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Tool — la patience comme instrument
Trente ans, cinq albums, quatre Grammy et un groupe qui refuse de faire ce qu'on attend de lui
Tool est un groupe de rock américain formé à *Los Angeles en 1990. Quatre musiciens : Maynard James Keenan au chant, Adam Jones à la guitare, Danny Carey à la batterie, et Justin Chancellor à la basse, arrivé en 1995 pour remplacer le membre fondateur Paul D'Amour. Cinq albums studio, un EP, un coffret, quatre Grammy Awards*, des tournées mondiales, et une réputation de groupe qui ne fait rien comme les autres.
Les albums : Undertow en 1993, encore très métal ; Ænima en 1996, le virage vers le métal progressif et alternatif ; Lateralus en 2001 et 10,000 Days en 2006, où le groupe pousse l'expérimentation, les arts visuels et le message d'évolution personnelle ; puis Fear Inoculum, le *30 août 2019*, treize ans après le précédent, et un troisième numéro un américain.
Avant sa sortie, Tool avait vendu plus de *treize millions* d'albums rien qu'aux États-Unis. C'est un chiffre énorme pour un groupe qui ne sort pas de single radiophonique évident, qui refuse de mettre ses clips en ligne pendant des années, et qui met une décennie à accoucher d'un disque. Tool est un cas : un groupe de métal qui remplit des salles en jouant des morceaux de dix minutes, et qui est décrit par la critique comme faisant partie du rock progressif, du rock psychédélique et de l'art rock.
La relation du groupe à l'industrie est ambivalente, et c'est un des fils de cette histoire : censure, procès, silences, refus. Tool a passé sa carrière à se battre avec ses maisons de disques, avec les télévisions, avec les formats, et à imposer une idée simple : c'est la musique qui décide, pas le calendrier.
Tout commence par des gens qui arrivent à Los Angeles dans les années 1980. *Paul D'Amour et Adam Jones veulent entrer dans le cinéma ; Maynard James Keenan, qui a étudié les arts visuels dans le Michigan, refait des animaleries. Danny Carey et Keenan jouent dans Green Jellÿ*, et Carey a aussi joué avec Carole King et Pigmy Love Circus. Personne n'imagine encore former un groupe qui vendra des millions de disques.
Keenan et Jones se rencontrent par un ami commun en *1989. Keenan fait écouter à Jones une cassette de son projet précédent, et Jones est tellement impressionné par sa voix qu'il le convainc de monter un groupe. Ils commencent à jouer ensemble en cherchant un batteur et un bassiste. Carey habite juste au-dessus de chez Keenan, et c'est Tom Morello*, un ami de lycée de Jones, qui le présente.
Carey commence à jouer avec eux parce qu'il « se sentait un peu désolé pour eux » : les autres musiciens invités ne venaient jamais aux répétitions. La formation se complète quand un ami de Jones présente *Paul D'Amour*. Le groupe naît donc par accumulation, par hasard et par amitié — et cela explique en partie son fonctionnement : pas de démocratie formelle, mais une confiance qui vient de loin.
Très tôt, Tool fabrique une fausse histoire : le groupe se serait formé autour d'une pseudo-philosophie appelée « *lachrymology* », l'étude des larmes. C'est un canular, et il dit quelque chose de l'humour du groupe, qui n'a jamais été un groupe sérieux au sens où on l'entend. Keenan finira par expliquer le nom autrement : « Tool, c'est exactement ce que ça dit : c'est un gros truc. C'est une clé. […] Nous sommes votre outil ; utilisez-nous comme catalyseur dans votre processus de découverte. »
Après presque deux ans de répétitions et de concerts locaux, les maisons de disques s'intéressent au groupe, qui signe chez *Zoo Entertainment. En mars 1992 sort Opiate, un EP de six titres, décrit par le groupe comme du heavy « slam and bang », le plus dur qu'il ait écrit jusque-là. Il contient les singles Hush et Opiate*, et il installe immédiatement une réputation : celle d'un groupe qui ne mâche pas ses mots.
Le clip de Hush fait parler, et pour une raison simple : les membres y apparaissent nus, les sexes cachés par des autocollants « Parental Advisory » et la bouche fermée par du ruban adhésif. C'est une réponse directe au *Parents Music Resource Center*, l'organisme qui milite alors pour la censure des disques. Le groupe commence à tourner avec Rollins Band, Fishbone, Rage Against the Machine, White Zombie et Corrosion of Conformity, et la presse parle d'un « buzz » et d'un « départ fort ».
L'année suivante, en pleine vague grunge, Tool sort son premier album, *Undertow (1993). Il est plus varié qu'Opiate : le groupe y met des morceaux qu'il avait écartés du EP, quand il avait choisi de ne jouer que le plus lourd. Et il continue de tourner — sauf en mai 1993, quand il apprend au dernier moment que la salle où il doit jouer à Hollywood appartient à l'Église de scientologie*. Keenan passe la majeure partie du concert à faire « bêêê » comme un mouton devant le public.
Puis vient *Lollapalooza. Le groupe est d'abord programmé sur la seconde scène, et c'est son manager, avec le cofondateur du festival Ted Gardner, qui le fait passer sur la scène principale. Au dernier concert, à Los Angeles, c'est le comique Bill Hicks qui présente le groupe : il demande à dix mille personnes de rester immobiles pour l'aider à chercher une lentille de contact perdue. Hicks était devenu un ami et une influence, après avoir été cité dans les notes d'Undertow*.
Cette exposition fait décoller l'album : disque d'or en *septembre 1993, platine en 1995, malgré une pochette censurée chez certains distributeurs comme Wal-Mart. Le single Sober devient un hit en mars 1994, et son clip en stop motion remporte le prix de la « meilleure vidéo d'un nouvel artiste » de Billboard*. C'est le premier grand clip de Tool, et il est réalisé par Adam Jones.
Sober est justement le morceau qui a fait connaître Tool, et il est étrange pour un hit : une basse lente, une guitare qui gratte, une voix qui alterne le murmure et la plainte, et un refrain qui ne ressemble à rien de radiophonique. Écoutez la tension : le morceau avance comme une mécanique qui refuse de se débloquer.
Le clip de Sober est resté célèbre : Rolling Stone le décrit comme des « petits bonshommes maléfiques dans un donjon sombre, avec de la viande qui circule dans des tuyaux ». Jones explique qu'il n'y a pas d'histoire, mais une intention : provoquer des émotions par les images. C'est déjà la méthode de Tool : le clip n'illustre pas la chanson, il crée un objet séparé, qui fonctionne par association.
Cette discrétion est une politique, pas un caprice. Tool n'apparaît dans ses clips que dans les deux premiers — ensuite, les vidéos ne montrent plus les musiciens. Le groupe explique vouloir éviter que le public « s'accroche aux personnalités plutôt qu'à la musique ». C'est cohérent avec le refus de publier les paroles, et avec une idée simple : l'œuvre doit parler toute seule, sans visage et sans mode d'emploi.
Le groupe est ensuite pris dans une nouvelle polémique avec Prison Sex, dont le texte et le clip parlent de maltraitance d'enfants. Le clip est réalisé par Jones, qui le décrit comme son « interprétation surréaliste » du sujet. Certains journalistes défendent le morceau et parlent de métaphore ; la branche américaine de MuchMusic juge la vidéo trop explicite, et MTV arrête de la diffuser après quelques passages. Tool apprend alors une règle qui va structurer sa carrière : plus le sujet est grave, plus la télévision recule.
En *septembre 1995, le groupe commence à écrire et enregistrer son deuxième album. C'est le moment du seul changement de formation de son histoire : Paul D'Amour part, à l'amiable, pour d'autres projets — selon Carey, il voulait jouer de la guitare plutôt que de la basse. Justin Chancellor*, du groupe Peach, que Tool avait croisé en tournée, est choisi parmi une liste de candidats sérieux, dont Scott Reeder de Kyuss et Eric Avery de Jane's Addiction.
Le *17 septembre 1996 sort Ænima. Le groupe fait appel au producteur David Bottrill, qui a travaillé sur des albums de King Crimson, et Jones crée la pochette avec Cam de Leon — une pochette nommée aux Grammy. L'album est dédié à Bill Hicks, mort deux ans et demi plus tôt : le groupe veut faire connaître son œuvre, parce qu'il estime que Tool et Hicks « résonnaient sur les mêmes idées ». Le dernier morceau, Third Eye*, commence par un extrait d'un spectacle de Hicks.
C'est aussi un album sur Los Angeles, et sur son naufrage imaginaire. Le boîtier lenticulaire, la pochette et le refrain d'Ænema font référence à un sketch de Hicks, Arizona Bay, où le comique imagine Los Angeles engloutie par le Pacifique. Tool reprend l'idée et en fait une chanson de fin du monde californienne, avec un refrain qui ressemble à une promesse de renaissance par l'eau.
Stinkfist ouvre l'album, et c'est le premier single. Le morceau est plus court, plus direct, avec une basse qui tourne et une guitare en arpèges. Écoutez la façon dont le refrain arrive : ce n'est pas une explosion, c'est une montée qui ne redescend jamais tout à fait. C'est la marque de Tool : la tension est maintenue, puis relâchée d'un coup, puis reprise.
Le single a eu des ennuis de censure, et c'est devenu une anecdote célèbre. Les programmateurs radio l'ont raccourci ; MTV a rebaptisé le clip « Track No. 1 », à cause de connotations jugées offensantes ; et les paroles ont été modifiées. Devant les plaintes des fans, Matt Pinfield, présentateur de 120 Minutes, s'est excusé à l'antenne en agitant le poing devant son visage pendant qu'il présentait la vidéo. Tool venait de gagner une bataille sans rien céder.
Ænema est le morceau central, celui qui donne son nom à l'album, et il est plus long, plus lourd, plus théâtral. La basse de Chancellor y est énorme, la batterie de Carey avance par vagues, et le chant de Keenan passe du murmure au cri. Écoutez le milieu du morceau : il y a un moment où tout s'arrête, et où l'on entend la salle imaginaire se vider.
Ænema a valu à Tool son premier Grammy, celui de la meilleure performance metal, en *1998. C'est le début d'une série : le groupe en gagnera quatre en tout. Et c'est aussi le morceau qui a installé Tool en tête du métal alternatif, avec un album qui finira triple platine aux États-Unis en mars 2003, et qui apparaît dans les listes de meilleurs albums de 1996 de Kerrang! et Terrorizer*.
Forty Six & 2 est l'autre sommet d'Ænima, et peut-être le morceau le plus aimé des fans. Le texte s'appuie sur la psychologie jungienne et sur l'idée d'évolution personnelle : il parle d'intégrer sa part d'ombre, de devenir plus complet. Écoutez la basse : elle porte le morceau, avec une ligne qui monte et qui refuse de se répéter à l'identique.
Le titre fait référence à une idée développée par un auteur australien, selon laquelle l'être humain aurait deux chromosomes de plus que le chimpanzé — d'où le « 46 & 2 » — et pourrait, par l'évolution, en gagner deux autres. C'est une spéculation, pas une science établie, et Tool l'utilise comme métaphore. Le morceau est aussi un festival de mesures impaires, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un groove immédiat.
La tournée de 10,000 Days a failli être interrompue pour une raison absurde : pendant une pause début 2007, après l'Australie et la Nouvelle-Zélande, *Danny Carey s'est déchiré le biceps lors d'une altercation avec le chien de sa compagne. Il a été opéré le 21 février 2007 et plusieurs concerts ont dû être reportés. Le batteur est revenu sur scène en avril, et Tool a joué à Bonnaroo en juin, avec Tom Morello en invité sur Lateralus*.
Ensuite, tout se complique. Deux batailles juridiques vont bloquer le groupe pendant des années. *Volcano Entertainment*, successeur du label Zoo, attaque Tool pour violation de contrat, reprochant au groupe d'avoir écouté des offres d'autres maisons de disques. Tool contre-attaque en affirmant que Volcano n'avait pas utilisé une option de renouvellement prévue au contrat, et les parties finissent par un accord à l'amiable, en décembre 1998, avec un nouveau contrat de trois albums.
En *2000, le groupe se sépare de son manager historique, Ted Gardner, qui poursuit le groupe pour ses commissions. Pendant ce temps, Keenan rejoint A Perfect Circle, fondé par son technicien guitare Billy Howerdel* ; Jones travaille avec Buzz Osborne des Melvins ; Carey joue avec Jello Biafra. Les rumeurs de séparation vont bon train, alors que Chancellor, Jones et Carey continuent d'écrire.
Le coffret *Salival, sorti en 2000, met fin aux rumeurs : un CD et une VHS ou un DVD, avec une reprise de No Quarter de Led Zeppelin, une version live de You Lied* de Peach, des versions révisées d'anciens morceaux, et quatre clips. C'est un objet de fan, pas un album, et c'est exactement ce que Tool voulait faire à ce moment-là : occuper le terrain sans céder sur le rythme.
En *janvier 2001, le groupe annonce un nouvel album intitulé Systema Encéphale, avec une liste de douze titres aux noms étranges : Riverchrist, Numbereft, Encephatalis, Musick, Coeliacus. Les réseaux de partage comme Napster se remplissent de faux fichiers portant ces noms. Un mois plus tard, Tool révèle que tout était faux : le véritable album s'appelle Lateralus*.
Lateralus sort en *mai 2001, et c'est un pas de plus vers le rock progressif et l'art rock. Rolling Stone tente de le résumer ainsi : « Batterie, basse et guitares avancent en cycles heurtés d'hyperhurlement et de marche funèbre presque silencieuse. » L'album dure 79 minutes, avec des morceaux longs, dont le clip de Parabola*, long de dix minutes et demie, qui pose un défi aux fans comme aux programmateurs.
Schism est le premier single, et c'est un des morceaux les plus célèbres du groupe. Chancellor décrit sa mesure comme du « six » et du « six et demi », avant que le morceau ne passe dans « toutes sortes d'autres temps ». Écoutez l'introduction : la basse joue une figure qui semble simple, puis la batterie entre et l'on comprend que le sol se dérobe.
Schism a valu à Tool son deuxième Grammy, celui de la meilleure performance metal pour 2001. Le groupe est allé le chercher avec un discours resté célèbre : Carey a remercié ses parents « pour l'avoir supporté » et *Satan*, et Chancellor a conclu par une plaisanterie scatologique sur son père et sa mère. C'est une des rares fois où Tool a accepté de faire un show télévisé, et il l'a fait à sa manière.
L'album entre *numéro un du Billboard 200 dès sa première semaine, et la tournée qui suit est immense. En août 2001, le groupe fait une mini-tournée de dix dates avec King Crimson*, un rêve pour ses membres. MTV décrit les deux groupes comme « les rois d'hier et de demain du rock progressif ». Keenan, lui, plaisante : « Pour moi, être sur scène avec King Crimson, c'est comme Lenny Kravitz avec Led Zeppelin, ou Britney Spears avec Debbie Gibson. »
Lateralus, le morceau, est le sommet de l'album, et peut-être de la carrière du groupe. Neuf minutes et demie, une introduction lente, puis une montée qui dure, et un texte sur la transcendance. Le nombre de syllabes par vers suit une partie de la suite de *Fibonacci* — un détail que le groupe n'a jamais mis en avant, mais que les fans ont fini par trouver. Écoutez la fin : le morceau s'ouvre au lieu de se refermer.
Tool a toujours refusé de publier ses paroles avec ses albums, pour que le texte n'influence pas l'écoute. C'est une position rare, et elle a contribué à la réputation du groupe comme objet d'étude : on n'a pas la notice, il faut écouter. Pour Fear Inoculum, en 2019, le groupe fera une exception en publiant les paroles dans le livret du CD.
En *2006 arrive 10,000 Days, précédé d'une rumeur délirante : certains fans ont accusé le groupe d'annoncer un faux album pour tromper son monde. La rumeur tombe quand une copie fuit sur les réseaux une semaine avant la sortie. Le premier morceau, Vicarious, est diffusé à la radio américaine le 17 avril 2006, et l'album sort le 2 mai*.
Le succès est massif : *564 000 copies vendues en première semaine aux États-Unis, numéro un du Billboard 200, le double des ventes de l'album de Pearl Jam, son concurrent le plus proche. La critique est plus réservée que pour Lateralus, mais l'album reste un des grands succès du groupe, et il gagne le Grammy de la meilleure pochette en 2007*.
Cette pochette est un objet en soi : Jones y a intégré une paire de *lentilles stéréoscopiques* pour regarder les images en relief, et un livret de photos. C'est un hommage aux pochettes des années 1970, et une manière de rappeler que Tool est aussi un projet visuel. Jones est le directeur artistique du groupe, il a réalisé la plupart des clips, et il considère l'objet-album comme une œuvre à part entière.
Vicarious ouvre l'album, et c'est une des chansons les plus directes du groupe : un riff qui frappe, un texte sur notre goût pour la violence des autres, regardée de loin. Écoutez le refrain : il est presque pop, avec une basse qui saute et une batterie qui claque. C'est du Tool accessible, et c'est probablement pour cela que le morceau a été choisi comme premier single.
Le clip de Vicarious, sorti en DVD le *18 décembre 2007*, est le premier du groupe entièrement réalisé en images de synthèse. Le morceau est nommé aux Grammy dans la catégorie meilleure performance hard rock, et l'album gagne, lui, le prix de la pochette. Tool est un des rares groupes à être récompensé autant pour sa musique que pour ses objets.
Jambi est l'autre grand morceau de 10,000 Days, et il est célèbre pour un détail : le solo de guitare est joué avec un *talk box*, cet appareil qui fait « parler » la guitare à travers un tube. Écoutez la couleur : on dirait un instrument nouveau, entre la voix et le synthé. Le texte, lui, joue sur le pied métrique iambique, et le titre y fait référence.
L'album porte aussi un morceau très personnel : 10,000 Days (Wings Pt 2), qui fait référence aux *vingt-sept ans* pendant lesquels la mère de Keenan a souffert des complications d'un accident vasculaire cérébral, jusqu'à sa mort en 2003. Dix mille jours, c'est à peu près vingt-sept ans. C'est une des rares fois où Keenan parle de sa vie privée de façon directe, et le morceau est devenu un moment à part dans les concerts.
Puis le silence. Ou plutôt : treize ans de vie de groupe sans album. Il y a des tournées, des déclarations, des interviews où l'on apprend que le disque avance, qu'il est « à 90 % », qu'il sortira « l'année prochaine ». Il y a un procès, réglé en faveur du groupe en 2015. Il y a des engagements familiaux. Et il y a surtout une industrie qui change : Tool est un des derniers grands groupes à ne pas être sur les plateformes de streaming.
Le *2 août 2019, la discographie de Tool — sauf Salival — arrive enfin sur les services d'écoute. Le groupe était un des derniers à résister, parce que son contrat avait été signé avant l'ère du streaming et n'avait pas été renégocié avant Fear Inoculum. Résultat : chaque album entre dans les charts internationaux, et plusieurs records de Billboard* tombent. Keenan dira plus tard regretter d'avoir attendu si longtemps, parce que cela avait réduit l'exposition du groupe.
*Fear Inoculum sort le 30 août 2019, et devient le troisième numéro un américain de Tool. Le morceau-titre, sorti le 7 août, est la première nouveauté du groupe en treize ans. En janvier 2020, 7empest* remporte le Grammy de la meilleure performance metal. L'album est un des plus longs de l'histoire des charts : plus de 79 minutes, des morceaux de dix à quinze minutes, et une production qui privilégie l'immersion à l'efficacité.
Pneuma en est le centre de gravité, avec près de douze minutes. Le morceau commence par une figure de basse et de batterie qui tourne, puis s'ouvre sur une longue section instrumentale où les trois musiciens jouent ensemble comme un seul organisme. Écoutez la partie médiane : il ne se passe « rien » au sens pop du terme, et c'est justement là que le morceau se construit.
Le titre fait référence au souffle, au sens grec du terme — l'esprit, le souffle vital. C'est un bon résumé de ce que Tool est devenu : un groupe qui construit des cathédrales sonores, avec des mesures impaires, des polyrythmies de Danny Carey et une basse de Justin Chancellor qui joue parfois comme une guitare. Sur scène, Pneuma est devenu un des moments forts, avec une lumière et une projection qui accompagnent la montée.
Il faut parler du son, parce que c'est là que Tool est le plus singulier. Carey utilise des *polyrythmies*, des techniques de tabla et des pads électroniques pour déclencher des échantillons de tabla et d'octoban. Chancellor a un son de basse épais dans le médium, avec des techniques de guitare — des harmoniques, des wah, des balayages de tonalité. Jones combine accords de puissance, bruit gratté, arpèges et minimalisme. Keenan, enfin, est décrit comme la « voix qui donne de la dignité à la luxure, la colère et le dégoût ».
Les influences revendiquées sont cohérentes avec ça : *King Crimson d'abord, cité en 1997 avec les Melvins et Passion de Peter Gabriel. Jones a aussi mentionné Joni Mitchell, Depeche Mode et la country ; Keenan a cité Hejira de Joni Mitchell, Holy Money/Greed des Swans, Physical Graffiti de Led Zeppelin, Red de King Crimson et Passion* de Peter Gabriel comme ses cinq disques préférés ; Carey cite Neil Peart, Bill Bruford et Alan White.
Il y a une ironie dans cette filiation : *Robert Fripp*, le guitariste de King Crimson, a toujours minimisé l'influence de son groupe sur Tool. Il reconnaît une seule figure, un arpège de trois notes avec un accent particulier, et ajoute : « Je peux détecter plus d'influence de Tool chez King Crimson que de King Crimson chez Tool. » Keenan, lui, a plaisanté sur scène en 2001 : « Maintenant vous savez qui on a copié. Ne le dites à personne, surtout pas aux membres de King Crimson. »
La critique a fini par trouver une formule : Patrick Donovan, du journal The Age, décrit Tool comme « le groupe de métal des gens qui pensent. Cérébral et viscéral, doux et lourd, mélodique et abrasif, tendre et brutal, familier et étrange, occidental et oriental, beau et laid ». C'est une définition qui ne dit rien de précis, et qui dit tout de même l'essentiel : Tool est un groupe de contradictions assumées.
Il y a aussi la question des objets. En *mars 2022, pour les trente ans d'Opiate, le groupe publie Opiate², une nouvelle version du EP, presque deux fois plus longue que l'originale, avec les mêmes paroles que la version live et une longue partie instrumentale au milieu. Un clip réalisé par Dominic Hailstone* accompagne la sortie. Trente ans après, Tool continuait donc à retravailler ses propres morceaux plutôt que de les rééditer tels quels.
En *2026, Tool n'a toujours pas sorti de sixième album, mais il travaille. Carey a annoncé en début d'année que le groupe écrivait « beaucoup de nouvelles chansons » pour une sortie espérée en 2027, éventuellement accompagnée d'une résidence à la Sphere* de Las Vegas. Jones a révélé que Tool avait été sollicité pour ouvrir la salle en 2023, mais que des désaccords internes avaient empêché la chose — c'est U2 qui a inauguré la Sphere à sa place.
Trente ans après Undertow, Tool reste un groupe à part : quatre musiciens qui refusent de sortir des disques pour respecter un calendrier, qui considèrent les clips et les pochettes comme des œuvres, et qui demandent à leur public une chose simple et rare — du temps. Lateralus, Ænima, Fear Inoculum : ces albums ne se consomment pas, ils s'habitent. Et c'est peut-être la vraie leçon de Tool : la patience n'est pas un défaut de production, c'est un instrument.
Les morceaux
La source markdown de ce récit (25306 caractères)
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title: Tool — la patience comme instrument
subtitle: Trente ans, cinq albums, quatre Grammy et un groupe qui refuse de faire ce qu'on attend de lui
summary: De Los Angeles en 1990 à Fear Inoculum en 2019, l'histoire de Tool : quatre musiciens, des mesures impaires, des clips en stop motion, des procès, et des disques qui demandent du temps.
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- artist: Tool
tags: [metal, progressif, 1990s, los-angeles, art-rock]
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Tool est un groupe de rock américain formé à **Los Angeles en 1990**. Quatre musiciens : **Maynard James Keenan** au chant, **Adam Jones** à la guitare, **Danny Carey** à la batterie, et **Justin Chancellor** à la basse, arrivé en 1995 pour remplacer le membre fondateur **Paul D'Amour**. Cinq albums studio, un EP, un coffret, **quatre Grammy Awards**, des tournées mondiales, et une réputation de groupe qui ne fait rien comme les autres.
Les albums : *Undertow* en 1993, encore très métal ; *Ænima* en 1996, le virage vers le métal progressif et alternatif ; *Lateralus* en 2001 et *10,000 Days* en 2006, où le groupe pousse l'expérimentation, les arts visuels et le message d'évolution personnelle ; puis *Fear Inoculum*, le **30 août 2019**, treize ans après le précédent, et un troisième numéro un américain.
Avant sa sortie, Tool avait vendu plus de **treize millions** d'albums rien qu'aux États-Unis. C'est un chiffre énorme pour un groupe qui ne sort pas de single radiophonique évident, qui refuse de mettre ses clips en ligne pendant des années, et qui met une décennie à accoucher d'un disque. Tool est un cas : un groupe de métal qui remplit des salles en jouant des morceaux de dix minutes, et qui est décrit par la critique comme faisant partie du rock progressif, du rock psychédélique et de l'art rock.
La relation du groupe à l'industrie est ambivalente, et c'est un des fils de cette histoire : censure, procès, silences, refus. Tool a passé sa carrière à se battre avec ses maisons de disques, avec les télévisions, avec les formats, et à imposer une idée simple : c'est la musique qui décide, pas le calendrier.
Tout commence par des gens qui arrivent à Los Angeles dans les années 1980. **Paul D'Amour** et **Adam Jones** veulent entrer dans le cinéma ; **Maynard James Keenan**, qui a étudié les arts visuels dans le Michigan, refait des animaleries. **Danny Carey** et Keenan jouent dans **Green Jellÿ**, et Carey a aussi joué avec Carole King et Pigmy Love Circus. Personne n'imagine encore former un groupe qui vendra des millions de disques.
Keenan et Jones se rencontrent par un ami commun en **1989**. Keenan fait écouter à Jones une cassette de son projet précédent, et Jones est tellement impressionné par sa voix qu'il le convainc de monter un groupe. Ils commencent à jouer ensemble en cherchant un batteur et un bassiste. **Carey** habite juste au-dessus de chez Keenan, et c'est **Tom Morello**, un ami de lycée de Jones, qui le présente.
Carey commence à jouer avec eux parce qu'il « se sentait un peu désolé pour eux » : les autres musiciens invités ne venaient jamais aux répétitions. La formation se complète quand un ami de Jones présente **Paul D'Amour**. Le groupe naît donc par accumulation, par hasard et par amitié — et cela explique en partie son fonctionnement : pas de démocratie formelle, mais une confiance qui vient de loin.
Très tôt, Tool fabrique une fausse histoire : le groupe se serait formé autour d'une pseudo-philosophie appelée « **lachrymology** », l'étude des larmes. C'est un canular, et il dit quelque chose de l'humour du groupe, qui n'a jamais été un groupe sérieux au sens où on l'entend. Keenan finira par expliquer le nom autrement : « Tool, c'est exactement ce que ça dit : c'est un gros truc. C'est une clé. […] Nous sommes votre outil ; utilisez-nous comme catalyseur dans votre processus de découverte. »
Après presque deux ans de répétitions et de concerts locaux, les maisons de disques s'intéressent au groupe, qui signe chez **Zoo Entertainment**. En **mars 1992** sort *Opiate*, un EP de six titres, décrit par le groupe comme du heavy « slam and bang », le plus dur qu'il ait écrit jusque-là. Il contient les singles *Hush* et *Opiate*, et il installe immédiatement une réputation : celle d'un groupe qui ne mâche pas ses mots.
Le clip de *Hush* fait parler, et pour une raison simple : les membres y apparaissent nus, les sexes cachés par des autocollants « Parental Advisory » et la bouche fermée par du ruban adhésif. C'est une réponse directe au **Parents Music Resource Center**, l'organisme qui milite alors pour la censure des disques. Le groupe commence à tourner avec Rollins Band, Fishbone, Rage Against the Machine, White Zombie et Corrosion of Conformity, et la presse parle d'un « buzz » et d'un « départ fort ».
L'année suivante, en pleine vague grunge, Tool sort son premier album, **Undertow** (1993). Il est plus varié qu'*Opiate* : le groupe y met des morceaux qu'il avait écartés du EP, quand il avait choisi de ne jouer que le plus lourd. Et il continue de tourner — sauf en mai 1993, quand il apprend au dernier moment que la salle où il doit jouer à Hollywood appartient à l'**Église de scientologie**. Keenan passe la majeure partie du concert à faire « bêêê » comme un mouton devant le public.
Puis vient **Lollapalooza**. Le groupe est d'abord programmé sur la seconde scène, et c'est son manager, avec le cofondateur du festival **Ted Gardner**, qui le fait passer sur la scène principale. Au dernier concert, à Los Angeles, c'est le comique **Bill Hicks** qui présente le groupe : il demande à dix mille personnes de rester immobiles pour l'aider à chercher une lentille de contact perdue. Hicks était devenu un ami et une influence, après avoir été cité dans les notes d'*Undertow*.
Cette exposition fait décoller l'album : disque d'or en **septembre 1993**, platine en **1995**, malgré une pochette censurée chez certains distributeurs comme Wal-Mart. Le single *Sober* devient un hit en **mars 1994**, et son clip en stop motion remporte le prix de la « meilleure vidéo d'un nouvel artiste » de *Billboard*. C'est le premier grand clip de Tool, et il est réalisé par Adam Jones.
*Sober* est justement le morceau qui a fait connaître Tool, et il est étrange pour un hit : une basse lente, une guitare qui gratte, une voix qui alterne le murmure et la plainte, et un refrain qui ne ressemble à rien de radiophonique. Écoutez la tension : le morceau avance comme une mécanique qui refuse de se débloquer.
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Le clip de *Sober* est resté célèbre : *Rolling Stone* le décrit comme des « petits bonshommes maléfiques dans un donjon sombre, avec de la viande qui circule dans des tuyaux ». Jones explique qu'il n'y a pas d'histoire, mais une intention : provoquer des émotions par les images. C'est déjà la méthode de Tool : le clip n'illustre pas la chanson, il crée un objet séparé, qui fonctionne par association.
Cette discrétion est une politique, pas un caprice. Tool n'apparaît dans ses clips que dans les deux premiers — ensuite, les vidéos ne montrent plus les musiciens. Le groupe explique vouloir éviter que le public « s'accroche aux personnalités plutôt qu'à la musique ». C'est cohérent avec le refus de publier les paroles, et avec une idée simple : l'œuvre doit parler toute seule, sans visage et sans mode d'emploi.
Le groupe est ensuite pris dans une nouvelle polémique avec *Prison Sex*, dont le texte et le clip parlent de maltraitance d'enfants. Le clip est réalisé par Jones, qui le décrit comme son « interprétation surréaliste » du sujet. Certains journalistes défendent le morceau et parlent de métaphore ; la branche américaine de MuchMusic juge la vidéo trop explicite, et MTV arrête de la diffuser après quelques passages. Tool apprend alors une règle qui va structurer sa carrière : plus le sujet est grave, plus la télévision recule.
En **septembre 1995**, le groupe commence à écrire et enregistrer son deuxième album. C'est le moment du seul changement de formation de son histoire : **Paul D'Amour** part, à l'amiable, pour d'autres projets — selon Carey, il voulait jouer de la guitare plutôt que de la basse. **Justin Chancellor**, du groupe Peach, que Tool avait croisé en tournée, est choisi parmi une liste de candidats sérieux, dont Scott Reeder de Kyuss et Eric Avery de Jane's Addiction.
Le **17 septembre 1996** sort **Ænima**. Le groupe fait appel au producteur **David Bottrill**, qui a travaillé sur des albums de King Crimson, et Jones crée la pochette avec **Cam de Leon** — une pochette nommée aux Grammy. L'album est dédié à **Bill Hicks**, mort deux ans et demi plus tôt : le groupe veut faire connaître son œuvre, parce qu'il estime que Tool et Hicks « résonnaient sur les mêmes idées ». Le dernier morceau, *Third Eye*, commence par un extrait d'un spectacle de Hicks.
C'est aussi un album sur Los Angeles, et sur son naufrage imaginaire. Le boîtier lenticulaire, la pochette et le refrain d'*Ænema* font référence à un sketch de Hicks, *Arizona Bay*, où le comique imagine Los Angeles engloutie par le Pacifique. Tool reprend l'idée et en fait une chanson de fin du monde californienne, avec un refrain qui ressemble à une promesse de renaissance par l'eau.
*Stinkfist* ouvre l'album, et c'est le premier single. Le morceau est plus court, plus direct, avec une basse qui tourne et une guitare en arpèges. Écoutez la façon dont le refrain arrive : ce n'est pas une explosion, c'est une montée qui ne redescend jamais tout à fait. C'est la marque de Tool : la tension est maintenue, puis relâchée d'un coup, puis reprise.
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Le single a eu des ennuis de censure, et c'est devenu une anecdote célèbre. Les programmateurs radio l'ont raccourci ; MTV a rebaptisé le clip « Track No. 1 », à cause de connotations jugées offensantes ; et les paroles ont été modifiées. Devant les plaintes des fans, Matt Pinfield, présentateur de *120 Minutes*, s'est excusé à l'antenne en agitant le poing devant son visage pendant qu'il présentait la vidéo. Tool venait de gagner une bataille sans rien céder.
*Ænema* est le morceau central, celui qui donne son nom à l'album, et il est plus long, plus lourd, plus théâtral. La basse de Chancellor y est énorme, la batterie de Carey avance par vagues, et le chant de Keenan passe du murmure au cri. Écoutez le milieu du morceau : il y a un moment où tout s'arrête, et où l'on entend la salle imaginaire se vider.
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*Ænema* a valu à Tool son premier Grammy, celui de la meilleure performance metal, en **1998**. C'est le début d'une série : le groupe en gagnera quatre en tout. Et c'est aussi le morceau qui a installé Tool en tête du métal alternatif, avec un album qui finira triple platine aux États-Unis en mars 2003, et qui apparaît dans les listes de meilleurs albums de 1996 de *Kerrang!* et *Terrorizer*.
*Forty Six & 2* est l'autre sommet d'*Ænima*, et peut-être le morceau le plus aimé des fans. Le texte s'appuie sur la psychologie jungienne et sur l'idée d'évolution personnelle : il parle d'intégrer sa part d'ombre, de devenir plus complet. Écoutez la basse : elle porte le morceau, avec une ligne qui monte et qui refuse de se répéter à l'identique.
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Le titre fait référence à une idée développée par un auteur australien, selon laquelle l'être humain aurait deux chromosomes de plus que le chimpanzé — d'où le « 46 & 2 » — et pourrait, par l'évolution, en gagner deux autres. C'est une spéculation, pas une science établie, et Tool l'utilise comme métaphore. Le morceau est aussi un festival de mesures impaires, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un groove immédiat.
La tournée de *10,000 Days* a failli être interrompue pour une raison absurde : pendant une pause début 2007, après l'Australie et la Nouvelle-Zélande, **Danny Carey** s'est déchiré le biceps lors d'une altercation avec le chien de sa compagne. Il a été opéré le 21 février 2007 et plusieurs concerts ont dû être reportés. Le batteur est revenu sur scène en avril, et Tool a joué à Bonnaroo en juin, avec **Tom Morello** en invité sur *Lateralus*.
Ensuite, tout se complique. Deux batailles juridiques vont bloquer le groupe pendant des années. **Volcano Entertainment**, successeur du label Zoo, attaque Tool pour violation de contrat, reprochant au groupe d'avoir écouté des offres d'autres maisons de disques. Tool contre-attaque en affirmant que Volcano n'avait pas utilisé une option de renouvellement prévue au contrat, et les parties finissent par un accord à l'amiable, en décembre 1998, avec un nouveau contrat de trois albums.
En **2000**, le groupe se sépare de son manager historique, **Ted Gardner**, qui poursuit le groupe pour ses commissions. Pendant ce temps, Keenan rejoint **A Perfect Circle**, fondé par son technicien guitare **Billy Howerdel** ; Jones travaille avec Buzz Osborne des Melvins ; Carey joue avec Jello Biafra. Les rumeurs de séparation vont bon train, alors que Chancellor, Jones et Carey continuent d'écrire.
Le coffret **Salival**, sorti en 2000, met fin aux rumeurs : un CD et une VHS ou un DVD, avec une reprise de *No Quarter* de Led Zeppelin, une version live de *You Lied* de Peach, des versions révisées d'anciens morceaux, et quatre clips. C'est un objet de fan, pas un album, et c'est exactement ce que Tool voulait faire à ce moment-là : occuper le terrain sans céder sur le rythme.
En **janvier 2001**, le groupe annonce un nouvel album intitulé **Systema Encéphale**, avec une liste de douze titres aux noms étranges : *Riverchrist*, *Numbereft*, *Encephatalis*, *Musick*, *Coeliacus*. Les réseaux de partage comme Napster se remplissent de faux fichiers portant ces noms. Un mois plus tard, Tool révèle que tout était faux : le véritable album s'appelle **Lateralus**.
*Lateralus* sort en **mai 2001**, et c'est un pas de plus vers le rock progressif et l'art rock. *Rolling Stone* tente de le résumer ainsi : « Batterie, basse et guitares avancent en cycles heurtés d'hyperhurlement et de marche funèbre presque silencieuse. » L'album dure **79 minutes**, avec des morceaux longs, dont le clip de *Parabola*, long de dix minutes et demie, qui pose un défi aux fans comme aux programmateurs.
*Schism* est le premier single, et c'est un des morceaux les plus célèbres du groupe. Chancellor décrit sa mesure comme du « six » et du « six et demi », avant que le morceau ne passe dans « toutes sortes d'autres temps ». Écoutez l'introduction : la basse joue une figure qui semble simple, puis la batterie entre et l'on comprend que le sol se dérobe.
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*Schism* a valu à Tool son deuxième Grammy, celui de la meilleure performance metal pour 2001. Le groupe est allé le chercher avec un discours resté célèbre : Carey a remercié ses parents « pour l'avoir supporté » et **Satan**, et Chancellor a conclu par une plaisanterie scatologique sur son père et sa mère. C'est une des rares fois où Tool a accepté de faire un show télévisé, et il l'a fait à sa manière.
L'album entre **numéro un** du Billboard 200 dès sa première semaine, et la tournée qui suit est immense. En **août 2001**, le groupe fait une mini-tournée de dix dates avec **King Crimson**, un rêve pour ses membres. MTV décrit les deux groupes comme « les rois d'hier et de demain du rock progressif ». Keenan, lui, plaisante : « Pour moi, être sur scène avec King Crimson, c'est comme Lenny Kravitz avec Led Zeppelin, ou Britney Spears avec Debbie Gibson. »
*Lateralus*, le morceau, est le sommet de l'album, et peut-être de la carrière du groupe. Neuf minutes et demie, une introduction lente, puis une montée qui dure, et un texte sur la transcendance. Le nombre de syllabes par vers suit une partie de la suite de **Fibonacci** — un détail que le groupe n'a jamais mis en avant, mais que les fans ont fini par trouver. Écoutez la fin : le morceau s'ouvre au lieu de se refermer.
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Tool a toujours refusé de publier ses paroles avec ses albums, pour que le texte n'influence pas l'écoute. C'est une position rare, et elle a contribué à la réputation du groupe comme objet d'étude : on n'a pas la notice, il faut écouter. Pour *Fear Inoculum*, en 2019, le groupe fera une exception en publiant les paroles dans le livret du CD.
En **2006** arrive **10,000 Days**, précédé d'une rumeur délirante : certains fans ont accusé le groupe d'annoncer un faux album pour tromper son monde. La rumeur tombe quand une copie fuit sur les réseaux une semaine avant la sortie. Le premier morceau, *Vicarious*, est diffusé à la radio américaine le **17 avril 2006**, et l'album sort le **2 mai**.
Le succès est massif : **564 000** copies vendues en première semaine aux États-Unis, **numéro un** du Billboard 200, le double des ventes de l'album de Pearl Jam, son concurrent le plus proche. La critique est plus réservée que pour *Lateralus*, mais l'album reste un des grands succès du groupe, et il gagne le Grammy de la meilleure pochette en **2007**.
Cette pochette est un objet en soi : Jones y a intégré une paire de **lentilles stéréoscopiques** pour regarder les images en relief, et un livret de photos. C'est un hommage aux pochettes des années 1970, et une manière de rappeler que Tool est aussi un projet visuel. Jones est le directeur artistique du groupe, il a réalisé la plupart des clips, et il considère l'objet-album comme une œuvre à part entière.
*Vicarious* ouvre l'album, et c'est une des chansons les plus directes du groupe : un riff qui frappe, un texte sur notre goût pour la violence des autres, regardée de loin. Écoutez le refrain : il est presque pop, avec une basse qui saute et une batterie qui claque. C'est du Tool accessible, et c'est probablement pour cela que le morceau a été choisi comme premier single.
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Le clip de *Vicarious*, sorti en DVD le **18 décembre 2007**, est le premier du groupe entièrement réalisé en images de synthèse. Le morceau est nommé aux Grammy dans la catégorie meilleure performance hard rock, et l'album gagne, lui, le prix de la pochette. Tool est un des rares groupes à être récompensé autant pour sa musique que pour ses objets.
*Jambi* est l'autre grand morceau de *10,000 Days*, et il est célèbre pour un détail : le solo de guitare est joué avec un **talk box**, cet appareil qui fait « parler » la guitare à travers un tube. Écoutez la couleur : on dirait un instrument nouveau, entre la voix et le synthé. Le texte, lui, joue sur le pied métrique iambique, et le titre y fait référence.
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L'album porte aussi un morceau très personnel : *10,000 Days (Wings Pt 2)*, qui fait référence aux **vingt-sept ans** pendant lesquels la mère de Keenan a souffert des complications d'un accident vasculaire cérébral, jusqu'à sa mort en 2003. Dix mille jours, c'est à peu près vingt-sept ans. C'est une des rares fois où Keenan parle de sa vie privée de façon directe, et le morceau est devenu un moment à part dans les concerts.
Puis le silence. Ou plutôt : treize ans de vie de groupe sans album. Il y a des tournées, des déclarations, des interviews où l'on apprend que le disque avance, qu'il est « à 90 % », qu'il sortira « l'année prochaine ». Il y a un procès, réglé en faveur du groupe en 2015. Il y a des engagements familiaux. Et il y a surtout une industrie qui change : Tool est un des derniers grands groupes à ne pas être sur les plateformes de streaming.
Le **2 août 2019**, la discographie de Tool — sauf *Salival* — arrive enfin sur les services d'écoute. Le groupe était un des derniers à résister, parce que son contrat avait été signé avant l'ère du streaming et n'avait pas été renégocié avant *Fear Inoculum*. Résultat : chaque album entre dans les charts internationaux, et plusieurs records de *Billboard* tombent. Keenan dira plus tard regretter d'avoir attendu si longtemps, parce que cela avait réduit l'exposition du groupe.
**Fear Inoculum** sort le **30 août 2019**, et devient le **troisième numéro un** américain de Tool. Le morceau-titre, sorti le 7 août, est la première nouveauté du groupe en treize ans. En janvier 2020, *7empest* remporte le Grammy de la meilleure performance metal. L'album est un des plus longs de l'histoire des charts : plus de 79 minutes, des morceaux de dix à quinze minutes, et une production qui privilégie l'immersion à l'efficacité.
*Pneuma* en est le centre de gravité, avec près de douze minutes. Le morceau commence par une figure de basse et de batterie qui tourne, puis s'ouvre sur une longue section instrumentale où les trois musiciens jouent ensemble comme un seul organisme. Écoutez la partie médiane : il ne se passe « rien » au sens pop du terme, et c'est justement là que le morceau se construit.
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Le titre fait référence au souffle, au sens grec du terme — l'esprit, le souffle vital. C'est un bon résumé de ce que Tool est devenu : un groupe qui construit des cathédrales sonores, avec des mesures impaires, des polyrythmies de Danny Carey et une basse de Justin Chancellor qui joue parfois comme une guitare. Sur scène, *Pneuma* est devenu un des moments forts, avec une lumière et une projection qui accompagnent la montée.
Il faut parler du son, parce que c'est là que Tool est le plus singulier. Carey utilise des **polyrythmies**, des techniques de tabla et des pads électroniques pour déclencher des échantillons de tabla et d'octoban. Chancellor a un son de basse épais dans le médium, avec des techniques de guitare — des harmoniques, des wah, des balayages de tonalité. Jones combine accords de puissance, bruit gratté, arpèges et minimalisme. Keenan, enfin, est décrit comme la « voix qui donne de la dignité à la luxure, la colère et le dégoût ».
Les influences revendiquées sont cohérentes avec ça : **King Crimson** d'abord, cité en 1997 avec les Melvins et *Passion* de Peter Gabriel. Jones a aussi mentionné Joni Mitchell, Depeche Mode et la country ; Keenan a cité *Hejira* de Joni Mitchell, *Holy Money/Greed* des Swans, *Physical Graffiti* de Led Zeppelin, *Red* de King Crimson et *Passion* de Peter Gabriel comme ses cinq disques préférés ; Carey cite Neil Peart, Bill Bruford et Alan White.
Il y a une ironie dans cette filiation : **Robert Fripp**, le guitariste de King Crimson, a toujours minimisé l'influence de son groupe sur Tool. Il reconnaît une seule figure, un arpège de trois notes avec un accent particulier, et ajoute : « Je peux détecter plus d'influence de Tool chez King Crimson que de King Crimson chez Tool. » Keenan, lui, a plaisanté sur scène en 2001 : « Maintenant vous savez qui on a copié. Ne le dites à personne, surtout pas aux membres de King Crimson. »
La critique a fini par trouver une formule : Patrick Donovan, du journal *The Age*, décrit Tool comme « le groupe de métal des gens qui pensent. Cérébral et viscéral, doux et lourd, mélodique et abrasif, tendre et brutal, familier et étrange, occidental et oriental, beau et laid ». C'est une définition qui ne dit rien de précis, et qui dit tout de même l'essentiel : Tool est un groupe de contradictions assumées.
Il y a aussi la question des objets. En **mars 2022**, pour les trente ans d'*Opiate*, le groupe publie **Opiate²**, une nouvelle version du EP, presque deux fois plus longue que l'originale, avec les mêmes paroles que la version live et une longue partie instrumentale au milieu. Un clip réalisé par **Dominic Hailstone** accompagne la sortie. Trente ans après, Tool continuait donc à retravailler ses propres morceaux plutôt que de les rééditer tels quels.
En **2026**, Tool n'a toujours pas sorti de sixième album, mais il travaille. Carey a annoncé en début d'année que le groupe écrivait « beaucoup de nouvelles chansons » pour une sortie espérée en **2027**, éventuellement accompagnée d'une résidence à la **Sphere** de Las Vegas. Jones a révélé que Tool avait été sollicité pour ouvrir la salle en 2023, mais que des désaccords internes avaient empêché la chose — c'est U2 qui a inauguré la Sphere à sa place.
Trente ans après *Undertow*, Tool reste un groupe à part : quatre musiciens qui refusent de sortir des disques pour respecter un calendrier, qui considèrent les clips et les pochettes comme des œuvres, et qui demandent à leur public une chose simple et rare — du temps. *Lateralus*, *Ænima*, *Fear Inoculum* : ces albums ne se consomment pas, ils s'habitent. Et c'est peut-être la vraie leçon de Tool : la patience n'est pas un défaut de production, c'est un instrument.