À écouter · Albums

The New Abnormal — The Strokes, sept ans après

Un retour enregistré à Malibu pendant les incendies, avec Rick Rubin, et un titre qui allait devenir une prophétie

The Strokes1 h 01

Avril 2020. Le monde est à l'arrêt, et les Strokes sortent leur premier album depuis sept ans. Ce n'est pas rien : entre Comedown Machine en 2013 et ce disque, il y a eu le silence, un EP en 2016, des projets solo, et cette impression tenace que le groupe qui avait relancé le rock new-yorkais en 2001 était devenu un souvenir. Quand Julian Casablancas annonce la nouvelle sur la scène du Barclays Center, le 31 décembre 2019, il le dit à sa manière : les années 2010, on les a prises, on a été décongelés, et on est revenus.

L'histoire du groupe est celle d'un coup de foudre devenu une malédiction. Is This It, en 2001, a été un manifeste : cinq garçons de New York, des guitares sèches, une batterie qui claque, une voix filtrée, et une élégance de mauvais garçons qui faisait croire à une renaissance du rock. Puis il y a eu Room on Fire, First Impressions of Earth, et une décennie de tensions, de projets parallèles et d'albums qui divisaient. Comedown Machine (2013) était presque un disque solo de Casablancas avec les autres en accompagnement. Après, plus rien — ou presque.

Le retour commence par une tournée. En mai 2019, au Wiltern Theatre de Los Angeles, ils jouent pour la première fois depuis deux ans et dévoilent un nouveau morceau, The Adults Are Talking. Les premiers concerts sont laborieux : des problèmes de son, de la pluie, des festivals annulés. Mais le groupe travaille. Les sessions d'écriture remontent à 2016, et l'album se fait lentement, avec Rick Rubin, dans son studio de Shangri-La, à Malibu, et dans plusieurs autres studios de Los Angeles et de Hawaï.

La liste des studios donne une idée du processus : Shangri-La à Malibu, mais aussi Studio City Sound, Lucy's Meat Market à Eagle Rock, Groove Masters à Santa Monica, un studio à North Hollywood, et Mauka View à Princeville, à Hawaï. Ce n'est pas un album fait d'un bloc dans une pièce : c'est un assemblage de sessions, de reprises, de morceaux retravaillés sur des mois. Jason Lader, l'ingénieur de Rubin, a enregistré et mixé une partie du disque, Ben Baptie l'autre, et le mastering est signé Stephen Marcussen. Cette dispersion est une des raisons pour lesquelles l'album sonne si varié, et parfois si inégal : chaque morceau a sa propre histoire de studio.

Rick Rubin est un personnage à part dans l'industrie : il ne produit pas au sens classique, il écoute, il suggère, il laisse faire. Sur ce disque, ça a donné une méthode lente, presque artisanale, où les morceaux étaient joués en répétition, enregistrés, réécoutés, puis retravaillés. Et il y a un détail qui dit tout de l'ambiance : l'album contient des *prises de conversation de studio*, des bouts de dialogues laissés entre les morceaux, comme si on entendait le groupe chercher.

Le titre vient d'ailleurs, et c'est une des histoires les plus étranges du disque. En novembre 2018, pendant les incendies de Californie, le gouverneur Jerry Brown refuse l'expression « la nouvelle normalité » et parle de « la nouvelle anormalité ». Le studio de Rubin, à Malibu, a été menacé par les flammes — sans être touché — et le groupe a retenu la phrase. Deux ans plus tard, quand l'album sort en pleine pandémie, le titre prend un autre sens : tout le monde parle de « nouvelle normalité », et le disque dit exactement l'inverse.

La pochette est un tableau de *Jean-Michel Basquiat, Bird on Money*, peint en 1981. C'est un choix cohérent : Basquiat est un artiste new-yorkais, mort à vingt-sept ans, dont l'œuvre parle de vitesse, de dollars et de corps. Sur un album qui parle de fatigue et de temps qui passe, cette peinture d'oiseau et d'argent fait un drôle d'écho. Et le titre du tableau, presque une blague, va bien avec un groupe qui a passé vingt ans à courir après sa propre jeunesse.

Un détail distingue The New Abnormal des autres disques du groupe : il contient des *prises de conversation de studio*, des bouts de dialogues et de rires laissés entre les morceaux. Ce n'est pas un gimmick : c'est une manière de dire que l'album a été fait par des gens qui se parlent, et que le processus compte autant que le résultat. Le groupe a toujours eu un rapport ambigu à l'idée de « groupe » — les projets solo, les tournées séparées, les silences — et ce disque est peut-être le premier où l'on entend les cinq dans la même pièce, en train de chercher. Les outtakes et les hésitations sont devenus une partie de l'œuvre.

Musicalement, c'est du Strokes, mais un Strokes qui a écouté les années 80 : indie rock, new wave, synth-pop, un peu de disco, et des guitares qui se répondent comme avant. La seconde moitié est plus lente, plus ballad, avec des morceaux de cinq ou six minutes qui prennent leur temps. Les textes, eux, parlent d'un divorce — celui de Casablancas avec Juliet Joslin — et il y a là une maturité qu'on n'avait pas entendue dans les premiers disques : moins de pose, plus d'aveux.

Les années 80 sont partout, mais il faut être précis sur ce que ça veut dire. Il y a deux citations mélodiques créditées : le refrain de Bad Decisions reprend la mélodie de Dancing with Myself de Generation X, ce qui vaut des crédits d'écriture à Billy Idol et Tony James ; et Eternal Summer emprunte une mélodie au refrain de The Ghost in You des Psychedelic Furs, ce qui vaut des crédits à Richard et Tim Butler. Ce ne sont pas des samples cachés : ce sont des citations déclarées, et c'est une différence importante. Le reste de la palette — synthés, boîtes à rythmes, nappes — vient de la new wave et de la synth-pop, mais réinterprété par un groupe qui a appris à jouer ensemble au début des années 2000.

The Adults Are Talking ouvre l'album, et c'est un des meilleurs morceaux du groupe depuis vingt ans : une guitare en arpèges, une basse qui avance, une voix haut perchée, et un refrain qui ne ressemble à rien d'autre. Écoutez le dialogue entre les deux guitares, celle de Valensi et celle de Hammond : c'est le son des Strokes, mais avec de l'espace.

Le morceau a été joué pour la première fois en concert en mai 2019, avant même que l'album soit annoncé, et il est devenu un single radio en novembre 2020, sept mois après la sortie du disque. C'est une des rares chansons du groupe où l'on entend une forme de tendresse : le texte parle de gens qui parlent sans écouter, ce qui est une description assez juste de la période. Et la fin, avec ses guitares qui se croisent, est un des moments les plus jubilatoires de l'album.

Selfless est une ballade, et c'est le genre de morceau qui aurait pu être une caricature : une guitare propre, une voix douce, un refrain qui monte. Écoutez la retenue de l'arrangement : c'est ce qui le sauve.

Le texte parle d'une relation qui se défait, avec une phrase qui résume l'album : je voudrais être quelqu'un d'autre, mais je ne peux pas. Casablancas chante d'une voix presque basse, sans le filtre qui le caractérisait au début, et c'est là qu'on entend le passage du temps : le groupe qui jouait Is This It à vingt ans chante ici la quarantaine, et ça lui va bien.

Brooklyn Bridge to Chorus est le morceau le plus synthétique du disque, avec des nappes de clavier, une batterie électronique et un refrain qui assume la pop des années 80. Écoutez le contraste entre le titre, qui évoque un trajet et un refrain, et la froideur de la musique : c'est une chanson sur la distance.

C'est le troisième single, sorti en avril 2020, et c'est aussi le morceau qui a le plus divisé : certains y ont entendu une concession à la mode, d'autres une des plus belles mélodies du groupe. Il faut l'écouter pour ce qu'il est : une chanson de trajet, avec un refrain qui ressemble à un générique de série, et une mélancolie de fin de soirée. Le groupe assume les synthés, et c'est justement ce qui le rend intéressant.

Bad Decisions est le morceau le plus rapide et le plus direct : une guitare qui carillonne, une basse qui court, et un refrain qui emprunte la mélodie de Dancing with Myself de Generation X. Écoutez la façon dont le groupe s'approprie le riff : ce n'est pas un sample, c'est une citation, et elle vient avec un crédit d'écriture pour Billy Idol et Tony James.

C'est le morceau qui a valu au groupe les critiques les plus dures : Pitchfork a parlé d'un album « qui ressemble à une gueule de bois », et a souligné que les meilleurs hooks étaient si familiers qu'ils demandaient des crédits supplémentaires pour les tubes des années 80 qu'ils copiaient note pour note. Ce n'est pas faux. Mais c'est aussi le morceau qui, en concert, fait lever une salle entière, et il y a une joie là-dedans qui ne s'explique pas par l'originalité.

Eternal Summer est le morceau le plus long de l'album, plus de six minutes, et il emprunte une mélodie au refrain de The Ghost in You des Psychedelic Furs. Écoutez la façon dont il s'étire, avec des synthés qui montent et une guitare qui tourne : c'est un morceau de fin d'été, avec quelque chose d'inquiet dessous.

Le texte parle d'un été qui ne finit pas et d'une jeunesse qui s'éternise, et le titre est ironique : l'été éternel, c'est aussi l'enfer d'un moment qui ne passe pas. Sur un album sorti en avril 2020, en pleine pandémie, ce morceau a pris une résonance particulière : tout le monde était coincé dans un présent qui n'en finissait pas. Les synthés de Valensi, qui joue ici d'une guitare numérique, donnent au morceau une texture qui n'appartient qu'à lui.

At the Door est la ballade la plus étrange du disque : une nappe de synthé, une voix presque parlée, et une mélodie qui ne monte jamais vraiment. Écoutez le vide autour de la voix : c'est un morceau qui a peur de son propre refrain.

C'est le premier single, sorti en février 2020, et c'est un choix courageux pour annoncer un retour : pas de guitare qui pète, pas de refrain, juste une ambiance. Le clip est une animation au trait, avec des personnages qui traversent des paysages, et il a été réalisé par le groupe avec un studio d'animation. C'est le morceau qui dit le mieux où en est Casablancas : quelqu'un qui frappe à une porte et qui attend.

Why Are Sundays So Depressing est un morceau de fin de journée, avec une guitare qui traîne, une batterie discrète, et une mélodie qui ne s'impose pas. Écoutez le titre, qui est une vraie question, et la façon dont la musique y répond par une forme de résignation.

C'est un morceau sur le temps qui passe, sur les dimanches qui ne ressemblent plus à ceux de l'enfance, et sur une forme de dépression ordinaire qui n'a rien de spectaculaire. Dans un album qui contient des morceaux de six minutes et des synthés des années 80, cette simplicité est presque une provocation. Et c'est aussi un des moments où l'on entend le mieux la production de Rubin : rien n'est ajouté, tout est laissé tel quel.

Not the Same Anymore est la chanson la plus directe sur la rupture, avec une guitare acoustique, une voix nue, et des paroles qui ne cherchent pas la métaphore. Écoutez la fin, quand le morceau s'ouvre et que les guitares arrivent : c'est un des rares moments d'apaisement du disque.

Le texte est un constat : je ne suis plus le même, et toi non plus, et il n'y a rien à faire. C'est une phrase que beaucoup de gens de la génération du groupe ont pu entendre en 2020, et c'est ce qui a fait de ce disque un album de confinement avant même que le confinement soit décidé. Casablancas ne joue pas le rock star ici : il chante comme quelqu'un qui a compris quelque chose et qui n'en est pas content.

Ode to the Mets ferme l'album, et c'est un final étonnant : cinq minutes et demie qui montent lentement, avec une batterie qui arrive après deux minutes, et une voix qui répète des phrases sur l'attente et la déception. Écoutez le moment où la batterie entre, avec un « drums please, Fab » resté sur la bande : c'est un des plus beaux moments du groupe.

Le morceau a été joué pour la première fois au Barclays Center, le 31 décembre 2019, quand Casablancas a annoncé l'album. Le titre fait référence à l'équipe de baseball de New York, et à la culture de l'espoir déçu : on soutient une équipe qui perd, parce que c'est la nôtre. C'est une métaphore parfaite pour un groupe qui a déçu et qui revient, et pour une génération qui a appris à attendre. La fin, avec ses guitares qui se superposent, est une des plus belles sorties d'album de l'année.

L'album sort le 10 avril 2020, en plein confinement, et il n'y a donc pas de tournée. Le groupe compense avec une série de vidéos maison, 5guys talking about things they know nothing about, où les cinq parlent de tout et de rien, et avec un passage au Saturday Night Live en octobre 2020. La promotion est bricolée, drôle, et elle correspond à l'époque : un groupe qui ne peut pas jouer, et qui essaie quand même d'être là.

Les critiques sont partagées. Metacritic donne 75 sur 100, ce qui est bien mais pas exceptionnel. Le Times parle de « second chef-d'œuvre » après Is This It et met cinq étoiles, Entertainment Weekly donne un A−, NME quatre étoiles, AllMusic quatre et demie. Pitchfork, en revanche, est très dur : 5,7 sur 10, et une critique qui parle d'un disque « lent et mince », avec des hooks volés aux années 80. Les deux lectures sont défendables, et c'est ce qui rend le disque intéressant : il est à la fois un retour en forme et un album de recyclage assumé.

Les chiffres, eux, racontent un succès de niche devenu respectable. L'album entre huitième du Billboard 200 avec 35 000 unités, dont 23 000 ventes physiques et numériques, et il est premier des classements rock et alternatif américains. Au Royaume-Uni, il est troisième, et premier en Écosse. En France, il est certifié disque d'or, comme au Royaume-Uni, en Italie et en Nouvelle-Zélande, et platine au Mexique. Pour un groupe qui n'avait pas sorti d'album depuis sept ans et qui n'a pas pu tourner, ce sont des chiffres solides, et ils expliquent pourquoi le disque a été perçu comme un retour réussi plutôt que comme un adieu.

Commercialement, c'est un succès relatif : huitième du Billboard 200 avec 35 000 unités, troisième au Royaume-Uni, premier en Écosse, premier des classements rock et alternatif américains. Et surtout, en 2021, l'album gagne le *Grammy du meilleur album rock — la première nomination et la première victoire du groupe, vingt ans après Is This It*. C'est une drôle de consécration pour un disque qui n'a pas de tube évident, et une reconnaissance de la longévité plus que de la nouveauté.

Il y a enfin une ironie que personne n'avait prévue. Le titre vient des incendies de 2018, mais l'album sort en avril 2020, en pleine pandémie, et le New York Times note dans sa critique que « la nouvelle anormalité » décrit assez bien la vie publique du moment. Casablancas lui-même a reconnu que le titre était « prémonitoire » à cause du parallèle avec le coronavirus. Un disque enregistré à Malibu pendant que la Californie brûlait, sorti quand le monde s'arrêtait : il y a une cohérence accidentelle là-dedans qui a donné à l'album une place dans l'histoire de 2020, au-delà de sa qualité musicale.

Ce qui reste, c'est un album de milieu de carrière réussi, ce qui est rare. Les Strokes n'y réinventent rien, mais ils font ce qu'ils savent faire avec une maturité nouvelle : des guitares qui se répondent, une voix qui assume le temps qui passe, des chansons qui prennent leur temps. Et il y a un détail qui vaut tout le reste : sur la pochette, il y a un tableau de Basquiat, et sur le disque, il y a un groupe qui essaie de retrouver l'énergie de sa jeunesse sans faire semblant d'avoir vingt ans. C'est exactement ce que The New Abnormal réussit.

Les morceaux

Tout sur The Strokes →

La source markdown de ce récit (17513 caractères)
---
slug: strokes-the-new-abnormal
kind: album
lang: fr
title: The New Abnormal — The Strokes, sept ans après
subtitle: Un retour enregistré à Malibu pendant les incendies, avec Rick Rubin, et un titre qui allait devenir une prophétie
summary: En 2020, les Strokes sortent leur premier album depuis sept ans. Il y a des guitares, des synthés des années 80, une reprise de mélodie de Generation X, une pochette de Basquiat, et des chansons sur un divorce. C'est leur meilleur disque depuis vingt ans.
status: published
subjects:
  - album: The New Abnormal
    artist: The Strokes
tags: [indie-rock, new-york, 2020, rick-rubin, basquiat]
---

Avril 2020. Le monde est à l'arrêt, et les Strokes sortent leur premier album depuis sept ans. Ce n'est pas rien : entre *Comedown Machine* en 2013 et ce disque, il y a eu le silence, un EP en 2016, des projets solo, et cette impression tenace que le groupe qui avait relancé le rock new-yorkais en 2001 était devenu un souvenir. Quand Julian Casablancas annonce la nouvelle sur la scène du Barclays Center, le 31 décembre 2019, il le dit à sa manière : les années 2010, on les a prises, on a été décongelés, et on est revenus.

L'histoire du groupe est celle d'un coup de foudre devenu une malédiction. *Is This It*, en 2001, a été un manifeste : cinq garçons de New York, des guitares sèches, une batterie qui claque, une voix filtrée, et une élégance de mauvais garçons qui faisait croire à une renaissance du rock. Puis il y a eu *Room on Fire*, *First Impressions of Earth*, et une décennie de tensions, de projets parallèles et d'albums qui divisaient. *Comedown Machine* (2013) était presque un disque solo de Casablancas avec les autres en accompagnement. Après, plus rien — ou presque.

Le retour commence par une tournée. En mai 2019, au Wiltern Theatre de Los Angeles, ils jouent pour la première fois depuis deux ans et dévoilent un nouveau morceau, *The Adults Are Talking*. Les premiers concerts sont laborieux : des problèmes de son, de la pluie, des festivals annulés. Mais le groupe travaille. Les sessions d'écriture remontent à 2016, et l'album se fait lentement, avec Rick Rubin, dans son studio de Shangri-La, à Malibu, et dans plusieurs autres studios de Los Angeles et de Hawaï.

La liste des studios donne une idée du processus : Shangri-La à Malibu, mais aussi Studio City Sound, Lucy's Meat Market à Eagle Rock, Groove Masters à Santa Monica, un studio à North Hollywood, et Mauka View à Princeville, à Hawaï. Ce n'est pas un album fait d'un bloc dans une pièce : c'est un assemblage de sessions, de reprises, de morceaux retravaillés sur des mois. Jason Lader, l'ingénieur de Rubin, a enregistré et mixé une partie du disque, Ben Baptie l'autre, et le mastering est signé Stephen Marcussen. Cette dispersion est une des raisons pour lesquelles l'album sonne si varié, et parfois si inégal : chaque morceau a sa propre histoire de studio.

Rick Rubin est un personnage à part dans l'industrie : il ne produit pas au sens classique, il écoute, il suggère, il laisse faire. Sur ce disque, ça a donné une méthode lente, presque artisanale, où les morceaux étaient joués en répétition, enregistrés, réécoutés, puis retravaillés. Et il y a un détail qui dit tout de l'ambiance : l'album contient des **prises de conversation de studio**, des bouts de dialogues laissés entre les morceaux, comme si on entendait le groupe chercher.

Le titre vient d'ailleurs, et c'est une des histoires les plus étranges du disque. En novembre 2018, pendant les incendies de Californie, le gouverneur Jerry Brown refuse l'expression « la nouvelle normalité » et parle de « la nouvelle anormalité ». Le studio de Rubin, à Malibu, a été menacé par les flammes — sans être touché — et le groupe a retenu la phrase. Deux ans plus tard, quand l'album sort en pleine pandémie, le titre prend un autre sens : tout le monde parle de « nouvelle normalité », et le disque dit exactement l'inverse.

La pochette est un tableau de **Jean-Michel Basquiat**, *Bird on Money*, peint en 1981. C'est un choix cohérent : Basquiat est un artiste new-yorkais, mort à vingt-sept ans, dont l'œuvre parle de vitesse, de dollars et de corps. Sur un album qui parle de fatigue et de temps qui passe, cette peinture d'oiseau et d'argent fait un drôle d'écho. Et le titre du tableau, presque une blague, va bien avec un groupe qui a passé vingt ans à courir après sa propre jeunesse.

Un détail distingue *The New Abnormal* des autres disques du groupe : il contient des **prises de conversation de studio**, des bouts de dialogues et de rires laissés entre les morceaux. Ce n'est pas un gimmick : c'est une manière de dire que l'album a été fait par des gens qui se parlent, et que le processus compte autant que le résultat. Le groupe a toujours eu un rapport ambigu à l'idée de « groupe » — les projets solo, les tournées séparées, les silences — et ce disque est peut-être le premier où l'on entend les cinq dans la même pièce, en train de chercher. Les outtakes et les hésitations sont devenus une partie de l'œuvre.

Musicalement, c'est du Strokes, mais un Strokes qui a écouté les années 80 : indie rock, new wave, synth-pop, un peu de disco, et des guitares qui se répondent comme avant. La seconde moitié est plus lente, plus ballad, avec des morceaux de cinq ou six minutes qui prennent leur temps. Les textes, eux, parlent d'un divorce — celui de Casablancas avec Juliet Joslin — et il y a là une maturité qu'on n'avait pas entendue dans les premiers disques : moins de pose, plus d'aveux.

Les années 80 sont partout, mais il faut être précis sur ce que ça veut dire. Il y a deux citations mélodiques créditées : le refrain de *Bad Decisions* reprend la mélodie de *Dancing with Myself* de Generation X, ce qui vaut des crédits d'écriture à Billy Idol et Tony James ; et *Eternal Summer* emprunte une mélodie au refrain de *The Ghost in You* des Psychedelic Furs, ce qui vaut des crédits à Richard et Tim Butler. Ce ne sont pas des samples cachés : ce sont des citations déclarées, et c'est une différence importante. Le reste de la palette — synthés, boîtes à rythmes, nappes — vient de la new wave et de la synth-pop, mais réinterprété par un groupe qui a appris à jouer ensemble au début des années 2000.

*The Adults Are Talking* ouvre l'album, et c'est un des meilleurs morceaux du groupe depuis vingt ans : une guitare en arpèges, une basse qui avance, une voix haut perchée, et un refrain qui ne ressemble à rien d'autre. Écoutez le dialogue entre les deux guitares, celle de Valensi et celle de Hammond : c'est le son des Strokes, mais avec de l'espace.

{{insert:track title="The Adults Are Talking" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685779 duration=309 yt=o4qsjmLxhow yt_alt=ewOPQZZn4SY}}

Le morceau a été joué pour la première fois en concert en mai 2019, avant même que l'album soit annoncé, et il est devenu un single radio en novembre 2020, sept mois après la sortie du disque. C'est une des rares chansons du groupe où l'on entend une forme de tendresse : le texte parle de gens qui parlent sans écouter, ce qui est une description assez juste de la période. Et la fin, avec ses guitares qui se croisent, est un des moments les plus jubilatoires de l'album.

*Selfless* est une ballade, et c'est le genre de morceau qui aurait pu être une caricature : une guitare propre, une voix douce, un refrain qui monte. Écoutez la retenue de l'arrangement : c'est ce qui le sauve.

{{insert:track title="Selfless" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685780 duration=222 yt=1-W6whvn8Bs}}

Le texte parle d'une relation qui se défait, avec une phrase qui résume l'album : je voudrais être quelqu'un d'autre, mais je ne peux pas. Casablancas chante d'une voix presque basse, sans le filtre qui le caractérisait au début, et c'est là qu'on entend le passage du temps : le groupe qui jouait *Is This It* à vingt ans chante ici la quarantaine, et ça lui va bien.

*Brooklyn Bridge to Chorus* est le morceau le plus synthétique du disque, avec des nappes de clavier, une batterie électronique et un refrain qui assume la pop des années 80. Écoutez le contraste entre le titre, qui évoque un trajet et un refrain, et la froideur de la musique : c'est une chanson sur la distance.

{{insert:track title="Brooklyn Bridge to Chorus" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685781 duration=236 yt=2jna3dWEnzo}}

C'est le troisième single, sorti en avril 2020, et c'est aussi le morceau qui a le plus divisé : certains y ont entendu une concession à la mode, d'autres une des plus belles mélodies du groupe. Il faut l'écouter pour ce qu'il est : une chanson de trajet, avec un refrain qui ressemble à un générique de série, et une mélancolie de fin de soirée. Le groupe assume les synthés, et c'est justement ce qui le rend intéressant.

*Bad Decisions* est le morceau le plus rapide et le plus direct : une guitare qui carillonne, une basse qui court, et un refrain qui emprunte la mélodie de *Dancing with Myself* de Generation X. Écoutez la façon dont le groupe s'approprie le riff : ce n'est pas un sample, c'est une citation, et elle vient avec un crédit d'écriture pour Billy Idol et Tony James.

{{insert:track title="Bad Decisions" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685782 duration=293 yt=5fbZTnZDvPA}}

C'est le morceau qui a valu au groupe les critiques les plus dures : Pitchfork a parlé d'un album « qui ressemble à une gueule de bois », et a souligné que les meilleurs hooks étaient si familiers qu'ils demandaient des crédits supplémentaires pour les tubes des années 80 qu'ils copiaient note pour note. Ce n'est pas faux. Mais c'est aussi le morceau qui, en concert, fait lever une salle entière, et il y a une joie là-dedans qui ne s'explique pas par l'originalité.

*Eternal Summer* est le morceau le plus long de l'album, plus de six minutes, et il emprunte une mélodie au refrain de *The Ghost in You* des Psychedelic Furs. Écoutez la façon dont il s'étire, avec des synthés qui montent et une guitare qui tourne : c'est un morceau de fin d'été, avec quelque chose d'inquiet dessous.

{{insert:track title="Eternal Summer" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685783 duration=375 yt=5c3EjeP2x-Q}}

Le texte parle d'un été qui ne finit pas et d'une jeunesse qui s'éternise, et le titre est ironique : l'été éternel, c'est aussi l'enfer d'un moment qui ne passe pas. Sur un album sorti en avril 2020, en pleine pandémie, ce morceau a pris une résonance particulière : tout le monde était coincé dans un présent qui n'en finissait pas. Les synthés de Valensi, qui joue ici d'une guitare numérique, donnent au morceau une texture qui n'appartient qu'à lui.

*At the Door* est la ballade la plus étrange du disque : une nappe de synthé, une voix presque parlée, et une mélodie qui ne monte jamais vraiment. Écoutez le vide autour de la voix : c'est un morceau qui a peur de son propre refrain.

{{insert:track title="At the Door" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685784 duration=310 yt=9CAz_vvsK9M}}

C'est le premier single, sorti en février 2020, et c'est un choix courageux pour annoncer un retour : pas de guitare qui pète, pas de refrain, juste une ambiance. Le clip est une animation au trait, avec des personnages qui traversent des paysages, et il a été réalisé par le groupe avec un studio d'animation. C'est le morceau qui dit le mieux où en est Casablancas : quelqu'un qui frappe à une porte et qui attend.

*Why Are Sundays So Depressing* est un morceau de fin de journée, avec une guitare qui traîne, une batterie discrète, et une mélodie qui ne s'impose pas. Écoutez le titre, qui est une vraie question, et la façon dont la musique y répond par une forme de résignation.

{{insert:track title="Why Are Sundays So Depressing" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685785 duration=276 yt=2KSpDNlsVF4}}

C'est un morceau sur le temps qui passe, sur les dimanches qui ne ressemblent plus à ceux de l'enfance, et sur une forme de dépression ordinaire qui n'a rien de spectaculaire. Dans un album qui contient des morceaux de six minutes et des synthés des années 80, cette simplicité est presque une provocation. Et c'est aussi un des moments où l'on entend le mieux la production de Rubin : rien n'est ajouté, tout est laissé tel quel.

*Not the Same Anymore* est la chanson la plus directe sur la rupture, avec une guitare acoustique, une voix nue, et des paroles qui ne cherchent pas la métaphore. Écoutez la fin, quand le morceau s'ouvre et que les guitares arrivent : c'est un des rares moments d'apaisement du disque.

{{insert:track title="Not the Same Anymore" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685786 duration=337 yt=EzrlnUiOMhc}}

Le texte est un constat : je ne suis plus le même, et toi non plus, et il n'y a rien à faire. C'est une phrase que beaucoup de gens de la génération du groupe ont pu entendre en 2020, et c'est ce qui a fait de ce disque un album de confinement avant même que le confinement soit décidé. Casablancas ne joue pas le rock star ici : il chante comme quelqu'un qui a compris quelque chose et qui n'en est pas content.

*Ode to the Mets* ferme l'album, et c'est un final étonnant : cinq minutes et demie qui montent lentement, avec une batterie qui arrive après deux minutes, et une voix qui répète des phrases sur l'attente et la déception. Écoutez le moment où la batterie entre, avec un « drums please, Fab » resté sur la bande : c'est un des plus beaux moments du groupe.

{{insert:track title="Ode to the Mets" artist="The Strokes" album="The New Abnormal" year=2020 tidal=136685787 duration=352 yt=BjC0KUxiMhc yt_alt=LNq4xox99HY}}

Le morceau a été joué pour la première fois au Barclays Center, le 31 décembre 2019, quand Casablancas a annoncé l'album. Le titre fait référence à l'équipe de baseball de New York, et à la culture de l'espoir déçu : on soutient une équipe qui perd, parce que c'est la nôtre. C'est une métaphore parfaite pour un groupe qui a déçu et qui revient, et pour une génération qui a appris à attendre. La fin, avec ses guitares qui se superposent, est une des plus belles sorties d'album de l'année.

L'album sort le 10 avril 2020, en plein confinement, et il n'y a donc pas de tournée. Le groupe compense avec une série de vidéos maison, *5guys talking about things they know nothing about*, où les cinq parlent de tout et de rien, et avec un passage au *Saturday Night Live* en octobre 2020. La promotion est bricolée, drôle, et elle correspond à l'époque : un groupe qui ne peut pas jouer, et qui essaie quand même d'être là.

Les critiques sont partagées. Metacritic donne 75 sur 100, ce qui est bien mais pas exceptionnel. Le Times parle de « second chef-d'œuvre » après *Is This It* et met cinq étoiles, Entertainment Weekly donne un A−, NME quatre étoiles, AllMusic quatre et demie. Pitchfork, en revanche, est très dur : 5,7 sur 10, et une critique qui parle d'un disque « lent et mince », avec des hooks volés aux années 80. Les deux lectures sont défendables, et c'est ce qui rend le disque intéressant : il est à la fois un retour en forme et un album de recyclage assumé.

Les chiffres, eux, racontent un succès de niche devenu respectable. L'album entre huitième du Billboard 200 avec 35 000 unités, dont 23 000 ventes physiques et numériques, et il est premier des classements rock et alternatif américains. Au Royaume-Uni, il est troisième, et premier en Écosse. En France, il est certifié disque d'or, comme au Royaume-Uni, en Italie et en Nouvelle-Zélande, et platine au Mexique. Pour un groupe qui n'avait pas sorti d'album depuis sept ans et qui n'a pas pu tourner, ce sont des chiffres solides, et ils expliquent pourquoi le disque a été perçu comme un retour réussi plutôt que comme un adieu.

Commercialement, c'est un succès relatif : huitième du Billboard 200 avec 35 000 unités, troisième au Royaume-Uni, premier en Écosse, premier des classements rock et alternatif américains. Et surtout, en 2021, l'album gagne le **Grammy du meilleur album rock** — la première nomination et la première victoire du groupe, vingt ans après *Is This It*. C'est une drôle de consécration pour un disque qui n'a pas de tube évident, et une reconnaissance de la longévité plus que de la nouveauté.

Il y a enfin une ironie que personne n'avait prévue. Le titre vient des incendies de 2018, mais l'album sort en avril 2020, en pleine pandémie, et le New York Times note dans sa critique que « la nouvelle anormalité » décrit assez bien la vie publique du moment. Casablancas lui-même a reconnu que le titre était « prémonitoire » à cause du parallèle avec le coronavirus. Un disque enregistré à Malibu pendant que la Californie brûlait, sorti quand le monde s'arrêtait : il y a une cohérence accidentelle là-dedans qui a donné à l'album une place dans l'histoire de 2020, au-delà de sa qualité musicale.

Ce qui reste, c'est un album de milieu de carrière réussi, ce qui est rare. Les Strokes n'y réinventent rien, mais ils font ce qu'ils savent faire avec une maturité nouvelle : des guitares qui se répondent, une voix qui assume le temps qui passe, des chansons qui prennent leur temps. Et il y a un détail qui vaut tout le reste : sur la pochette, il y a un tableau de Basquiat, et sur le disque, il y a un groupe qui essaie de retrouver l'énergie de sa jeunesse sans faire semblant d'avoir vingt ans. C'est exactement ce que *The New Abnormal* réussit.