titre en concert au Bill Graham Civic Auditorium de San Francisco. Le lendemain, la pochette est dévoilée et le single sort sur les plateformes.
Le choix de Richard Prince n'est pas anodin non plus. Prince est célèbre pour avoir **rephotographié** des publicités — notamment les cow-boys des Marlboro — et les avoir exposées comme des œuvres, ce qui a fait de lui une figure centrale du questionnement sur l'appropriation. Prendre une de ses images pour la pochette d'un album des Strokes, c'est une mise en abyme : le groupe a passé sa carrière à être accusé de recycler les années 1970 et 1980, et il choisit pour couverture l'œuvre d'un artiste dont le geste est de recycler. Pitchfork parle d'une « publicité de cigarette déconstruite », et l'expression est exacte.
La pochette, justement, mérite qu'on s'y arrête. Elle est signée **Johann Rashid**, mais elle est fondée sur une photographie de **Richard Prince**, *Untitled (Cowboy)*, de 1989 — une image que Prince avait produite en **rephotographiant** des publicités Marlboro, c'est-à-dire en s'appropriant une image publicitaire pour en faire de l'art. Utiliser un Prince pour un album des Strokes, c'est un geste cohérent : le groupe a toujours été accusé de recycler, et il choisit pour couverture l'œuvre d'un artiste dont tout le travail consiste à recycler.
Il y a aussi eu un contretemps : l'album devait sortir le 26 juin, et le 11 juin le groupe a annoncé un report au **24 juillet**, en même temps qu'un grand concert à New York avec Beach House et Fcukers. Ce genre de report est devenu banal, mais il a nourri l'idée d'un groupe qui avance sans se presser, vingt-cinq ans après avoir été l'objet le plus pressé du rock.
Il y a aussi un contexte politique, et il est important pour comprendre le ton. En 2026, les Strokes ont joué à Coachella un *Oblivius* avec une scénographie anti-impérialiste, et Casablancas a continué à multiplier les déclarations — sur l'internet, sur la voiture, sur la politique américaine — dans des interviews et des formats courts. Pitchfork parle d'un homme « incapable d'exprimer une opinion politique sans emballage ironique ». C'est une critique, mais c'est aussi une description juste : l'album est plein de ce double langage, et il ne faut pas y chercher un manifeste.
*Psycho Shit* ouvre l'album, et c'est une entrée en matière qui ne ressemble à rien de ce que les Strokes ont fait avant : un slow burn à la Ozzy Osbourne du début des années 1980, sur une force maléfique qui tue ses proies depuis derrière un bureau. Écoutez la voix : elle est entièrement prise dans l'auto-tune, comme un exorcisme numérique.
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Pitchfork parle d'un morceau qui sonne « comme un exorcisme numérique » et qui n'a aucun équivalent dans le catalogue du groupe. C'est aussi le titre qui annonce la couleur : si vous ne supportez pas l'auto-tune, vous n'aimerez pas *Reality Awaits*. Le groupe assume, et c'est précisément ce qui rend l'album intéressant : il ne cherche pas à rassurer.
*Dine N'Dash* est le morceau le plus sale du disque, avec une langueur à la Iggy Pop de la période *Idiot* — celle des guitares qui traînent et des voix qui murmurent. Écoutez la façon dont le morceau avance sans jamais courir : c'est du rock de quarantenaires qui ont encore envie de faire les idiots.
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*Lonely in the Future* est le morceau le plus immédiatement « Strokes » du disque : une guitare qui descend vite, une batterie disco, et un refrain qui ressemble à ceux du premier album. C'est aussi le plus drôle : Casablancas y cite le journaliste **Chris Hedges**, confond **Josh Groban** et **John Legend**, et égratigne le critique YouTube **Anthony Fantano**, qui a répondu depuis.
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C'est le candidat le plus évident à la viralité, et c'est un peu le paradoxe de l'album : un groupe qui critique la façon dont internet aplatit la communication, et qui construit des morceaux taillés pour les extraits de quinze secondes. Pitchfork le dit très bien : l'album est « pleinement conscient du gag », sur le plan sonore comme sur le plan des textes.
*Falling out of Love* est le deuxième single, sorti le 13 mai 2026, et c'est aussi le morceau le plus long du disque : six minutes vingt et une. Écoutez la façon dont il prend son temps, avec une intro qui s'installe et un refrain qui n'arrive pas tout de suite : c'est du Strokes qui a appris à laisser respirer.
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Le choix de ce titre comme single est lui-même un signe : à une époque où les singles font deux minutes et demie, le groupe sort un morceau de six minutes pour annoncer un album. C'est un geste de groupe installé, qui n'a plus besoin de séduire en trente secondes — et qui, en même temps, prend le risque de ne pas être écouté.
*Going to Babble On* est le moment le plus touchant de l'album : une power-pop glam, une mélodie qui monte, et un refrain qui répète qu'il faut « ne jamais faire ce qu'ils disent ». Le Guardian parle d'un des morceaux les plus sincères du groupe depuis ses débuts.
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C'est aussi le morceau où l'on entend le mieux ce que Pitchfork appelle « le Strokes qui reprend les Strokes » : les harmonies de guitare, le rythme de batterie, la voix qui traîne. Mais la différence, c'est la production : plus propre, plus pop, et une forme de tendresse qui n'était pas là avant. Casablancas y chante qu'il « recommence », et on le croit.
*Going Shopping* est le premier single, et c'est le morceau le plus drôle du disque : un groove de yacht rock simple et insistant, sur lequel **Nick Valensi** improvise de plus en plus fort, pendant que Casablancas chante qu'il est un « zombie de deux mètres » et qu'il finit au centre commercial. Écoutez la désinvolture : c'est du pastiche, et c'est assumé.
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Le clip est un hommage au *You Can Call Me Al* de Paul Simon : **Walton Goggins** y joue le rôle de Chevy Chase, c'est-à-dire le type plus grand qui fait semblant de chanter à la place du chanteur. Sauf que chez les Strokes, la fin n'est pas une fête : la bande, le livreur Uber Eats et deux clowns dansent, saluent, puis se font faucher par des coups de feu hors champ. Pitchfork trouve la métaphore un peu appuyée, et il a raison — mais c'est aussi ce qui rend le morceau mémorable.
*Liar's Remorse* étire le remords amoureux en territoire psychédélique : des guitares qui se répondent, une voix qui flotte, et une durée de presque cinq minutes qui permet au morceau de se transformer. Écoutez le passage au milieu, quand tout se déforme : c'est là que le disque assume sa parenté avec les Voidz.
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Le refrain « ils n'obéissent pas, donc nous n'obéirons pas » est ce que Pitchfork appelle du radicalisme ironique : une phrase qui peut être chantée en festival par des gens nés après *First Impressions of Earth*, et qui dit en même temps quelque chose de sérieux sur le rapport à l'autorité. C'est le genre de double langage que Casablancas pratique depuis vingt-cinq ans.
*Tyrants of the Mellow Moon* ferme l'album, et c'est le morceau qui divise le plus : un final long, lent, avec Casablancas en « robot triste » à la Roy Rogers, et une production qui laisse l'auto-tune à nu. Le Guardian le trouve « informe et pesant », et y voit le seul moment où le côté Voidz menace d'éclipser le côté Strokes.
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Le titre fait référence à la pochette, et il contient une phrase qui a fait parler : « nous voici, pour la dernière fois ». Avec le départ de **Nick Valensi** pour la tournée — remplacé par **Steve Schiltz**, de Longwave — et les tensions évoquées par Casablancas en interview, on peut y voir un adieu. Pitchfork rappelle que le groupe essaie de se séparer depuis *Is This It*, et que ça n'a jamais pris. Mais le doute est là, et il donne au morceau une gravité qu'il n'aurait pas eu autrement.
Il faut dire un mot du départ de **Nick Valensi** pour la tournée. Le guitariste, l'un des deux piliers sonores du groupe avec Albert Hammond Jr., a pris un congé et a été remplacé par **Steve Schiltz**, du groupe Longwave. Le groupe n'a pas donné d'explication détaillée, et il ne faut pas en inventer. Mais dans un album qui parle de fin, de fatigue et de recommencement, ce départ pèse : les duels de guitares qui font la signature des Strokes seront joués par quelqu'un d'autre, et ce n'est pas rien.
Le titre lui-même a été lu de plusieurs façons. Pitchfork se demande si *Reality Awaits* annonce un futur vécu sans le filtre d'un groupe de rock célèbre — c'est-à-dire une vie après les Strokes. Une autre lecture, plus simple, est que le groupe constate que la réalité l'attend, lui, ses quarante ans et son époque, et qu'il ne peut plus faire semblant d'être ailleurs. Les deux interprétations tiennent, et le disque ne tranche pas : c'est ce qui le rend plus intéressant qu'un simple retour.
Les critiques sont partagées, et c'est cohérent avec un disque qui ne cherche pas à plaire. **Metacritic** donne **70 sur 100** sur dix-sept critiques, **AnyDecentMusic** 6,5 sur 10. *The Guardian* met quatre étoiles et parle du « meilleur album du groupe depuis des années », d'un « mariage parfait entre chaos et mélodie ». **Pitchfork** donne 6,5 et parle du disque « le plus libre, le plus drôle et le meilleur depuis avant le lancement de Facebook » — ce qui est à la fois un compliment et une nuance. *Rolling Stone* met trois étoiles et parle d'un ajout « parfois palpitant, souvent insondable, parfois carrément bizarre ». *Slant* est plus dur : « auto-tuné et en pilote automatique ».
Commercialement, c'est solide sans être un triomphe : **treizième du Billboard 200** avec **29 991 unités** la première semaine, dont 17 934 ventes, **huitième au Royaume-Uni**, **quatrième en Écosse**, **troisième en Belgique wallonne**, sixième au Portugal, septième en Suisse, huitième en Autriche, douzième en France — et **premier du classement rock japonais**. Pour un groupe de cette longévité, ce sont des chiffres de groupe installé, pas de phénomène.
Ce qui reste, c'est un disque de **milieu de vie** assumé. Les Strokes ne sont plus les cinq garçons de 2001, et ils ne font plus semblant : ils ont quarante ans passés, ils regardent le monde brûler depuis un festival, et ils chantent l'aliénation au centre commercial avec un auto-tune qui dit exactement ce qu'il a à dire. Le Guardian conclut qu'il y a « encore beaucoup de route » devant eux ; Pitchfork, plus sceptique, entend dans le dernier morceau la tentation d'en finir. Les deux lectures sont possibles, et c'est probablement ce qui rend *Reality Awaits* plus intéressant que la plupart des albums de réunion : il ne tranche pas.