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The Sonics — le bruit de Tacoma

Un groupe de lycéens, un label de quartier, un micro pour la batterie, et le son qui servira de modèle à quarante ans de punk

The Sonics25 min

Les Sonics se forment en 1960 à Tacoma, dans l'État de Washington, autour du guitariste Larry Parypa, alors adolescent, encouragé par ses parents mélomanes. La première formation est une affaire de famille et de voisinage : Mitch Jaber à la batterie, Stuart Turner à la guitare, le frère de Larry, Jerry, au saxophone, et leur mère qui joue parfois de la basse aux répétitions. En 1961, l'autre frère, Andy, prend la basse et Tony Mabin le saxophone. Après le départ de Turner pour l'armée, Rich Koch, qui a joué avec les Wailers, devient guitariste solo, et Marilyn Lodge est la première chanteuse du groupe.

En 1963, Koch et Lodge s'en vont. Les Parypa recrutent alors le batteur Bob Bennett, le claviériste et chanteur Gerry Roslie et le saxophoniste Rob Lind, tous les trois issus d'un groupe local, les Searchers. C'est cette formation qui enregistre, et c'est elle que l'histoire retiendra. Buck Ormsby, bassiste des Wailers, les repère et les fait signer sur Etiquette Records, le label des Wailers. Leur premier single, The Witch, paraît en novembre 1964, avec une reprise de Little Richard, Keep A-Knockin', en face B. Il devient le single local le plus vendu de l'histoire du Nord-Ouest, malgré une diffusion radio limitée par son sujet. Le contexte local explique beaucoup : Tacoma et Seattle ont, dès la fin des années 50, une scène de groupes instrumentaux et de labels de quartier — les Wailers, Etiquette, le succès régional de Louie Louie — qui fournit aux Sonics un public, un studio et un modèle économique.

Début 1965, Etiquette publie le premier album, Here Are the Sonics, enregistré à l'Audio Recording de Seattle avec l'ingénieur Kearney Barton. Les conditions sont documentées et elles expliquent le son : l'album est enregistré sur un magnétophone deux pistes, avec un seul microphone pour capter l'ensemble de la batterie. Barton est un vétéran de la scène de Seattle, et il travaillera plus tard avec les enregistrements de Jimi Hendrix dans la région. Sur Boss Hoss, un instrumental, la guitare de Larry Parypa et le saxophone de Rob Lind se partagent le thème, sans chant : c'est une face B taillée pour les bals, dans la tradition des groupes instrumentaux du Nord-Ouest. Le disque alterne compositions originales et reprises, comme tous les albums de la région : le groupe doit pouvoir jouer trois sets par soirée, et l'album sert de carte de visite autant que d'objet.

Les textes sont écrits par Gerry Roslie, et ils tranchent avec le répertoire de l'époque : une sorcière, un déséquilibré, un poison. Psycho en est l'exemple le plus direct — un homme qui annonce qu'il va commettre un meurtre si on le touche. Le groupe accélère les tempos, Roslie hurle plus qu'il ne chante, et l'orgue tenu à la main droite remplace la basse que le groupe n'a pas sur scène, puisque Andy Parypa joue sur scène mais pas toujours en studio. Cette agressivité, qualifiée plus tard de « garage », est alors une anomalie dans une scène dominée par les reprises et les slows. The Witch avait déjà été écarté par certaines radios à cause de son sujet, et Psycho n'aura pas meilleure presse : le groupe assume, parce que son public est un public de salles, pas de hit-parade.

Strychnine, sur le même album, pousse la logique encore plus loin : le narrateur déclare préférer la strychnine à l'amour, sur une progression de trois accords jouée à un tempo rapide. Roslie y joue de l'orgue et chante en même temps, ce qui donne à la prise un léger déséquilibre — le chant n'est pas doublé, contrairement aux productions de l'époque. Le groupe enregistre vite, souvent en une ou deux prises, et Kearney Barton garde les imperfections : bruits de pédale, saturations, respirations. C'est ce que Kurt Cobain décrira plus tard comme son son de batterie préféré, en soulignant que le groupe avait « enregistré très, très bon marché, sur deux pistes ». Cette rapidité de travail est une méthode : le groupe répète en concert, arrive en studio avec les arrangements faits, et Kearney Barton capte l'ensemble en quelques heures plutôt qu'en quelques jours.

Comme tous les groupes de la région, les Sonics jouent des reprises, et Louie Louie en est une obligatoire : le morceau de Richard Berry, popularisé par les Kingsmen en 1963, est un standard du Nord-Ouest depuis les Wailers. Leur version est plus rapide que l'original, avec un saxo qui double la ligne de basse et une batterie en avant. Le groupe la joue en concert pendant des années, et elle figure sur le premier album — une manière de dire d'où ils viennent avant d'aller ailleurs. Les Wailers en avaient fait un succès régional en 1961, et les Kingsmen l'avaient porté au plan national en 1963 ; pour un groupe de Tacoma, la jouer sur scène était une obligation, et l'enregistrer une déclaration de filiation.

Le deuxième album, Boom, paraît en février 1966, enregistré dans des conditions encore plus sommaires. La légende du groupe raconte que, pendant les séances, les Sonics ont arraché l'isolant acoustique des murs de la salle pour obtenir plus de réverbération et de volume — une anecdote rapportée par les historiens du groupe, et cohérente avec le résultat : le disque est plus dur, plus saturé, plus rapide que le premier. Cinderella en est un des morceaux les plus représentatifs : un tempo élevé, un orgue en avant, et un texte de conte de fées qui tourne mal. Boom contient aussi Shot Down, The Hustler et une reprise de Louie Louie en version accélérée : c'est un disque de scène, conçu pour être joué fort dans des salles sans sonorisation, où la voix et l'orgue doivent passer sans micro.

Sur Boom, le groupe reprend aussi Have Love Will Travel, de Richard Berry — le même auteur que Louie Louie. La version des Sonics est plus lente que celle du premier album, avec un saxo qui tient la mélodie et une guitare en accords plaqués. Le morceau connaîtra une seconde vie bien plus tard : il est utilisé dans une publicité Land Rover en 2004, puis dans la bande originale de RocknRolla de Guy Ritchie en 2008, ce qui relance la carrière du groupe et amène une nouvelle génération d'auditeurs à un disque enregistré quarante ans plus tôt. Le groupe se reforme en 2007 pour le festival Cavestomp de Brooklyn, avec Roslie, Larry Parypa et Rob Lind, rejoints par des musiciens plus jeunes ; une tournée européenne suit en 2008, avec un passage à la BBC et des concerts à Londres.

En 1966, le groupe quitte Etiquette pour Jerden Records et part à Hollywood enregistrer Introducing the Sonics avec Larry Levine, l'ingénieur de Gold Star Studios, le studio de Phil Spector. Le disque se vend mal, et le groupe se délite entre 1966 et 1968 : certains partent à l'université, Rob Lind devient pilote de chasse pendant la guerre du Vietnam. Une réunion a lieu en 1972 au Paramount Theatre de Seattle, publiée sous le titre Live Fanz Only. La redécouverte vient du punk puis du grunge : les Stooges et les Cramps les citent, les White Stripes les décrivent comme « l'archétype du punk des années 60 » et « plus durs que les Kinks, et punk bien avant le punk ». Le groupe se reforme en 2007, enregistre un EP en 2010 avec Jack Endino, et publie en 2015 This Is the Sonics, son premier album en plus de quarante ans.

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title: The Sonics — le bruit de Tacoma
subtitle: Un groupe de lycéens, un label de quartier, un micro pour la batterie, et le son qui servira de modèle à quarante ans de punk
summary: Formés en 1960 à Tacoma, les Sonics ont enregistré deux albums en deux ans avec des moyens de fortune, et inventé une agressivité que reprendront les Stooges, les Cramps, Nirvana et les White Stripes. Histoire d'un groupe local devenu référence mondiale.
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  - artist: The Sonics
tags: [garage, 1960s, tacoma, proto-punk, etiquette]
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Les Sonics se forment en 1960 à Tacoma, dans l'État de Washington, autour du guitariste Larry Parypa, alors adolescent, encouragé par ses parents mélomanes. La première formation est une affaire de famille et de voisinage : Mitch Jaber à la batterie, Stuart Turner à la guitare, le frère de Larry, Jerry, au saxophone, et leur mère qui joue parfois de la basse aux répétitions. En 1961, l'autre frère, Andy, prend la basse et Tony Mabin le saxophone. Après le départ de Turner pour l'armée, Rich Koch, qui a joué avec les Wailers, devient guitariste solo, et Marilyn Lodge est la première chanteuse du groupe.

En 1963, Koch et Lodge s'en vont. Les Parypa recrutent alors le batteur Bob Bennett, le claviériste et chanteur Gerry Roslie et le saxophoniste Rob Lind, tous les trois issus d'un groupe local, les Searchers. C'est cette formation qui enregistre, et c'est elle que l'histoire retiendra. Buck Ormsby, bassiste des Wailers, les repère et les fait signer sur Etiquette Records, le label des Wailers. Leur premier single, *The Witch*, paraît en novembre 1964, avec une reprise de Little Richard, *Keep A-Knockin'*, en face B. Il devient le single local le plus vendu de l'histoire du Nord-Ouest, malgré une diffusion radio limitée par son sujet. Le contexte local explique beaucoup : Tacoma et Seattle ont, dès la fin des années 50, une scène de groupes instrumentaux et de labels de quartier — les Wailers, Etiquette, le succès régional de *Louie Louie* — qui fournit aux Sonics un public, un studio et un modèle économique.

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Début 1965, Etiquette publie le premier album, *Here Are the Sonics*, enregistré à l'Audio Recording de Seattle avec l'ingénieur Kearney Barton. Les conditions sont documentées et elles expliquent le son : l'album est enregistré sur un magnétophone deux pistes, avec un seul microphone pour capter l'ensemble de la batterie. Barton est un vétéran de la scène de Seattle, et il travaillera plus tard avec les enregistrements de Jimi Hendrix dans la région. Sur *Boss Hoss*, un instrumental, la guitare de Larry Parypa et le saxophone de Rob Lind se partagent le thème, sans chant : c'est une face B taillée pour les bals, dans la tradition des groupes instrumentaux du Nord-Ouest. Le disque alterne compositions originales et reprises, comme tous les albums de la région : le groupe doit pouvoir jouer trois sets par soirée, et l'album sert de carte de visite autant que d'objet.

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Les textes sont écrits par Gerry Roslie, et ils tranchent avec le répertoire de l'époque : une sorcière, un déséquilibré, un poison. *Psycho* en est l'exemple le plus direct — un homme qui annonce qu'il va commettre un meurtre si on le touche. Le groupe accélère les tempos, Roslie hurle plus qu'il ne chante, et l'orgue tenu à la main droite remplace la basse que le groupe n'a pas sur scène, puisque Andy Parypa joue sur scène mais pas toujours en studio. Cette agressivité, qualifiée plus tard de « garage », est alors une anomalie dans une scène dominée par les reprises et les slows. *The Witch* avait déjà été écarté par certaines radios à cause de son sujet, et *Psycho* n'aura pas meilleure presse : le groupe assume, parce que son public est un public de salles, pas de hit-parade.

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*Strychnine*, sur le même album, pousse la logique encore plus loin : le narrateur déclare préférer la strychnine à l'amour, sur une progression de trois accords jouée à un tempo rapide. Roslie y joue de l'orgue et chante en même temps, ce qui donne à la prise un léger déséquilibre — le chant n'est pas doublé, contrairement aux productions de l'époque. Le groupe enregistre vite, souvent en une ou deux prises, et Kearney Barton garde les imperfections : bruits de pédale, saturations, respirations. C'est ce que Kurt Cobain décrira plus tard comme son son de batterie préféré, en soulignant que le groupe avait « enregistré très, très bon marché, sur deux pistes ». Cette rapidité de travail est une méthode : le groupe répète en concert, arrive en studio avec les arrangements faits, et Kearney Barton capte l'ensemble en quelques heures plutôt qu'en quelques jours.

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Comme tous les groupes de la région, les Sonics jouent des reprises, et *Louie Louie* en est une obligatoire : le morceau de Richard Berry, popularisé par les Kingsmen en 1963, est un standard du Nord-Ouest depuis les Wailers. Leur version est plus rapide que l'original, avec un saxo qui double la ligne de basse et une batterie en avant. Le groupe la joue en concert pendant des années, et elle figure sur le premier album — une manière de dire d'où ils viennent avant d'aller ailleurs. Les Wailers en avaient fait un succès régional en 1961, et les Kingsmen l'avaient porté au plan national en 1963 ; pour un groupe de Tacoma, la jouer sur scène était une obligation, et l'enregistrer une déclaration de filiation.

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Le deuxième album, *Boom*, paraît en février 1966, enregistré dans des conditions encore plus sommaires. La légende du groupe raconte que, pendant les séances, les Sonics ont arraché l'isolant acoustique des murs de la salle pour obtenir plus de réverbération et de volume — une anecdote rapportée par les historiens du groupe, et cohérente avec le résultat : le disque est plus dur, plus saturé, plus rapide que le premier. *Cinderella* en est un des morceaux les plus représentatifs : un tempo élevé, un orgue en avant, et un texte de conte de fées qui tourne mal. *Boom* contient aussi *Shot Down*, *The Hustler* et une reprise de *Louie Louie* en version accélérée : c'est un disque de scène, conçu pour être joué fort dans des salles sans sonorisation, où la voix et l'orgue doivent passer sans micro.

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Sur *Boom*, le groupe reprend aussi *Have Love Will Travel*, de Richard Berry — le même auteur que *Louie Louie*. La version des Sonics est plus lente que celle du premier album, avec un saxo qui tient la mélodie et une guitare en accords plaqués. Le morceau connaîtra une seconde vie bien plus tard : il est utilisé dans une publicité Land Rover en 2004, puis dans la bande originale de *RocknRolla* de Guy Ritchie en 2008, ce qui relance la carrière du groupe et amène une nouvelle génération d'auditeurs à un disque enregistré quarante ans plus tôt. Le groupe se reforme en 2007 pour le festival Cavestomp de Brooklyn, avec Roslie, Larry Parypa et Rob Lind, rejoints par des musiciens plus jeunes ; une tournée européenne suit en 2008, avec un passage à la BBC et des concerts à Londres.

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En 1966, le groupe quitte Etiquette pour Jerden Records et part à Hollywood enregistrer *Introducing the Sonics* avec Larry Levine, l'ingénieur de Gold Star Studios, le studio de Phil Spector. Le disque se vend mal, et le groupe se délite entre 1966 et 1968 : certains partent à l'université, Rob Lind devient pilote de chasse pendant la guerre du Vietnam. Une réunion a lieu en 1972 au Paramount Theatre de Seattle, publiée sous le titre *Live Fanz Only*. La redécouverte vient du punk puis du grunge : les Stooges et les Cramps les citent, les White Stripes les décrivent comme « l'archétype du punk des années 60 » et « plus durs que les Kinks, et punk bien avant le punk ». Le groupe se reforme en 2007, enregistre un EP en 2010 avec Jack Endino, et publie en 2015 *This Is the Sonics*, son premier album en plus de quarante ans.