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IGOR — Tyler, the Creator tombe le masque
Un triangle amoureux, une perruque blonde, un personnage de méchant de conte : le disque où le rappeur le plus bruyant de sa génération s'est mis à chanter
IGOR est le sixième album de *Tyler, the Creator, sorti le 17 mai 2019 chez Columbia Records. Douze titres, 39 minutes et 43 secondes*, entièrement produits par Tyler lui-même, avec des invités : Playboi Carti, Lil Uzi Vert, Solange, Kanye West, et le comédien Jerrod Carmichael à la narration. C'est un album de hip-hop, mais aussi de neo soul, de R&B, de funk et de pop — et c'est surtout un album d'amour qui finit mal.
Le disque raconte un *triangle amoureux : Tyler aime un homme qui, lui, est déjà en couple avec une femme. Au milieu de cette histoire apparaît Igor*, un personnage tiré d'un archétype littéraire — l'assistant du méchant, dans les contes gothiques — qui représente le côté sombre et indifférent de Tyler. Ce personnage donne son titre à l'album, et il permet à Tyler de raconter une rupture sans jamais parler à la première personne de façon directe.
Commercialement, c'est un triomphe : l'album entre *numéro un du Billboard 200 avec 165 000 équivalents-ventes, dont 74 000 ventes physiques pures, une première pour Tyler. Le single Earfquake atteint la treizième place du Hot 100. Et en janvier 2020, IGOR remporte le Grammy du meilleur album rap*, la première récompense de Tyler aux Grammy Awards.
Le contexte compte. En 2017, Flower Boy avait déjà surpris : un Tyler plus doux, plus mélodique, plus introspectif, après des années de provocations et de chaos. IGOR va plus loin : ce n'est plus un rappeur qui chante parfois, c'est un auteur-compositeur qui utilise le rap comme une couleur parmi d'autres. Il y a des morceaux où Tyler ne rappe pas du tout, et il y a des morceaux où sa voix est volontairement noyée dans le mix.
Pour situer Tyler, il faut remonter un peu. Né le *6 mars 1991, il a fondé à la fin des années 2000 le collectif Odd Future, un groupe de jeunes gens de Los Angeles qui faisaient du rap, des clips, des sketches et du bruit. Son premier album, Bastard, sort en 2009 ; le deuxième, Goblin, en 2011, le fait connaître du grand public avec le single Yonkers et son clip. À cette époque, Tyler est un provocateur : textes violents, imagerie horrifique, personnages. Puis Wolf*, en 2013, marque un premier pas vers autre chose.
L'enregistrement s'étale sur deux ans, entre 2017 et 2019, principalement en Californie, mais aussi à *Lake Como, en Italie, et à Atlanta. Tyler travaille seul, chez lui, et fait venir les invités au compte-gouttes. I Think est enregistré à Lake Como avec l'aide de Solange ; Running Out of Time est écrit pendant une session avec le rappeur ASAP Ferg ; et le beat de Gone, Gone / Thank You date de 2013, du temps de la tournée de Wolf*.
Ce beat, Tyler l'avait mis de côté. Il l'avait écarté de Cherry Bomb puis de Flower Boy, parce qu'il ne trouvait pas sa place dans ces deux albums. C'est un détail qui dit beaucoup de sa méthode : il accumule, il garde, il attend le bon contexte. IGOR est l'album où plusieurs de ces morceaux en attente ont trouvé leur place, et où l'ensemble forme enfin une histoire.
L'album s'ouvre sur Igor's Theme, et le personnage entre en scène dès la première seconde. Écoutez : une voix qui se présente, un piano, des chœurs, et cette impression de générique de film. Le morceau emprunte des éléments non crédités à Attention, de Head West, et il est coécrit par *Lil Uzi Vert*. C'est une ouverture de spectacle, pas une ouverture de disque de rap.
Igor's Theme annonce le programme : un album où la voix de Tyler est traitée comme un instrument, où les graves sont énormes, et où les changements d'humeur sont brusques. Le morceau contient aussi la première apparition du nom d'Igor, qui reviendra plus tard sur What's Good. C'est une carte de visite : Tyler ne rappe pas pour impressionner, il installe un personnage et une atmosphère de film.
Le son de l'album est reconnaissable entre tous : il est chargé en synthétiseurs, avec des mélodies de neo soul et des voix volontairement basses dans le mixage. Danny Schwartz, de Rolling Stone, parle d'un « mélange riche et désordonné de R&B, de funk et de rap ». Cette voix noyée est un choix fort : on entend Tyler comme on entendrait quelqu'un dans une pièce à côté, et cela rend l'album plus intime qu'impressionnant.
Puis vient Earfquake, le single, et le morceau le plus étrange de la carrière de Tyler à ce moment-là. Il l'avait écrit pour *Justin Bieber et pour Rihanna*, qui l'ont tous les deux refusé — et l'on peut se demander ce qu'aurait donné cette chanson dans d'autres mains. Écoutez l'introduction : une voix qui appelle, un piano, et un refrain qui ressemble à une berceuse.
Earfquake est un morceau de R&B, et les critiques l'ont lu de deux façons : soit Tyler tombe amoureux, soit il a le cœur brisé. C'est justement l'ambiguïté qui fait la force du morceau. Playboi Carti y apparaît — il est crédité comme coauteur — et sa voix, volontairement noyée, ajoute une couche d'étrangeté. Le clip, sorti le jour de l'album, montre Tyler en perruque blonde, dans un décor de studio de télévision.
I Think est le morceau où Tyler commence à douter. Le texte parle d'une relation naissante et d'une attirance qu'il sait malsaine, et c'est un des rares moments où l'album dit clairement ce qu'il raconte. Écoutez la production : des synthés, une batterie sèche, et cette voix qui hésite entre le chant et la parole. Solange a travaillé sur ce morceau à Lake Como, et cela s'entend dans la douceur de l'ensemble.
I Think incorpore des éléments de Get Down, de Nkono Teles, et de Special Lady, de Bibi Mascel — deux disques africains que Tyler transforme en matière pop. C'est une des méthodes de l'album : les samples ne sont pas là pour faire savant, ils servent à donner une couleur. Et cette couleur, sur I Think, c'est celle d'un type qui se rend compte qu'il aime quelqu'un qui ne l'aime pas comme il voudrait.
Running Out of Time est le morceau le plus « pop » du disque, avec une mélodie lumineuse et un refrain qui reste. Il a été écrit pendant une session avec ASAP Ferg, et il contient un sample de Hit It Run, de Run-DMC. Écoutez le contraste : la musique est douce, presque joyeuse, et le texte parle d'un amour qui ne tient pas, d'un temps qui manque.
Running Out of Time est un des morceaux où l'on entend le mieux ce que les critiques ont appelé le « hazy pop » de l'album : des voix traitées, une batterie qui semble venir de loin, des synthés qui nappent tout. Tyler a expliqué qu'il voulait faire un disque que l'on puisse écouter en boucle, et ce morceau est fait pour ça — il est court, il est beau, et il laisse une impression de flottement.
Avec New Magic Wand, l'album change de ton. C'est le morceau le plus agressif, celui où la jalousie devient une menace, et où Tyler montre le côté sombre du personnage. Écoutez le rythme : il est rapide, presque punk, avec une basse qui avance par à-coups. C'est le moment où l'on comprend que l'histoire ne finira pas bien.
New Magic Wand incorpore des éléments de Vsichni Praznj, de Siluetes 61, un disque tchèque, et il est un des rares morceaux de l'album où Tyler rappe vraiment. Le texte parle d'un ancien amour, d'un regret, et de la volonté de reprendre quelqu'un à quelqu'un d'autre. C'est brutal, et c'est le cœur du personnage : Igor n'est pas un amoureux transi, c'est un méchant de conte qui veut ce qu'il veut.
A Boy Is a Gun est le morceau le plus hanté de l'album : une boucle vocale qui tourne, une batterie lente, et une voix qui répète une image. Écoutez l'introduction : un sample des Ponderosa Twins Plus One, Bound, ralenti et étiré, qui donne au morceau une couleur de souvenirs. Le titre est écrit avec un astérisque, comme une note de bas de page.
Le morceau est une métaphore : l'amour comme une arme, quelque chose qu'on tient et qui peut blesser. Tyler y parle de sa vie intime, et le clip, sorti en septembre 2019, pousse l'idée jusqu'au bout. C'est aussi un des morceaux où l'on entend le mieux la façon dont il a travaillé : une boucle, une voix, et beaucoup d'espace. Il ne cherche pas à remplir, il cherche à faire durer une sensation.
Puppet est le morceau de la manipulation. Il contient un couplet de *Kanye West, et il incorpore des éléments de Today, de Czar, et d'It's Alright With Me*, de Part Time. Écoutez le refrain : Tyler y répète qu'il est une marionnette, et la production ressemble à un mécanisme qui tourne. C'est le moment où l'album bascule dans la dépendance affective.
Puppet est court, presque deux minutes cinquante, et c'est une des pièces les plus denses de l'album. Kanye West y apparaît comme une voix extérieure, presque un commentaire, et le morceau se termine sur une impression de vertige. C'est aussi un des rares moments où l'album fait entendre une forme de dialogue : Tyler ne parle pas seulement de lui, il se regarde être manipulé.
What's Good est le morceau le plus radical de l'album. Il commence par une basse énorme, une batterie qui frappe, et une voix qui monte dans les aigus — Tyler y rappe avec une énergie qu'on ne lui avait pas entendue depuis des années. C'est aussi le morceau où le nom d'Igor revient, et où le personnage prend le dessus. Écoutez la dernière partie : tout se casse.
What's Good marque le point de bascule de l'album. Après ce morceau, l'histoire change de ton : Tyler a sorti tout son cœur dans la première moitié, et Igor arrive pour prendre le relais. C'est là que le récit du triangle amoureux cède la place à quelque chose de plus dur, de plus amer, et de plus intéressant : le récit d'un type qui décide d'arrêter d'être gentil.
Et puis il y a Gone, Gone / Thank You, le morceau le plus long de l'album, six minutes quinze, et probablement son sommet. Il est en deux parties : la première est une rupture, la seconde est un remerciement. Écoutez la transition : la musique change de couleur, la voix change de registre, et le morceau se met à ressembler à un adieu.
Gone, Gone / Thank You contient des extraits de Hey Girl, de Cullen Omori, et des interpolations de Fragile, d'Alan O'Day et Tatsuro Yamashita. Le beat, on l'a dit, date de 2013 : Tyler l'avait gardé six ans, et il fallait un album comme IGOR pour qu'il trouve sa place. C'est le morceau qui justifie tout le disque : la tristesse y est acceptée, et la beauté de la musique contredit le texte.
I Don't Love You Anymore est le contrepoint exact : court, calme, presque soulagé. La batterie est simple, la basse ronde, et la voix de Tyler est douce, comme si la décision était déjà prise. Écoutez la manière dont il prononce le titre : ce n'est pas une crise, c'est un constat. C'est peut-être le morceau le plus mature de l'album.
Le morceau dure moins de trois minutes, et il ne cherche pas à convaincre. C'est une des forces d'IGOR : Tyler ne raconte pas seulement une rupture, il en montre les étapes, y compris celles où l'on se sent mieux et où cela fait encore mal. I Don't Love You Anymore est l'étape du calme, et elle est presque plus triste que les morceaux de colère.
L'album se termine sur Are We Still Friends?, qui commence comme une chanson d'amour des années 1970 et finit comme une question sans réponse. Il contient des extraits de Dream, d'*Al Green*, et il est construit sur une boucle de guitare et une voix qui monte. Écoutez la fin : le morceau s'arrête sur une note suspendue, et l'album ne répond pas.
Are We Still Friends? est un final parfait parce qu'il refuse de conclure. Tyler a raconté une histoire d'amour qui n'a pas marché, et il termine sur une question qui pourrait aussi bien s'adresser à son amant qu'à son public. C'est la dernière phrase d'un album qui n'a jamais voulu être un album conceptuel au sens strict, mais qui raconte quand même une histoire de bout en bout.
Il faut aussi rappeler que Tyler construit des personnages depuis longtemps. Il est connu pour ses « alter egos » et ses identités successives, et IGOR pousse la logique jusqu'au bout : le disque porte le nom d'un personnage, et ce personnage a une fonction précise dans l'histoire. Ce n'est pas un déguisement marketing, c'est une manière de raconter des choses personnelles sans les revendiquer comme siennes — et cela explique la liberté de ton de l'album.
Il faut s'arrêter sur le personnage, parce qu'il est la clé de l'album. *Igor* vient d'un archétype littéraire : dans les romans gothiques, c'est l'assistant du méchant, celui qui exécute les basses œuvres. Chez Tyler, il représente la partie sombre et indifférente de lui-même, celle qui apparaît quand l'amour n'est pas rendu. Igor n'arrive pas au début de l'album : il arrive après que Tyler a tout donné, et que l'autre est resté avec son ex.
La narration est confiée à *Jerrod Carmichael, un comédien américain, qui intervient par de courtes phrases pour éclairer l'état d'esprit des personnages. Il apparaît pour la première fois sur Exactly What You Run From You End Up Chasing, un interlude de quinze secondes ajouté à la fin de Boyfriend sur les éditions physiques. Cette voix off donne à l'album une dimension de film, et elle explique en partie pourquoi IGOR* se laisse écouter d'un bloc.
Les éditions physiques de l'album réservent une surprise : la version CD, vinyle et cassette contient un morceau de plus, Boyfriend, et l'interlude Exactly What You Run From You End Up Chasing est collé à sa fin. La durée passe de *39:43 à 43:29*, et le récit gagne un chapitre. C'est un choix d'époque, à contre-courant du streaming : l'album sur les plateformes n'est pas tout à fait le même que celui qu'on achète.
Visuellement, IGOR est aussi un objet. Tyler y porte une perruque blonde et des costumes pastel, et il a réalisé plusieurs clips de l'album, dont Earfquake. L'imagerie est volontairement théâtrale : ce n'est pas un rappeur qui pose, c'est un personnage qui joue son rôle. Cette cohérence entre la musique, les clips et la scène explique une partie de l'impact de l'album en 2019.
La campagne visuelle est menée tambour battant. Le clip d'Earfquake sort le jour de l'album, le 17 mai 2019 ; celui d'A Boy Is a Gun le *16 septembre ; celui d'I Think le 24 octobre. En août, Apple Music publie Apple Music Presents: Tyler, the Creator, un « album vidéo » qui rassemble onze vidéos filmées lors de la première prestation live d'IGOR*, en mai 2019. La musique existe donc aussi comme objet filmé, et Tyler en est le metteur en scène.
La critique est très favorable : *81 sur 100 à Metacritic, sur dix-huit critiques. Roisin O'Connor, dans The Independent*, parle du « meilleur travail » de Tyler à ce jour, et décrit l'album comme un labyrinthe avec ses « tours et détours ». Andy Kellman, sur AllMusic, le compare à un grand disque de soul pour son expression de la « douleur, de la vulnérabilité et de la compulsion ».
D'autres critiques sont plus réservées, et c'est intéressant. Sputnikmusic estime que ce n'est pas forcément son meilleur album, même si la prise de risque paie sur I Think et A Boy Is a Gun. Dean Van Nguyen, dans The Guardian, reconnaît l'ingéniosité mais trouve qu'il manque la « humanité brute et sans compromis » des disques précédents. Autrement dit : IGOR est admiré, mais il divise ceux qui aimaient le Tyler des débuts.
La tournée est annoncée le *3 juin 2019, avec Jaden Smith, Blood Orange et GoldLink en première partie. C'est une tournée de salles, pas de stades, et elle va durer des mois, avec des costumes, des décors et un groupe. Sur scène, IGOR* devient un spectacle : les morceaux s'enchaînent, les transitions de l'album sont conservées, et le personnage est joué jusqu'au bout. C'est là que l'album a achevé de devenir une histoire pour son public.
À sa sortie, IGOR figure dans les listes de fin d'année de nombreuses publications, ce qui est le signe d'un disque qui a marqué au-delà de son public habituel. Il faut dire que 2019 était une année où le rap cherchait de nouvelles formes, entre trap, expérimentation et retour de la soul. IGOR arrive avec une proposition différente : un album court, produit seul, chanté autant que rappé, et construit comme une histoire. Il n'a pas eu besoin de tubes pour s'imposer.
Le Grammy a ajouté une couche. En janvier 2020, IGOR gagne le prix du *meilleur album rap*, et Tyler profite de la cérémonie pour critiquer la façon dont les Grammy classent les artistes noirs dans des catégories « rap » ou « urban » plutôt que dans la catégorie pop — ce qu'il a qualifié de compliment du revers de la main, motivé selon lui par des raisons raciales. Le débat sur la place du rap dans les récompenses ne date pas de lui, mais il l'a posé avec une clarté rare.
Côté chiffres, l'album s'installe : deux fois platine aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Norvège et en Pologne ; platine en Australie, au Brésil, au Canada, au Danemark, en France, en Italie et au Royaume-Uni. Earfquake reste quinze semaines dans le Hot 100, et sept autres morceaux de l'album y font une apparition d'une semaine, entre la 51e et la 88e place. C'est le signe d'un album écouté en entier, pas seulement d'un single.
Ce qui reste d'IGOR, cinq ans après, c'est une leçon de contrôle. Tyler produit tout, joue de presque tout, écrit seul, et fabrique une histoire qui n'est jamais explicite. Il ne dit pas « je suis gay » ni « je suis bi » : il raconte un amour entre deux hommes, avec ses mensonges et ses lâchetés, et il laisse le public comprendre. C'est une façon de faire de la musique personnelle sans confession, et c'est probablement ce qui a le plus marqué les jeunes artistes qui sont venus après.
Il y a aussi une leçon de forme. IGOR dure quarante minutes, il n'a pas de tubes évidents en dehors d'Earfquake, et il se termine sur une question. À une époque où les albums sont souvent des playlists, c'est un disque qui demande d'être écouté du début à la fin, dans l'ordre, avec ses interludes et ses transitions. Et c'est sans doute pour cela qu'il est devenu, pour toute une génération, un album de rupture — au sens propre : celui qu'on écoute quand quelque chose se termine.
Les morceaux
La source markdown de ce récit (20238 caractères)
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kind: album
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title: IGOR — Tyler, the Creator tombe le masque
subtitle: Un triangle amoureux, une perruque blonde, un personnage de méchant de conte : le disque où le rappeur le plus bruyant de sa génération s'est mis à chanter
summary: Sorti en mai 2019, IGOR est un album d'amour et de jalousie raconté par un personnage. Tyler, the Creator y produit tout, y joue de tout, et transforme sa voix, son image et sa musique.
status: published
subjects:
- album: IGOR
artist: Tyler, the Creator
tags: [hip-hop, neo-soul, 2019, columbia, grammy]
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*IGOR* est le sixième album de **Tyler, the Creator**, sorti le **17 mai 2019** chez Columbia Records. Douze titres, **39 minutes et 43 secondes**, entièrement produits par Tyler lui-même, avec des invités : Playboi Carti, Lil Uzi Vert, Solange, Kanye West, et le comédien Jerrod Carmichael à la narration. C'est un album de hip-hop, mais aussi de neo soul, de R&B, de funk et de pop — et c'est surtout un album d'amour qui finit mal.
Le disque raconte un **triangle amoureux** : Tyler aime un homme qui, lui, est déjà en couple avec une femme. Au milieu de cette histoire apparaît **Igor**, un personnage tiré d'un archétype littéraire — l'assistant du méchant, dans les contes gothiques — qui représente le côté sombre et indifférent de Tyler. Ce personnage donne son titre à l'album, et il permet à Tyler de raconter une rupture sans jamais parler à la première personne de façon directe.
Commercialement, c'est un triomphe : l'album entre **numéro un** du Billboard 200 avec **165 000** équivalents-ventes, dont **74 000** ventes physiques pures, une première pour Tyler. Le single *Earfquake* atteint la **treizième place** du Hot 100. Et en janvier 2020, *IGOR* remporte le **Grammy du meilleur album rap**, la première récompense de Tyler aux Grammy Awards.
Le contexte compte. En 2017, *Flower Boy* avait déjà surpris : un Tyler plus doux, plus mélodique, plus introspectif, après des années de provocations et de chaos. *IGOR* va plus loin : ce n'est plus un rappeur qui chante parfois, c'est un auteur-compositeur qui utilise le rap comme une couleur parmi d'autres. Il y a des morceaux où Tyler ne rappe pas du tout, et il y a des morceaux où sa voix est volontairement noyée dans le mix.
Pour situer Tyler, il faut remonter un peu. Né le **6 mars 1991**, il a fondé à la fin des années 2000 le collectif **Odd Future**, un groupe de jeunes gens de Los Angeles qui faisaient du rap, des clips, des sketches et du bruit. Son premier album, *Bastard*, sort en **2009** ; le deuxième, *Goblin*, en **2011**, le fait connaître du grand public avec le single *Yonkers* et son clip. À cette époque, Tyler est un provocateur : textes violents, imagerie horrifique, personnages. Puis *Wolf*, en 2013, marque un premier pas vers autre chose.
L'enregistrement s'étale sur deux ans, entre 2017 et 2019, principalement en Californie, mais aussi à **Lake Como**, en Italie, et à **Atlanta**. Tyler travaille seul, chez lui, et fait venir les invités au compte-gouttes. *I Think* est enregistré à Lake Como avec l'aide de **Solange** ; *Running Out of Time* est écrit pendant une session avec le rappeur **ASAP Ferg** ; et le beat de *Gone, Gone / Thank You* date de **2013**, du temps de la tournée de *Wolf*.
Ce beat, Tyler l'avait mis de côté. Il l'avait écarté de *Cherry Bomb* puis de *Flower Boy*, parce qu'il ne trouvait pas sa place dans ces deux albums. C'est un détail qui dit beaucoup de sa méthode : il accumule, il garde, il attend le bon contexte. *IGOR* est l'album où plusieurs de ces morceaux en attente ont trouvé leur place, et où l'ensemble forme enfin une histoire.
L'album s'ouvre sur *Igor's Theme*, et le personnage entre en scène dès la première seconde. Écoutez : une voix qui se présente, un piano, des chœurs, et cette impression de générique de film. Le morceau emprunte des éléments non crédités à *Attention*, de Head West, et il est coécrit par **Lil Uzi Vert**. C'est une ouverture de spectacle, pas une ouverture de disque de rap.
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*Igor's Theme* annonce le programme : un album où la voix de Tyler est traitée comme un instrument, où les graves sont énormes, et où les changements d'humeur sont brusques. Le morceau contient aussi la première apparition du nom d'Igor, qui reviendra plus tard sur *What's Good*. C'est une carte de visite : Tyler ne rappe pas pour impressionner, il installe un personnage et une atmosphère de film.
Le son de l'album est reconnaissable entre tous : il est chargé en synthétiseurs, avec des mélodies de neo soul et des voix volontairement basses dans le mixage. Danny Schwartz, de *Rolling Stone*, parle d'un « mélange riche et désordonné de R&B, de funk et de rap ». Cette voix noyée est un choix fort : on entend Tyler comme on entendrait quelqu'un dans une pièce à côté, et cela rend l'album plus intime qu'impressionnant.
Puis vient *Earfquake*, le single, et le morceau le plus étrange de la carrière de Tyler à ce moment-là. Il l'avait écrit pour **Justin Bieber** et pour **Rihanna**, qui l'ont tous les deux refusé — et l'on peut se demander ce qu'aurait donné cette chanson dans d'autres mains. Écoutez l'introduction : une voix qui appelle, un piano, et un refrain qui ressemble à une berceuse.
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*Earfquake* est un morceau de R&B, et les critiques l'ont lu de deux façons : soit Tyler tombe amoureux, soit il a le cœur brisé. C'est justement l'ambiguïté qui fait la force du morceau. Playboi Carti y apparaît — il est crédité comme coauteur — et sa voix, volontairement noyée, ajoute une couche d'étrangeté. Le clip, sorti le jour de l'album, montre Tyler en perruque blonde, dans un décor de studio de télévision.
*I Think* est le morceau où Tyler commence à douter. Le texte parle d'une relation naissante et d'une attirance qu'il sait malsaine, et c'est un des rares moments où l'album dit clairement ce qu'il raconte. Écoutez la production : des synthés, une batterie sèche, et cette voix qui hésite entre le chant et la parole. Solange a travaillé sur ce morceau à Lake Como, et cela s'entend dans la douceur de l'ensemble.
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*I Think* incorpore des éléments de *Get Down*, de Nkono Teles, et de *Special Lady*, de Bibi Mascel — deux disques africains que Tyler transforme en matière pop. C'est une des méthodes de l'album : les samples ne sont pas là pour faire savant, ils servent à donner une couleur. Et cette couleur, sur *I Think*, c'est celle d'un type qui se rend compte qu'il aime quelqu'un qui ne l'aime pas comme il voudrait.
*Running Out of Time* est le morceau le plus « pop » du disque, avec une mélodie lumineuse et un refrain qui reste. Il a été écrit pendant une session avec ASAP Ferg, et il contient un sample de *Hit It Run*, de Run-DMC. Écoutez le contraste : la musique est douce, presque joyeuse, et le texte parle d'un amour qui ne tient pas, d'un temps qui manque.
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*Running Out of Time* est un des morceaux où l'on entend le mieux ce que les critiques ont appelé le « hazy pop » de l'album : des voix traitées, une batterie qui semble venir de loin, des synthés qui nappent tout. Tyler a expliqué qu'il voulait faire un disque que l'on puisse écouter en boucle, et ce morceau est fait pour ça — il est court, il est beau, et il laisse une impression de flottement.
Avec *New Magic Wand*, l'album change de ton. C'est le morceau le plus agressif, celui où la jalousie devient une menace, et où Tyler montre le côté sombre du personnage. Écoutez le rythme : il est rapide, presque punk, avec une basse qui avance par à-coups. C'est le moment où l'on comprend que l'histoire ne finira pas bien.
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*New Magic Wand* incorpore des éléments de *Vsichni Praznj*, de Siluetes 61, un disque tchèque, et il est un des rares morceaux de l'album où Tyler rappe vraiment. Le texte parle d'un ancien amour, d'un regret, et de la volonté de reprendre quelqu'un à quelqu'un d'autre. C'est brutal, et c'est le cœur du personnage : Igor n'est pas un amoureux transi, c'est un méchant de conte qui veut ce qu'il veut.
*A Boy Is a Gun* est le morceau le plus hanté de l'album : une boucle vocale qui tourne, une batterie lente, et une voix qui répète une image. Écoutez l'introduction : un sample des Ponderosa Twins Plus One, *Bound*, ralenti et étiré, qui donne au morceau une couleur de souvenirs. Le titre est écrit avec un astérisque, comme une note de bas de page.
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Le morceau est une métaphore : l'amour comme une arme, quelque chose qu'on tient et qui peut blesser. Tyler y parle de sa vie intime, et le clip, sorti en septembre 2019, pousse l'idée jusqu'au bout. C'est aussi un des morceaux où l'on entend le mieux la façon dont il a travaillé : une boucle, une voix, et beaucoup d'espace. Il ne cherche pas à remplir, il cherche à faire durer une sensation.
*Puppet* est le morceau de la manipulation. Il contient un couplet de **Kanye West**, et il incorpore des éléments de *Today*, de Czar, et d'*It's Alright With Me*, de Part Time. Écoutez le refrain : Tyler y répète qu'il est une marionnette, et la production ressemble à un mécanisme qui tourne. C'est le moment où l'album bascule dans la dépendance affective.
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*Puppet* est court, presque deux minutes cinquante, et c'est une des pièces les plus denses de l'album. Kanye West y apparaît comme une voix extérieure, presque un commentaire, et le morceau se termine sur une impression de vertige. C'est aussi un des rares moments où l'album fait entendre une forme de dialogue : Tyler ne parle pas seulement de lui, il se regarde être manipulé.
*What's Good* est le morceau le plus radical de l'album. Il commence par une basse énorme, une batterie qui frappe, et une voix qui monte dans les aigus — Tyler y rappe avec une énergie qu'on ne lui avait pas entendue depuis des années. C'est aussi le morceau où le nom d'Igor revient, et où le personnage prend le dessus. Écoutez la dernière partie : tout se casse.
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*What's Good* marque le point de bascule de l'album. Après ce morceau, l'histoire change de ton : Tyler a sorti tout son cœur dans la première moitié, et Igor arrive pour prendre le relais. C'est là que le récit du triangle amoureux cède la place à quelque chose de plus dur, de plus amer, et de plus intéressant : le récit d'un type qui décide d'arrêter d'être gentil.
Et puis il y a *Gone, Gone / Thank You*, le morceau le plus long de l'album, six minutes quinze, et probablement son sommet. Il est en deux parties : la première est une rupture, la seconde est un remerciement. Écoutez la transition : la musique change de couleur, la voix change de registre, et le morceau se met à ressembler à un adieu.
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*Gone, Gone / Thank You* contient des extraits de *Hey Girl*, de Cullen Omori, et des interpolations de *Fragile*, d'Alan O'Day et Tatsuro Yamashita. Le beat, on l'a dit, date de 2013 : Tyler l'avait gardé six ans, et il fallait un album comme *IGOR* pour qu'il trouve sa place. C'est le morceau qui justifie tout le disque : la tristesse y est acceptée, et la beauté de la musique contredit le texte.
*I Don't Love You Anymore* est le contrepoint exact : court, calme, presque soulagé. La batterie est simple, la basse ronde, et la voix de Tyler est douce, comme si la décision était déjà prise. Écoutez la manière dont il prononce le titre : ce n'est pas une crise, c'est un constat. C'est peut-être le morceau le plus mature de l'album.
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Le morceau dure moins de trois minutes, et il ne cherche pas à convaincre. C'est une des forces d'*IGOR* : Tyler ne raconte pas seulement une rupture, il en montre les étapes, y compris celles où l'on se sent mieux et où cela fait encore mal. *I Don't Love You Anymore* est l'étape du calme, et elle est presque plus triste que les morceaux de colère.
L'album se termine sur *Are We Still Friends?*, qui commence comme une chanson d'amour des années 1970 et finit comme une question sans réponse. Il contient des extraits de *Dream*, d'**Al Green**, et il est construit sur une boucle de guitare et une voix qui monte. Écoutez la fin : le morceau s'arrête sur une note suspendue, et l'album ne répond pas.
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*Are We Still Friends?* est un final parfait parce qu'il refuse de conclure. Tyler a raconté une histoire d'amour qui n'a pas marché, et il termine sur une question qui pourrait aussi bien s'adresser à son amant qu'à son public. C'est la dernière phrase d'un album qui n'a jamais voulu être un album conceptuel au sens strict, mais qui raconte quand même une histoire de bout en bout.
Il faut aussi rappeler que Tyler construit des personnages depuis longtemps. Il est connu pour ses « alter egos » et ses identités successives, et *IGOR* pousse la logique jusqu'au bout : le disque porte le nom d'un personnage, et ce personnage a une fonction précise dans l'histoire. Ce n'est pas un déguisement marketing, c'est une manière de raconter des choses personnelles sans les revendiquer comme siennes — et cela explique la liberté de ton de l'album.
Il faut s'arrêter sur le personnage, parce qu'il est la clé de l'album. **Igor** vient d'un archétype littéraire : dans les romans gothiques, c'est l'assistant du méchant, celui qui exécute les basses œuvres. Chez Tyler, il représente la partie sombre et indifférente de lui-même, celle qui apparaît quand l'amour n'est pas rendu. Igor n'arrive pas au début de l'album : il arrive après que Tyler a tout donné, et que l'autre est resté avec son ex.
La narration est confiée à **Jerrod Carmichael**, un comédien américain, qui intervient par de courtes phrases pour éclairer l'état d'esprit des personnages. Il apparaît pour la première fois sur *Exactly What You Run From You End Up Chasing*, un interlude de quinze secondes ajouté à la fin de *Boyfriend* sur les éditions physiques. Cette voix off donne à l'album une dimension de film, et elle explique en partie pourquoi *IGOR* se laisse écouter d'un bloc.
Les éditions physiques de l'album réservent une surprise : la version CD, vinyle et cassette contient un morceau de plus, *Boyfriend*, et l'interlude *Exactly What You Run From You End Up Chasing* est collé à sa fin. La durée passe de **39:43** à **43:29**, et le récit gagne un chapitre. C'est un choix d'époque, à contre-courant du streaming : l'album sur les plateformes n'est pas tout à fait le même que celui qu'on achète.
Visuellement, *IGOR* est aussi un objet. Tyler y porte une perruque blonde et des costumes pastel, et il a réalisé plusieurs clips de l'album, dont *Earfquake*. L'imagerie est volontairement théâtrale : ce n'est pas un rappeur qui pose, c'est un personnage qui joue son rôle. Cette cohérence entre la musique, les clips et la scène explique une partie de l'impact de l'album en 2019.
La campagne visuelle est menée tambour battant. Le clip d'*Earfquake* sort le jour de l'album, le 17 mai 2019 ; celui d'*A Boy Is a Gun* le **16 septembre** ; celui d'*I Think* le **24 octobre**. En août, Apple Music publie *Apple Music Presents: Tyler, the Creator*, un « album vidéo » qui rassemble onze vidéos filmées lors de la première prestation live d'*IGOR*, en mai 2019. La musique existe donc aussi comme objet filmé, et Tyler en est le metteur en scène.
La critique est très favorable : **81 sur 100** à Metacritic, sur dix-huit critiques. Roisin O'Connor, dans *The Independent*, parle du « meilleur travail » de Tyler à ce jour, et décrit l'album comme un labyrinthe avec ses « tours et détours ». Andy Kellman, sur AllMusic, le compare à un grand disque de soul pour son expression de la « douleur, de la vulnérabilité et de la compulsion ».
D'autres critiques sont plus réservées, et c'est intéressant. Sputnikmusic estime que ce n'est pas forcément son meilleur album, même si la prise de risque paie sur *I Think* et *A Boy Is a Gun*. Dean Van Nguyen, dans *The Guardian*, reconnaît l'ingéniosité mais trouve qu'il manque la « humanité brute et sans compromis » des disques précédents. Autrement dit : *IGOR* est admiré, mais il divise ceux qui aimaient le Tyler des débuts.
La tournée est annoncée le **3 juin 2019**, avec **Jaden Smith**, **Blood Orange** et **GoldLink** en première partie. C'est une tournée de salles, pas de stades, et elle va durer des mois, avec des costumes, des décors et un groupe. Sur scène, *IGOR* devient un spectacle : les morceaux s'enchaînent, les transitions de l'album sont conservées, et le personnage est joué jusqu'au bout. C'est là que l'album a achevé de devenir une histoire pour son public.
À sa sortie, *IGOR* figure dans les listes de fin d'année de nombreuses publications, ce qui est le signe d'un disque qui a marqué au-delà de son public habituel. Il faut dire que 2019 était une année où le rap cherchait de nouvelles formes, entre trap, expérimentation et retour de la soul. *IGOR* arrive avec une proposition différente : un album court, produit seul, chanté autant que rappé, et construit comme une histoire. Il n'a pas eu besoin de tubes pour s'imposer.
Le Grammy a ajouté une couche. En janvier 2020, *IGOR* gagne le prix du **meilleur album rap**, et Tyler profite de la cérémonie pour critiquer la façon dont les Grammy classent les artistes noirs dans des catégories « rap » ou « urban » plutôt que dans la catégorie pop — ce qu'il a qualifié de compliment du revers de la main, motivé selon lui par des raisons raciales. Le débat sur la place du rap dans les récompenses ne date pas de lui, mais il l'a posé avec une clarté rare.
Côté chiffres, l'album s'installe : deux fois platine aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, en Norvège et en Pologne ; platine en Australie, au Brésil, au Canada, au Danemark, en France, en Italie et au Royaume-Uni. *Earfquake* reste quinze semaines dans le Hot 100, et sept autres morceaux de l'album y font une apparition d'une semaine, entre la 51e et la 88e place. C'est le signe d'un album écouté en entier, pas seulement d'un single.
Ce qui reste d'*IGOR*, cinq ans après, c'est une leçon de contrôle. Tyler produit tout, joue de presque tout, écrit seul, et fabrique une histoire qui n'est jamais explicite. Il ne dit pas « je suis gay » ni « je suis bi » : il raconte un amour entre deux hommes, avec ses mensonges et ses lâchetés, et il laisse le public comprendre. C'est une façon de faire de la musique personnelle sans confession, et c'est probablement ce qui a le plus marqué les jeunes artistes qui sont venus après.
Il y a aussi une leçon de forme. *IGOR* dure quarante minutes, il n'a pas de tubes évidents en dehors d'*Earfquake*, et il se termine sur une question. À une époque où les albums sont souvent des playlists, c'est un disque qui demande d'être écouté du début à la fin, dans l'ordre, avec ses interludes et ses transitions. Et c'est sans doute pour cela qu'il est devenu, pour toute une génération, un album de rupture — au sens propre : celui qu'on écoute quand quelque chose se termine.